CHAPITRE X
Les curés de Rouen demandent jonction à ceux de Paris contre le Père Brisacier, et l'obtiennent.
L'effet des Lettres Provinciales ne se réduisait pas seulement à être recueillies dans Paris avec toute l'ardeur possible, et lues avec une estime extraordinaire par toutes les personnes équitables. Comme elles faisaient connaître les Jésuites pour ce qu'ils étaient, l'indignation que l'on avait pour le relâchement de leur théologie morale se répandit dans les provinces, et donna occasion dans la ville de Rouen à une affaire qui eut de très grandes suites.
M. Du Four^ trésorier de l'église cathédrale et curé de Saint-Maclou, qui s'était instruit plus que jamais de la conduite de ces Pères par la lecture des Lettres Provinciales, avait prêché hautement contre leur théologie accommodante, et l'avait décriée comme une doctrine diabolique et contraire à l'Évangile. Le Père Brisacier, qui était alors recteur du collège des Jésuites de Rouen, crut que l'honneur de sa compagnie était trop engagé dans cette affaire pour n'en pas solliciter la réparation, qu'il espérait d'obtenir sans peine par son grand crédit ; et qu'ayant abattu le principal des curés de la ville capitale de Normandie, il n'aurait pas beaucoup de peine à réduire les autres au silence. En effet, ayant demandé à M^"" l'archevêque de Rouen permission d'informer contre ce pasteur, il l'obtint de la facilité de ce prélat, qui avait promis de soutenir les curés de son diocèse contre les Jésuites.
Ce curé, en qualité de trésorier de l'église métropolitaine de Rouen, demanda aussitôt son renvoi devant MM. de son chapitre, ses juges naturels, et déclara qu'il ne reconnaissait point la juridiction de M. l'archevêque. Les autres curés de la ville s'étant joints à lui demandèrent justice à leur prélat, [et] pour se fortifier dans une cause qui était celle de toute l'Eglise, ils s'adressèrent à Messieurs les
1. Charles du Four, curé de Saint-Maclou et chanoine de Rouen, puis abbé d'Aulney, s'occupa activement de controverse. Il est auteur de plusieurs écrits contre les Jésuilea ; il mourut en 1619.
curés de Paris pour demander leur jonction. Leur proposition y fut reçue favorablement, et dans l'assemblée qui se tint le 7 août de la présente année, le résultat des délibérations fut que : « MM. les curés 'de Rouen seraient remerciés du zèle qu'ils faisaient paraître pour la pureté de la doctrine de l'Église, et seraient priés d'envoyer leurs mémoires sur les dangereuses propositions contre la morale chrétienne, lesquels mémoires seraient examinés par MM. Chapelas, curé de Saint-Jacques de la Boucherie; de Bréda, curé de Saint-André ; Mazure, curé de Saint- Paul; Rousse, curé de Saint-Roch ; Coppin, curé de Vaugirard ; Blondel, curé de Saint-Hippolyte ; Fortin, curé de Saint-Christophe; et par un Père de l'Oratoire, curé d'Aubervilliers, autrement dit de Notre-Dame des Vertus, pour en faire rapport à la compagnie, ot donner ensuite toute l'assistance à mesdits sieurs curés de Rouen. »
Cependant Louis de Montalte travaillait pour les curés de Paris et de Rouen en écrivant pour toute l'Église, et sans y penser continuait le factum de ce procès, par la publication de ses Lettres. La dixième se répandit dans le monde le deuxième jour d'août, et elle traitait des adoucissements que les Jésuites avaient apportés à la confession, qui sont tels que les péchés qu'ils n'ont pu excuser sont si aisés à effacer par leurs nouvelles méthodes, que, comme ils le disent eux-mêmes, les crimes s'expient aujourd'hui plus allègrement qu'ils ne se commettent.
il y avait longtemps que l'auteur faisait part à son ami des entretiens qu'il avait avec un bon jésuite pour apprendre de sa bouche les secrets de sa morale, en n'osant faire paraître l'horreur qu'il en concevait, et les écoutant avec toute la modération qu'on peut garder. Mais enfin le Père venant à retrancher de la morale chrétienne la nécessité d'aimer Dieu, en établissant qu'il sutfit qu'on ne le haïsse pas, l'auteur s'emporte là-dessus, et rompant avec ce jésuite, après lui avoir reproché tous leurs excès, il finit cette sorte d'entretien avec cette dixième Lettre.
Les Jésuites, voyant le tort que ces Lettres leur faisaient de tous côtés, se crurent obligés d'y répondre. Mais c'est à quoi ils se trouvèrent extrêmement embarrassés; car il n'y a que deux questions à faire là-dessus ; l'une, savoir si leurs casuistes ont enseigné ces opinions, et c'est une vérité