CHAPITRE XXIX
Retour è MalmaiiOD. — Visite de i'emperanr. — Muiière dont il est reça par llmpénitrioe. — Le grand doc de Wartaboarg. — Son talent poar le ciiant. ^ Gageure avec le Tice^ol. -~ Promenade à Longi^mpi. — Accident anrivé an vice-roi. — M. de Ceaea. — Le ni de Napks.
De retour à Malmaison , je fus bien contrariée d'apprendre que l'empereur y était venu le matin. Tout le château avait été eu mouvement par cette visite inopinée» qui fit un extrême plaisir à Joséphine. Par une délicatesse digne d'elle, elle reçut Sa Majesté dans le jardin. Ils s'assirent tous deux sur un banc circulaire ^ui était placé devant la fenêtre du salon , mais à une asses grande distance , pour qu li fût impossible d'entendre un mot de cette conversa-
SUR JOSÉPHUIK. 4^1
lîon qui dut être si intéressante. Toutes ces dames » cachées derrière les rideaux des croisées 9 tâchaient de deviner , sur l'expressire physionomie de Joséphine et les gestes de Napoléon, de quels sujets ils s'occupaient.
Deux heures s*ccoulèrent ainsi ; enfin l'empereur prit la main de Timpératrice , la baisa et monta dans sa calèche , qui était devant la ^ porte du parc. Joséphine l'accompagna ; et à son air heureux le reste de la journée , il fut facile de penser qu'elle était satisfaite de tout ce qui lui avait été dit. Elle répéta plusieurs fois que jamais elle n'avait vu l'empereur plus aimable, et quelle éprouvait un vif regret de ne pouvoir rien faire pour cet heureux de ta terre (tenue dont elle se servit). Quelque mois plus tard , cette épitliète ne convenait plus à Napoléon !.••• le bonheur l'avait trahi ^ sa gloire seule lui restait !... ' •
L'impératrice nous annonça la prochaine arrivée du grand duc de Wurtsbourg, oncle de de Marie-Louise. Il est fort bon musicien , madedemoiselle, dit-elle, en s'adressant à moi ; vous chantci ez avec lui. Mais, madame , vous croyez donc possible que mademoisi^Ue achève un morceau avec lui? reprit le vice-roi^ sachant combien
MÉMOIEES
ell^ e$l rieuse » j'en doute fortt^Moiy monsei-
{çneur, rire en faisant de la musique avec le irère de l'empereur d'Autriche ! Votre altesse imp^rial^ ne peut supposer que j'ose manquer ainsi à ce que je dois à son rang. — Je tous Wiire que vous rirez. — Oh ! je suis bien sûre que non. Eh bien, parions une breloque ( i) , mademoiselle* — Je le veux bien, monseigneur» mw charivari sera donc augmenté. — Pptienc^»
nous verrons.
lté ^rlendemain tonte h maison fut ornée .
de fleurs , les housses des meubles ôtées , les allées ratissées, ^tc« f pour ai tendre le grand duc : il devait passer toute la journée avec Sa MajiÇ^té^ qui , sachant combien le chant italien lui plaisait, avait donné ordre de &ire venir ,
soir, quelques acteurs des Bouffes.
]Sps toileUes furent soignées, et nous fûmes dan^ le salon une heure plutôt , pour recevoir Son Altesse impériale^ qui avait promis d'être arrivé à dix hçurçs» il fut dune ezactitiid^ ^x-
(i) Bijou fort à la mode à Malmaison. LMmpératrice et le vice-roi en donnaient beaucoup de charmantes. J'en avais une coilectioo précieuse venant d'eux; elle in'a été volée , avec heaàcouil cTautras choses que je tenais 4t la boMéde 8. M.
SUR JOiéPaiNB.
trème; il était en uaiibrme blane cit rouge, tenue antriGhienne dans tonte aa rigueur. Grand,
pâle y maigre > sérieux, se tournaql tout d une pièee , ayant dans ses gestes une raideur extraordinaire ; cette figure sèche , laide , dc8a> gréable, me parut sî peu comique , que je me réjouis d'avance du gain de ma «gageure.
La journée se passa en promenades à lu serre » en calèehe % le grand-^dne y toujours près de l'impératrice, répondait par monosyllabe» et n'oflirait rien dans ses manières qui me semblât rklîeule. A dëjeûner et à diner 11 eut un fauteuil, et s'assit à la droite de Sa Majesté ; il mangea et but beaucoup , parla peu; je contirnu ai à me persuader qu'il n'y avait rien de pUis^t dans cette alietîse , et que. je n'aurais pas la moindre peine à m'empêcher de rire.
Yoilà bien la jeunesse, doutant toujours de ce qu'on lui dit» ot préjugeant de ses forces ! Je payai cher cette conBaoce dans mon empire sur moi-même*
A huit heures l'impératrice fit passer legrand duc dans la galerie» en lui disant que sachant qu'il était mélomane, elle lui avait arrangé un petit concert. Madame est bien bonne , car je suis /bu de (a musique»répondit->il avec un calme
parfait; je suis tout-à-i'ait passionné pour elle. L'accent germanique au dernier degré que j'entendais pour la première fois (cette phrase étant la seule qui eût été prononcée tout haut par Son Altesse), le sang-froid qui contrastait avec les paroles de S. A. I. » me firent sourire; je fis cependant bonne contenance , ayant toujours ma breloque en perspective.
On s'instale dans la galerie , le piano est ouvert , Porto et Tacchinardi chantent avec leur talent ordinaire un beau duo. Madame Gazani et moi exécutons un joli nocturê d'AzioIi , et l'impératrice prie ensuite le grand duc de vouloir bien me désigner un morceau que je puisse dire avec hii. Il indique Pandolfetto de Paësiello. Je le savais parfaitement» et fus ravie du choix, imaginant qu e je m'en tireraismoins mal que d'un autre dont je serais moins sûre. Nous nous dirigeons vers le piano ; au moment où je m'apprête à commencer mon solo , le grand duc m arrête , en me disant , avec beaucoup de politesse : c Pardon , mademoiselle , i» vous comptez donc chanter la partie de fem me? t — Mais^ oui^ monseigneur. — Oh ! mais ce n'est »pas possible, car c'est précisément celle que je • fais toujours. Soyez assez bonne pour prendre
SCB JOSiPHINB.
• celle de l'homme. • Toute étoardie de cette proposition, je balbutié. Le vice-roi prend la parole , et assure que je suis assez bonne musicienne pour que ce changement me soit indifférent ; sa mère se joint à lui , et me voilà»
bon gré malgré » obligée de chauter la bassetaille.
Mon amour-propre en souffrance me donna tant d'humeur, que je lus sûre d'avoir gagné ; j'eusse assurément dans ce moment préféré le contraire. Cemauditduooommence$mai8à peine une mesure est-elle exéentée , que ma grognerie disparaît et que le sourire me gagne, avec une rapidité effrayante. Que. l'on imagine une une voix de fausset sortant de ce long corps du grand duc « des yeux levés au ciel à tout instant-, des mines agaçantes et coquettes sur ce visage ordinairement impassible , une expression de sentiment très^prononcée,.et surtout cet accent allemand , donnant à 1 italien toute la dureté de la langue. hongroise, et l'on concevra la révolution subite qui s'opéra dans mon humeur. Je. fis pendant une minute d'heureux efforts pour m'empêcher dëclater ; mais au mot graciozetto, la figure de Son Altesse devint si singulière 9 que je sentis que je ne
pourrais plus me contenir , et quittant précipitament le piano, je feignis d'avoir un violent saignement de nez» et fus dans le billard donner un libre cours à ma gatlé.
Le vice-roi vint m'y joindre pour réclamer sa créance , et pour me dire que j'avais pris io même moyen qu'une dame dont je ne me rap* pèle pas le nom. Au voyage précédent du grand duc» elle s'était trouvée dans le même embarras que moi, et en était sortie en prétextaut une semblable indisposition*
Après avoir bien ri, il fallut cependant rentrer dans la galerie. Cbaque fois que je faisais un pas de et cèté, je me représentais la figure de S. A. I. , et j'étais forcée de retarder mon retour près délie. £nûn j'y arrivai» et» avec une extrême obligeance , le prince me demanda de mes nouvelles» en ajoutant: « Il faut que » Sa Majesté fasse trop chauffer sa galerie» car •» voilà plusieurs fois que je suis témoin de 1 semblables accidens. » Sa bonhomie m'eût fait repentir de m'ètre moquée de lui» s'il avait dépendu de moi de faire autrement; maisi eu vérité je n'avais pas été maîtresse de rendre fausse la prétliclioii dii vice-roi.
Longcbamps s'approchait. Joséphine de«-
sua ^OSÉPiUPiK. 4^7
manda à meBdemoîselles Gaglellao^ , de Mac-
kau et à moi, s'il nous serait dgreable d'y aller. Avec toute la sincérité de notre âge , noua ré«ponc^mes que oui. Elle ordonna à M. de Monaco de faire préparer poiir le beau jour sa plua jolie calèche » a$n que noua y fiianons d'une manière convenable. Elle nous fit présent de cbarmans chapeaux blanca à plumes > et nous partîmes à quatre chevaux conduits h la d'Anmontf par des jockeys à la livrée de Tempereur; deux pîqueura nous précédaient et deux autres nous suivaient. Arrivées aux bois de Boulogne» aous attirâmes tous les regards y tant par l'élégance de l'équipage , la nôtre , que par la singularité de voir eu public une voiture de Joséphine; elle se distinguait de loin par un énorme parasol de taffetas blanc qui s'élevait du milieu de la calèche ^ et servait d'impériale. Mesdemoiselles de Mackau et de Castellane étaient très-jolies » et madame Gazani fort remarquable I aussi obtenions-nous beaucoup de succès. J'étais ravie de ne pas suivre la fde, et de parcourir avec rapidité le bois de Boulogne, dans le milieu de l'allée où les princesses et les ambassadeurs pouvaient seuls aller. Tous les jeunes gens k cheval se précipitaient sur nos
4^6 MÉMOlEEft
pas, sans doute dans Tespoir de voir Sa Majesté.
Le vice - roi à cheval vint nous parler ; il noua suivit long-temps la main appuyée sur la portière, et peaciié du côté de la voiture pour que nous entendissions mieux ce qn*iï disait. La Selle était apparemment mal attachée, car tout d'im coup nous vîmes le prince par terre. Nous fûmes fort eflErayées , heureusement il n'eut aucun mal; et il fut le premier à rire de sa mésaventure, qui n'avait , disait-il , pas dinconvénîent , puisque dans le moment de sa chute , il n y avait près de nous que dlgnohles fiacres, où sûrement il ne connaissait personne : « Autrefois, ajouta-t-il, je me fusise » estimé heureux d'être salué par une personne V assez favorisée dti- sort pour se trouver dans » cette voilure, car j étais trop pauvre pour y 9 monter : ce qui vous prouve , mesdemoiselles , » qu'il ne faut jamais désespérer de rien. » Ainsi que Joséphine il pariait souvent de sa mauvaise fortune , sans le moindre embarras : ce qui faisait trouver bien juste celle si éclatante à laquelle il était pairvenu.
Nous revînmes à Malmaison ravies de notre course triomphale. Sa Majesté parut aise que l'on se fût empressé autour de la voiture , dans
SUR JOSKPUIMB. 4^9
l'espérance qu'elle y serait, c On ne m oublie » donc pas entièrement, dil-elle ! On a bien » raison ; car j'aime les Français , et j'ai fait ce » c£ue j ai pu pour le leur prouver. Si j*avais eu » plus de crédit , j'aurais fait davantage ! » Elle n'a en effet négligé aucune occasion de donner * aux infortunés, d intercéder pour eux« d'obtenir la grâce des condamnés, et de placer les hommes estimables.
Un jour f au moment où nous allions monter en landau pour aller • comme de coutume , au bois du Bntard, on remit à Sa Majesté une lettre de Madame mère. • Qui m'a apporté cette j» lettre? — Madame , c'est M. de Gaze , qui attend » les ordres de Votre Majesté. — Je les donnerai » à mon retour de la promenade. • M. de Gaze attendit en eUet dans la salle des huissiers. Il était alors secrétaire des commandemens de Madame mère, ce qui ne lui donnait pas les entrées dans le salon de l'impératrice ; elle parla de lui en voiture, à ce que me dit ma mère qui y était avec elle , de son esprit , et assura qu'il irait très-loin. Il a vérifié cet horoscope.
Le roi de Naples vint un matin. L'impératrice avait plusieurs fois reçu la visite de toute la famille impériale, et pas la sienne; aussi ne
43o MÉMOIRES
1 atieodait-elle pas. Par quel hasard » sire ? furent les premiers motsqti'eile lui âdressa. t Madame , » je n'osais venir voir Votre Majesté , craignaut » que l'empereur ne Tapproufât pas. Je gétnis- » sais de la contrainte que fe mimposais» car » vous ue pouvez douter du respectueux atta* B chement que j'ai voué à Votre Majesté. • Elle ne répondit rien. « Étant à Saint-CIoud, pour- » suivit-il , mes chevaux étaient attelés pour me > mener à Paris; Fempereor le vit, et me dît » que sûrement je partais pour Malmaison.
» Heureux de ce que je regardai eomme une » permission , je me précipitai dans ma voiture, » et me suis empressé de me rendre ici. — Je » suis bien sensible aux bontés de l'emperetir , » sire , et je vous prie de vouloir bien le lui » dire. » Joséphine changea aussitôt d'entretien. Elle fui froide et circonspecte avec le roi de Naples.
Lorsquil fut parti, limpératrice nous dit qu'elle ne 1 aimait pas. « Il est trop serviie avec » l'empereur pour être sincèrement dévoué à » sa personne : s'il se trouve jamais en position 9 de le trahir, il le fera. » Elle a vécu asseï pour voir se réaliser ses pressentîmens sur lui. £ile avait dans l'esprit un tact qui lui faisait ju-
SUE JOSiPniNB. li^l
ger promptement , et presque toujours biea, les personnes qu'elle prenait la peine d'étudier. KUe fit des ingrats, sans doute, parce qu'elle n'étudiait plus les caractères dès qu'on était malheureux; mais elle ne fut jamais dupe de fausses démonstrations d'attachement, ui de vertus d'emprunt. Son entourage , depuis son divorce , prouvait avec quel discernement elle savait choisir quand elle en était la maîtresse. A un ou deux individus près qui lui avaient été imposés, tout ce qui composait son intimité réunissait les qualités les plus attachantes.
FIN DL TOME PKKMiLK.
TABLE DES MATIÈRjES
PUÉFACE.
Gbap. Les émigrés français à Londres. — Leurs moyens d'existence. — Notre société. — Cramer. — Victti. — . Jar-DOivick. — Souscription. — Le prince de Galles. — Le duc de Berri. — Le duc d'Orléans. — Le vicomte de Marin. — Dusseck, Georges ÎII et Louis XVIII.
Chap. II. Voyage à Hambourg, — Lady Fitzgerald. — Ma> dame de Genlis et madame Récamicr. — Lord Édouard Fitzgerald , le duc de JEUehinond. — Le prince Ferdinand Louis de Prossc. — Société française. — Rivarol.
— Madame Chevalier, actrice du Théâtre • Français.
— Paul empereur de Russie. — Représentation à bénéfice. — Séjour à Âltona.—* La iNniceise de Vandémont. — Garât et Rode.
Chap. 111. Nous partons pour Copenhague. — Réceptioii que fait à ma DuvilUe le prince royal*— La princesse d'Angastembonrg. — Madame Bronvn. — M. Goniock» — - Portrait do roi Christian. — Réception de M» ChoaveUe, anbaisadear de la fépobttqne françiiM, — Lefrinbe royal et k piinoesie st ftaiine. —M» Lebrun. — M. Monod , ete.
Chap. IT. lltoieldiir «■ Franoe.— MidanieéQ llQiit«ison.
— Ifadame BoMparle. — Fooohé , nrinistn de In police. —M. lierai.*- Une fêle tenée en i** vendenriebre,— Mdtt de M. Céser Dnciest.— M. de Vilenee.