LIVRE XIV
que la nouvelle de cette guérison miraculeuse ne s'y répandit que peu à pou. Les unes la surent seulement le lendemain, les autres trois jours après, les autres au bout de huit; et il s'en trouva quelques-unes qui l'ignorèrent encore quinze jours après.
Mais ce qui est plus remarquable est que la Mère Catherine Agnès de Saint-Paul Ârnauld, qui faisait alors la charge de prieure, laissa passer une semaine entière sans en rien faire savoir à cet ecclésiastique, son parent, qui la lui avait envoyée. Néanmoins, après ces huit jours, elle pensa que le respect qu'elle lui devait l'obligeait à lui en donner avis par une lettre qui contenait ces propres paroles :
« Monsieur mon cousin,
«Je n'ai pu encore vous remercier de la bonne pensée que vous avez eue de nous favoriser de votre sacré reliquaire. Il parait que c'a été par une inspiration de Dieu, qui en voulait tirer un effet merveilleux dont je vous dois informer quoique je n'aie pas dessein de le faire savoir à personne. » Elle lui fait ensuite une brève relation du miracle dont M. Dalencé, fameux chirurgien, venait de faire le récit le même jour*, et elle finit par ces mots : « Voilà, Monsieur, une attestation bien certaine de votre relique, dont il a plu à Dieu de nous consoler, et je le prends pour un présage qu'il veut guérir nos âmes et les sanctifier par les épines des persécutions dont on nous menace. »
Cette modestie toucha extrêmement M. delaPotherie qui lui répondit en ces termes le l*"" avril :
« Ma Révérende mère et cousine,
<^ La lecture de la lettre que vous m'avez fait la charité de m'écrire m'a causé une si grande consolation que la joie m'a tiré des larmes du cœur et des yeux. Je loue l'humble retenue que vous avez de ne [pas] divulguer ce miracle, parce qu'il est arrivé en votre monastère dont plusieurs, par la malice du temps, ont une telle aversion qu'ils ne voudraient pas le croire, mais plutôt que vous l'auriez, mis en avant pour donner quelque autre estime de votre maison,
1. Ms. : ... Miracle que M. Dalencé, fameux chirurgien, en venait de faire le même jour.
OU pour d'autres intérêts que ces personnes se forgeraient en l'esprit selon leur humeur et leur fantaisie. Mais pour moi, je crois être obligé de le faire connaître avec discrétion dans les occasions pour n'aller au contraire de ce que nous apprend l'ange dans Tobie, qu'il est bon de cacher le secret du roi ; mais qu'il est raisonnable de révéler et confesser les œuvres de Dieu.
Et agissant de la sorte, peut-être que ceux qui entendront ce miracle si assuré arrivé en votre maison, et non sans un trait particulier de la providence de Dieu, diminueront de l'aversion qu'il y ont et auront quelque compassion des persécutions dont vous êtes attaquées sans sujet. Je ne fais aucun doute que Notre Seigneur ne veuille sanctifier vos âmes par ces persécutions, et je le supplie de tout mon cœur qu'il vous fortifie pour les supporter. »
Cette modération des religieuses fut très sage ; elles crurent qu'elles devaient adorer en secret et en silence cette œuvre de Dieu ainsi qu'elles avaient fait en des rencontres pareilles depuis quinze ans. ^Mais comme Dieu, en inspirant à ses serviteurs le désir de cacher aux yeux des hommes les grâces qu'ils reçoivent de lui, ne laisse pas de les faire éclater par d'autres moyens^ il voulut en cette occasion que ce miracle fût su de tout Paris et cru même de toute la cour, sans que les religieuses y contribuassent en rien.
Les médecins et les chirurgiens qui étaient touchés d'une si grande merveille se tinrent obligés en conscience de le dire à tout le monde pour rendre gloire à Celui qui leur avait fait voir sur l'œil et sur le visage tout défiguré de cette petite fille les traits vénérables de sa main toute puissante. Ce que fit encore le père de la petite, qui n'étant venu que pour assister à l'incision et à l'application du bouton de feu sur l'œil de sa fille, fut si surpris de la trouver si parfaitement et miraculeusement guérie lorsqu'il la vit à Port-Royal le 5" jour d'avril, qu'il se crut obligé, par un sentiment de reconnaissance envers Dieu, de faire assembler les médecins et les chirurgiens qui donnèrent tous leur attestation par écrit, le jour du vendredi saint. Et ensuite, il joignit sa voix à la leur et imita le zèle de celui de l'Evangile qui publia partout la grâce qu'il avait reçue de J.-C. nonobstant la défense de J.-C. même.
Cependant toute la certitude d'un efTet si merveilleux et