LIVRE XV
en l'autre monde. Il avait traversé dans la Faculté de théologie et dans le clergé toutes les propositions que l'on avait faites pour accommoder l'affaire de M. Arnauld ; mais il n'eut pas la malheureuse satisfaction, avant que de mourir, de voir censurer par l'Assemblée la lettre de ce docteur, quelque passion qu'il en eût; il mourut, comme la plupart des évêques de notre siècle, assez mal dans ses affaires temporelles, quoiqu'un homme de sa naissance eût dû être plus à son aise, possédant l'évêché de Chartres et des abbayes. L'Assemblée générale, sur la proposition de M. l'archevêque de Narbonne, pour témoigner Festime qu'elle faisait de ce prélat, écrivit au cardinal Mazarin pour lui recommander un de ses neveux.
Le mercredi 23, l'Assemblée ordonna qu'il lui serait fait un service solennel et une oraison funèbre, et M. de Montauban eut la commission de le faire.
Dans le temps que l'Assemblée travaillait ainsi à honorer la mémoire de M. de Chartres, elle se déshonorait ellemême et travaillait à sa propre confusion en voulant flétrir la mémoire de l'un de ses plus illustres défenseurs pour favoriser la passion des Jésuites. Car ce jour-là même M. de Narbonne, enquahté de président, dit que M. l'évêque de Vence l'était venu avertir que MM. de Sainte-Marthe* n'avaient pas voulu présenter à l'Assemblée leur livre intitulé Gallia cliristiana qu'auparavant ils n'eussent retranché, suivant l'avis de messeigneurs les commissaires, quelques lignes dans l'éloge qu'ils avaient donné à feu M. l'abbé de Saint-Cyran, lesquelles pouvaient faire tort à la mémoire de feu M. le cardinal de Richelieu, duquel l'Église avait reçu tant d'assistance (ce sont les termes du procès verbal), et dont la piété était si connue de tout le monde. Sur cela, l'Assemblée voulant rendre à sa mémoire ce qu'elle croyait que le clergé de France lui devait, résolut que pour plus grande sûreté, l'éloge entier du sieur de Saint-Cyran serait ôté du livre des sieurs de Sainte-Marthe, et que l'on mettrait à la marge que si dans les autres exemplaires il y en avait quelques-uns, ils y avaient été insérés sans connais-
1. Louis et Gaucher (appelé Scévole) de Sainte-Marthe, frèresjumeaux uésea 1571, historiographes et couseillers du roi, corrigèrent et augmentèrent la « Gallia chrisLiana » 4 vol. in-f" 1656. Scévole mourut eu 1650, et Louis en 1636.
sance ni approbation de l'Assemblée, ce qui nepréjudicierait aucunement à la réputation et foi historique des dits sieurs de Sainte-Marthe, lesquels avaient bien mérité de l'Église gallicane par leurs ouvrages.
Voilà qu'elle fut l'injustice et l'ingratitude * de ces députés du clergé de France, qui crurent faire un grand sacriflce à Dieu de retrancher scandaleusement les louanges dont ils étaient les auteurs, et de déshonorer vingt-trois ans après sa mort l'un des plus doctes et des plus saints ecclésiastique de notre siècle, qui ne s'était attiré la haine irréconciliable des Jésuites que parce que ces Pères le croyaient le défenseur de l'épiscopat et des évéques. Un éloge dont une partie avait été imprimée plusieurs années auparavant par l'ordre même du clergé leur était devenu insupportable, et pour flatter l'ombre de la vanité du cardinal de Richelieu, ces successeurs des apôtres mirent toute leur sagesse à faire voir à toute l'Église que c'était un crime de les avoir défendus, quoique dans Le temps de ce secours qu'ils avaient reçu de cet illustre inconnu, ils crussent que leurs éloges et leurs récompenses fussent infiniment au-dessous de son mérite. Mais il était juste que M, de Marca, qui faisait jouer ces ressorts, donnât une entière satisfaction à la haine des Jésuites, ses bons amis, par cette prévarication si honteuse à son propre caractère; et qu'ayant fait enlever l'année précédente le tombeau de M. Jansénius, évêque d'Ypres, ils fissent retrancher l'éloge de M. de Saint- Cyran en abolissant leur propre ouvrage. Mais ils eurent soin de demander à ceux qui feraient la distribution de ce livre de leur en donner des exemplaires où cet éloge fût tout entier, parce qu'ils estimaient secrètement ce que la politique leur faisait condamner à l'assemblée en public. Le 26 du même mois, M. Hallier dit que les médecins lui ayant ordonné de prendre les eaux à Bourbon, il n'avait point voulu partir sans prendre congé de l'Assemblée, qu'il avait beaucoup de déplaisir d'être obligé de s'éloigner d'une compagnie aussi auguste, de laquelle il avait reçu tous les témoignages possibles de sa bonté et de sa protection ; que, pour lui donner des marques du respect qu'il avait pour elle, il lui laissait un livre qu'il n'avait composé
1. Hermaat avait écrit infamie : la correction n'est pas de lui.
quepour faire voir que les règlements du clergé louchant les réguliers sont entièrement conformes aux canons et aux décrétales ; qu'on lui avait proposé l'évêché de Cavaillon; et qu'il ne savait pas si sa santé lui permettrait d'aller à Rome où le pape l'avait mandé ; mais qu'il pouvait assurer la compagnie qu'en quelque lieu qu'il se trouverait, il chercherait toutes les occasions de lui rendre ses très humbles services, et à tous les particuliers qui la composaient.
M. de Narbonne, en qualité de président de l'Assemblée, lui dit que la compagnie ayant toujours eu beaucoup d'estime pour sa personne, il devait être persuadé qu'elle avait aussi beaucoup de déplaisir de voir que sa santé ne lui permettait pas de demeurer plus longtemps dans l'Assemblée. Après quoi M. Hallier s'étant retiré, M. de Narbonne continua de dire que M. Hallier ayant toujours rendu au clergé des services très considérables lorsqu'il avait été député aux assemblées, et par les divers livres qu'il avait composés, il croyait que la compagnie devait lui donner quelques marques de sa reconnaissance. Ce qui ayant été mis en délibération, l'Assemblée, voulant reconnaître les services qu'il avait rendus au clergé, lui donna la somme de trois mille livres, et résolut de faire imprimer ses livres et d'écrire à Sa Sainteté une lettre de recommandation en sa faveur, laquelle M. l'abbé Berlhier* fut prié de dresser.
Ensuite le même M. Hallier étant rentré, M. de Narbonne lui dit que la compagnie aurait bien voulu pouvoir reconnaître son mérite mieux qu'elle ne faisait, et qu'elle le priait d'accepter ce qu'elle lui offrait, de quoi ce docteur le remercia.
Il y avait déjà vingt-trois ans que le clergé l'avait gratifié d'une pension de huit cents livres, et il en avait profité déplus de dix mille pendant qu'il avait été promoteur de l'Assemblée en 1650, de sorte que l'on pouvait dire qu'il ne servait pas le clergé gratuitement, quelque inégalité qu'il y eû\. entre ses ouvrages et ceux de Petrus Aurelius écrits sur la môme matière. Mais ceux qui aiment l'Église solidement n'admettent guère d'autre récompense en cette vie que les
1. Il ne peut être ici question de Jean Bertliier, le futur évêque d'Aulounc, qui mourut vers 1690. Jeau Bertliier était alors récollet, et non pas abbé. D'ailleurs le futur, approbateur des Pensées de Pascal n'aurait pas couseuli à jouer un pareil rôle.
132 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT
persécutions et les croix, et Dieu leur tient lieu de toutes choses, au lieu que ceux qui font servir les affaires de l'Église à leurs intérêts temporels se font récompenser des ouvrages qui ne doivent jamais voir le jour. Car ni celui de l'Abus, que M. Hallier avait fait en 1650, ni celui de la Confirmation des règlements du clergé ne furent jamais mis sous la presse, quoique l'argent du clergé, c'est-à-dire la substance des ecclésiastiques du royaume, vînt en toute sûreté au fond de la bourse de ce bon docteur.
Ce n'était pas assez aux prélats qui s'étaient rendus les solliciteurs des affaires des Jésuites à la cour et dans le clergé d'avoir fait outrage à la mémoire de M. de Saint- Cyran par le retranchement de son éloge, il fallait encore en faire une affaire d'état, et y engager la piété et la religion du roi, afin que la chose se passât avec plus d'éclat et avec plus de scandale. Ce fut dans cet esprit que M. de La Mothe-Houdancourl, évêque de Rennes, et M. de Péréfixe, évéque de Rodez, à qui le Père Annat avait fait donner cette belle commission, ayant demandé audience à l'assemblée, y furent introduits par MM. les évêques d'Aire et de Séez et MM. les abbés de Bonzi* et de Guémadeuc* [et], remirent les lettres du roi et de la reine sur le bureau.
Celle du roi contenait ce qui suit :
« Messieurs. Ayant su la délibération que vous avez prise touchant l'éloge de l'abbé de Saint-Cyran qui s'est trouvé dans le livre intitulé : Gallia christiana, je vous envoie les sieurs évêques de Rennes et de Rodez pour vous témoigner la satisfaction que j'en ai eue, et faire entendre plus amplement à votre assemblée ce que j'attends de son zèle en ce qui regarde la constitution de Notre Saint Père le Pape Innocent X, à quoi me remettant, je prie Dieu qu'il vous ait, Messieurs, en sa sainte garde. Écrit à Compiègne, le 28me jour d'août 1656. »
Signé : Louis, et plus bas de Guénégaud.
1. Voir au sujet des Bonzi les Mémoires de Saiat-Simon, édition de Boislisle; celui dont il est ici question mourut à 73 ans en 1703, il était alors cardinal et archevêque de Narbonne.
2. 11 est question de la famille Guémadeuc ou Guémadeux au tome II des Historiettes de Tallemant, édit. Paulin Paris. C'était, dit M. Lud. Lalauue, une maison de Bretagne d'où sont sortis les barons de Calât.