‹ Mémoires sur l'Indoustan, ou Empire MogolChapitre 22 sur 51 · NADIR CHAH · texte numérisé non relu

NADIR CHAH

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SUR LINDOUSTAN. l53

cette fameuse révolution , qui porta un coup si fatal k cette monarchie. Plusieurs de ces étrangers se sont répandus hors de la capitale; un grand nombre a suivi la fortune de Nizam-ouL Moulouk , qui les a employés dans le militaire et dans les finances. Pressé du désir que j'avais depuis long-temps de savoir au juste l'origine et les circonstances de ce grand événement, dont il a paru tant de relations chargées d'anecdotes et d'épisodes fabuleuses, je me suis adressé à ces seigneurs persans* , qui avaient eu tant de part à cette expédition ; qui, témoins oculaires des faits, n'avaient plus aucun intérêt à les exagérer , ni de prétexte pour les taire. Je souhaitais en particulier d'apprendre , si Nizam-oul-Moulouk, père de Salabed-J angue dont nous avons.soutenu la gloire et les intérêts , avait été le principal instrument de la révolution , ainsi que les relations l'ont publié , et si , pour se venger ( comme on Fa prétendu ) d'une plaisanterie de l'empereur son maître , il avait , en effet , sacrifié l'empire à son ressentiment en y appelant le roi de Perse.

Safchekin-Khan (i), pour qui Nadir-Chah avait une confiance sans bornes , fut chargé par son souverain de rester à Delhi, pour y terminer quelques affaires. Après le départ de ce souve-

(i) Safchekinkhan veut dire qui rompt les bataillons.

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rain , Nizam-oul-Moulouk y vice-roi du Dékhan, s'attacha ce seigneur étranger, et l'ayant emmené dans son gouvernement, lui donna des postes et des charges de confiance , qu'il a conservés malgré les révolutions qui ont agité le Dékhan C'est ce même seigneur, avec qui je m'étais intimement lié pendant mon séjour à Àiirengabad , que j'ai consulté , et qui m'a donné le détail et l'arrangement des faits , tels que je vais les rapporter*

Kandouran, seigneur mogol et nrir-bakchi, ou généralissime des armées de Mohhammed- Chah, était l'ennemi déclaré de Nizam-onl-Moulouk et de Sadet-Khan , gouverneur de Laknftûr Il désirait une occasion de leur nuire, et de -se distinguer par quelque action d'éclat.

ffizam , instruit de la haine que le générâtes*aime lui portait, écrivit la lettre suivante à Sa* detrKhan , lettre qui fut le prélude de la conquête de cet empire, et devint la cause de sa rame- a Voici l'occasion favorable de se défaire

* de notre ennemi commun Kandouran : écrives « à Nadir- Chah, qui est à Kandahar, de mar- « cher du coté de Delhi : envoyez-lui une somme

• d'argent , pour Iengager à se mettre en mar- « che: promettez-lui en une autre , payable après « son arrivée et la perte de Kandouran , tarece que vous lui aurez succédé. Je partirai d'ici , « aussitôt que je serais instruit de sa marche. »

SUR LINDOUSTAN. 1 55

Sadet-Khan, dont l'avancement devait être le fruit de cette intrigue, s'y livra sans réserve; il écrivit suivant les intentions de Nizara , et envoya deux cent nulle roupies d'or au roi de Perse , qui les reçut après la réduction de San* dahar, et qui, n'étant pins arrêté par aucun empêchement , prit la route de Delhi

Ni«am, informé dé sa marche, part aussitôt, k la tête de quirize cents cavaliers seulement 1 pour rejoindre l'empereur dans sa capitale; niais, avant son départ, il écrivit le mot suivant à Sadet~Khan ; « Quelques ordres que vous rece- « viez de l'empereur, éludez-les adroitement, et « tenez -vous prêt à marcher, lorsque je vous « en avertirai par un billet écrit de ma main. »

Nizam, ne parut pas plutôt à la cour, qu'il représenta fortement à l'empereur qu'il fallait marcher du côté de Kaboul , pour s'opposer à Nadir-Chah, Le faible monarque consulta Kandouran qui lui répondît , de n'avoir aucune crainte du Persan, qu'il saurait bien l'empêcher de poursuivre sa marche , en dissipant l'intrigue et la faction qui l'appelait dans l'empire* Il écrivit effectivement à Nazer-Kham 5 gouverneur de Kaboul , son intime ami 7 de $'op poser à l'armée persane, et de ne point la laisser pénétrer dans l'empire. Pour prévenir toutes difficultés , que pouvaient occasîoner les dépenses de cette guerre > il lui envoya seize

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laks de roupies pour lever des troupes , et fortifier Je défilé de Kaboul, seul passage praticable, si étroit que les chevaux n'y peuvent passer qu'un à un , et si long qu'il faut quatre jours pour en sortir.

Les mesures étaient bien prises ; et, Kandouran , par cette seule précaution , aurait arrêté le Persan , si la cabale , plus fécondé en expédients et plus attentive à profiter de toutes ces conjonctures , n'eût fait évanouir ces projets de défense.

Zekria-Khan, parent de Nizam , et gouverneur de Lahor , informé que les seize laks de roupies étaient en route , fit arrêter le convoi et s'en saisit. Cependant, Nadir-Chah arriva à Ghazni (j), grande ville, à égale distance de Kandahar et de Kaboul. Le gouverneur de Kaboul apprit en même temps et l'arrivée du persan, et la prise du convoi d'argent, que Kandouran lui envoyait. Malgré ce contre-temps, il partit avec cinq mille cavaliers, pour défendre le défilé et abandonna Kaboul. Ce corps de troupes était plus que suffisant, pour arrêter l'armée persane , qui n'était alors que de vingtcinq mille hommes ; mais Nadir- Chah sut rendre inutiles les précautions du gouverneur de Kaboul , et le vaincre sans coup férir. Il gagna

(i) Cette ville est aussi appelée Gahzenavi.

sur l'indoustàn. 157"

un radjah des montagnes, que ce gouverneur avait tenu long-temps en prison. Ce radjah montra au persan un chemin si difficile , qu'il aurait rebuté tout autre que Nadir-Chah , l'homme de son siècle le plus entreprenant : il fallait défiler un à un , pendant près de cinquante heures , sans trouver d'eau ; les chevaux ne pouvaient y passer; Nadir-Chah, se mit à la tête de douze mille hommes, marcha sans interruption, et arriva à l'entrée de la gorge, vers les deux heures après minuit. Nazer-Khan , qui ne s'attendait pas à une aussi prompte visite, fut pris endormi. Le Persan , lui laissa la vie , à condition •qu'il ferait retirer ses gens du défilé; ce qu'il exécuta le même jour, et le reste de l'armée persane arriva : étant maître du pays, sa cavalerie vint le rejoindre.

On apprit bientôt à la cour de Delhi la nouvelle du passage des Persans par le défilé de Caye-Bar , la prise de Nazer-Khan et de Kaboul. L'empereur assembla son conseil, composé de Nizam-oul-Moulouk , Kandouran, etc. Nizam, à qui il adressa d'abord la parole , l'interrompit en lui disant : Je vous l'avais prédit , sire , vous avez eu plus de confiance en Kandouran qu'en moi. Ce dernier essuya alors quelques reproches de la part de l'empereur; pour se justifier, il se plaignit de ce que le gouverneur de Lahor , parent de Nizam , avait arrêté seize laks

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qu'il envoyait au gouverneur de Kaboul ; ce que Nizam nia toujours. L'empereur, voyant la nécessité de réconcilier ces deux seigneurs , les fit embrasser, et les assura qu'ils auraient également part à sa confiance ; que, pour sauver l'empire, il fallait faire disparaître tous leurs sujets de mécontentement , et lui donner des preuves de leur zèle, et de leur affection. Cette feinte réconciliation fut suivie des délibérations sur ce qu'il était à propos de faire dans les conjectures pressantes. Kandouran reçut ordre . de partir avec l'armée : il refusa de se mettre en campagne, à moins que l'empereur ne parut lui-même à la tête de l'armée; Tempe* reur se rendit à ses représentations , et les ordres furent donnés pour faire de suite les préparatifs de son départ.

Nizam , qui ne perdait pas le fil de son intrigue, écrivit sur-le-champ à Sadet-Khan, en peu de mots : « Venez au plutôt avec toutes vos « forces. » Et à Nadir-Chah ; « Venez le plus « vite que vous pourrez, laissez Lahor à votre « droite , et empêchez que cette place ne souf- « fre de l'approche de votre armée. » Il écrivit en même temps au gouverneur de Lahor; « Envoyés pour naeer à Nadir-Chah les seize a laks dont vous vous êtes emparé , et faites-les « lui porter par le plus jeune de vos fils. » Ce qui fut exécuté. Nadir-Chah reçut ce jeune

SUR LIKDOUSTAK. j 5g

homme avec beaucoup de distinction , et lui fit toutes sortes d'honneurs.

Nadir-Chah , après avoir séjourné un mois à Pichavor, en partit le 18 novembre ij^S 9 passa le Sind sans obstacles , et dirigea sa marche vers Lahor. Zekria-Khan, gouverneur de ce soubah, vint au-devant de lui à la tête de quinze mille cavaliers , et se soumit.

L'empereur mogol sortit enfin de sa capitale avec une armée de plus de huit cent mille hommes , et trois mille pièces de canon, dirigeant sa marche du côté de Lahor. Il vint d'abord camper à Chalamar ( quatre cosses de Delhi) ; il y séjourna quinze jours, pendant lesquels Nadir-Chah vint à' Sarind. A la réception de cette nouvelle , le faible Mohhammed-Chah, retourna à Delhi ; ses généraux le ramenèrent au camp presque malgré lui , et marchèrent à la rencontre du roi de Perse , qui était arrivé près de Kamal. Nizam-oul-Moulouk , apprenant que Sadet-Khaii devait. rejoindre le lendemain l'armée de l'empereur avec vingt mille cavaliers, trente mille fantassins et deux cents pièces de canon , lui écrivit ce billet : « Marchez lente tement , laissez vingt cosses en*>e vous et « l'armée de Nadir-Chah. » L'armée impériale s'arrêta et se retrancha. Nizam , qui en avait fait la disposition , eût grand soin de ne pas laisser déplace pour les troupes de Sadet-Khan. Il avait ses desseins que l'événement justifia.

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Le camp de l'empereur ainsi établi et retranché , Nizam écrivit à Sadet-Khan : a Placez votre a camp à deux cosses sur Tavant-garde , et si « l'empereur vous demande le motif de cette « manœuvre , vous lui répondrez que le terrain « vous y a forcé. »

Nizam et Sadet-Khan donnèrent avis à Nadir- Chah de toutes ces dispositions 9 afin qu'il détachât un corps de six mille hommes , pour piller les bagages de Sadet-Khan ; ce qu'il exécuta. La nouvelle en fut portée à Sadet-Khan, qui pour lors assurait l'empereur que ses forces seules suffisaient pour repousser le roi de Perse. Sans perdre de temps 9 ainsi que cela avait été concerté , Sadet-Khan , contre la défense de l'empereur même , s'avança avec toutes ses troupes au-devant de celles de Nadir-Chah ; l'ordre fut donné à l'armée mogole de se tenir sous les armes. On assigna à chacun son poste. Kandouran 9 qui était à l'avant-garde , reçut un billet de Sadet-Khan , qui l'avertissait* de l'avantage qu'il avait sur les troupes du Persan , et que s'il voulait le joindre , ils auraient tous deux part à la victoire.

Le généralissime ne pouvant refuser une pareille proposition partit à la tète de quinze mille cavaliers pour joindre Sadet-Khan. Un ravin large et profond se trouvait à peu près à la moitié du chemin. Il était très-propre à une

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embuscade. Huit mille hommes de l'infanterie de Nadir-Chah y étaient cachés. Après avoir laissé passer Kandouran et sa troupe, ils sortirent du ravin, prirent en queue les Mogols , tandis que Sadet-Khan 9 de concert avec Nadir- Chah, les chargeait en tête. La partie étant trop inégale, Kandouran et sa troupe furent défaits. Le généralissime se retira en fuyant avec quelques mille cavaliers.

Nizam qui était informé de tout , courut donner avis à l'empereur que ses troupes avaient remporté la victoire , et il proposa d'en faire des réjouissances par des décharges de toute l'artillerie. Ce noir dessein lui réussit. L'ordre fut donné de faire feu du canon et de la mousquet erie. Comme ce n'est pas l'usage dans ces circonstances de désarmer le canon pour des réjouissances, Kandouran et les siens qui revenaient vaincus , essuyèrent tout ce feu qui ne se faisait que pour leur perte; ce qui acheva sa défaite. Tout son monde y périt; lui-même y reçut trois blessures.

Nizam, portant la dissimulation au dernier période , alla pour visiter le généralissime et lui témoigner sou chagrin; celui-ci refusa de le voir , et n'ayant pas d'espérance de vivre longtemps, il s'empoisonna et mourut trois jours après.

Sur ces entrefaites , Sadet-Khan qui s'était

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rendu à Nadir-Chah avec ses troupes , ainsi qu'il en était convenu avec Nizam , écrivit la lettre suivante à l'empereur : « Nadir-Chah ra'ayant « fait venir vers lui hier, m'a demandé l'état de « vos forces* Je lui ai observé que son projet de « vous détrôner et d'envahir votre empire était « chimérique ; que ne pouvant point l'exécuter, « il était de ses intérêts de conclure la paix et « de se retirer. Le roi de Perse , qui a approuvé « mes réflexions , demande que Nizam-oul-Mou- « louk se rende auprès de lui , parce qu'il coq- « naît votre entière confiance en ce vézyr. » L'empereur fit partir le lendemain Niaam.

Le roi de Perse l'accueillit parfaitement et lui dit : Tout ce que tu m'as prescrit , je l'ai fait. Fautil encore tenter autre chose pour te contente* ? « Non , répondit Nizam , tout est terminé. Ranci douran est mort. Il faut penser k votre re- « traite. Vous recevrez à Lahor un kourour , un « second à Kaboul et un troisième à Kandahar , « à condition que vous ne permettrez point le « pillage à votre armée. Demain , Mohbammed- « Chah viendra dîner avec vous; aprèsrdemain « vous irez dîner chez lui ; le troisième jour , « vous partirez pour la Perse et l'empereur pour « Delhi. »

Ces conditions agréées par Nadir-Chah, le traité en fut signé. L'empereur très-satisfait se rendit le lendemain auprès du rot de Perse. Il

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qu'il avait conclu , il lui /demanda la place de généralissime pour récompense de ses services. Mohhammed-Chah la lui accorda aussitôt. Cette ambition de Nizam et la jalousie de Sade t- Khan devinrent la cause des plus grands malheurs.

Sadet-Khan outré de la perfidie de son ami , n'écouta plus que son ressentiment lorsqu'il eut appris cette nomination. Il sacrifia de nouveau à sa vengeance le monarque et l'empire pour perdre plus sûrement Nizam. Son animosité le conduisit à l'audience de Nadir-Chah. Affectant un zèle véritable pour les intérêts de ce prince , il lui dit : « Vous êtes le maître du trône de a Mohhammed-Chah et vous vous contentez de « trois kourours de roupies. » Que voulez-vous que je fasse de plus, lui répondit Nadir? «Faites « venir le vieux Nizam , répliqua Sadet-Khan , « mettez-le en prison ; deux heures après vous a aurez aussi l'empereur. Ne vous en tenez pas « là ; marchez droit à Delhi, je vous cautionne « quinze kourours , si vous voulez faire tout ce « que je vous dirai. »

Le roi de Perse ne balança plus ; il envoya chercher Nizam , sous prétexte de tout terminer. Ce rusé politique soupçonna alors quelques manœuvres perfides de la part de Sadet-Khan.

Mais après avoir conféré avec l'empereur , il se rendit auprès du roi. Nadir-Chah ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il lui adressa une injure gros-

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les banquiers , leur demanda un emprunt de dix kourours en leur offrant des billets sur sou gouvernement de Lakoaor. Les banquiers promirent de lui fournir vingt laks, mais rien au-delà.

Ona-Kil écrivit à Nadir-Chah, que Sadet- Kban l'avait trompé, qu'il n'avait trouvé que trente-cinq laks dans le trésor impérial et que les banquiers ne pouvaient rien pré 1er.... A la réception de cette lettre , le roi de Perse pressa sa marche , et arriva à la vue de Delhi , vers les trois heures après midi, le premier février 1739 , et campa le sept dans les jardins de Chaalemah , près de la ville. Il fit enfermer ensuite Mobhammed-Chah dans une tour, et entra luimême dans le palais impérial.

Ninam qui Voulait se défaire adroitement de Sadet-Kkan, prépara ainsi l'exécution de ce projet. Il pria Nadir-Chah de les mettre tous deux dans la même prison, et sous la même garde. Ce qui lui fut accordé. Le lendemain le roi de Perse fit venir en sa présence ces deux prisonniers, et, s'adressant à Sadet-Khan, il lui dit: *Nama~Karam 9 traître insigne à ton sou-* « verain et à moi, je vais te faire ouvrir le « ventre, et tes boyaux serviront de cordes à ce violon, si tu ne me fais trouver dans vingt* <t quatre heures ce que tu m'as promis. »

Après ces menaces faites d'un ton de colère, il les renvova.

SUR i/llf D O U §T JLWv 167

Nizam , de retour en prison , prit cet air enchanteur qui en avait toujours imposé à Sadet- Khan. « Ami , lui dit-il, il ne nous reste plus que « la mort pour sauver notre honneur; il vaut « mieux nous la donner , que de la recevoir de « ce tyran. » Prenant alors un sorbet qu'il avait fait préparer , il l'avala, dit adieu à Sadet- Khati, et ordonna qu'on le couvrit de la tête aux pieds comme un homme mort. Les pleurs et les cris de ses domestiques annoncèrent son décès à toute la capitale. Sadet-Kban toujours dupe des stratagèmes de Nizam, crut qu'il s'était réellement empoisonné. Ne voulant pas courir tes risques d'être é ventre, il fit préparer du poison et l'avala. Il mourut six heures après. Dès que Nizam fut assuré de la mort de Sadet- Khan, il se leva, contrefit l'homme affligé, et envoya porter cette nouvelle au roi de Perse.

Nadir-Chah visita l'empereur le même jour.

C'était celui de la fête de fiakri (i). Après les compliments usités au sujet de la fête , ils mangèrent ensemble. Il y eut , pendant tout le repas, danse et musique. Le roi de Perse se retira chez lui à trois heures après midi.

Un léger accident donna Heu à une scène affreuse, à la plus horrible des catastrophes. Un seigneur persan qui se promenait à l'entrée

(t) En mémoire du sacrifice dlsazc.

l68 MEMOIRES

de la nuit sur le mur du château impérial, baigné par le Gemna, tomba dans la rivière. Le bruit se répandit à l'instant, que Nadir-Chah ayant voulu forcer le harem de l'empereur, avait été tué par les femmes et jeté dans le Gemna. Le peuple se soulève et fait main basse sur tous les Persans qui se trouvaient dans les rues, au nombre de cinq à six mille. Le reste était campé à une cosse et demie de la ville. Nadir-Chah envoya aussitôt chercher Nizam-oul- Moulouk et lui dit d'un ton irrité: Eh bien, vieux trattre, voilà encore un de tes tours! Moustapha-Khan, seigneur persan, à qui la garde de Nizam était confiée, l'excusa, en assurant le roi qu'il n'avait aucune part à cet événement Cependant, le trouble et la confusion augmentaient dans les ténèbres de la nuit ; les Mogols et les Persans se massacraient. Nadir-Chah , entouré de sa garde , s'était retranché dans son quartier, et paraissait fort inquiet. Il donna ordre à deux mille hommes de sa garde de sortir du château sans s'éloigner beaucoup et d'observer ce qui se passait. Ce corps de troupes mit l'épouvante, et tous les Mogols prirent la fuite ; les chefs persans vinrent trouver Nadir-Chah, pour l'assurer que ce n'était qu'une émeute populaire, à laquelle aucun seigneur mogol n'avait pris part. Ce récit ne rassura pas le roi de Perse, qui sortit de grand

SUR LlNDOUSTiH. 169

matin du château avec sa garde , dans le dessein de rejoindre son armée, ne laissant que cinq cents Persans pour garder Nizam-oul-Moulouk.

Bientôt il changea de dessein , voyant fuir tout le monde devant lui , et ne rencontrant plus que des Persans dans les rues; alors il s'arrêta dans la principale mosquée, nommée Rochen-Daula t avec environ cinq cents Persans; et c'est dans le temple de la divinité même , qu'il donna Tordre barbare de massacrer tous* les habitants , sans épargner ni les femmes ni les enfants. Apportez* moi leurs têtes > dit-il, je vous donne leurs biens. Ce qui fut exécuté avec toute l'inhumanité et toutes les horreurs ordinaires en pareil cas. Le massacre dura près de trois heures, depuis les portes du palais à l'ouest, jusqu'au camp près de l'Idga , dans une étendue de deux cosses et demie (deux lieues). Le massacre cessa à midi. Il y périt plus de quarante mille personnes (i). Lts cadavres ne furent enterrés que trois jours après.

(1) Fraser dit que les animaux mêmes ne furent pas épargnés. H ajoute que , suivant un compte exact, il y eut cent dix mille habitants de tués. D'autres en comptent cent cinquante mille. Otter estime cette perte à deux cent vingt mille ; le général C*** à cent cinquante mille; M. Le Clerc et Langlès à cent vingt mille ; le père Saigues dans ses lettres édifiantes la porte à un million d'habitants; Mirzah-Mehdy ne l'évalue qu'à trente mille ; enfin le récit du colonel Gentil, d'après SchafchekinlJian témoin oculaire, à un peu plus de quarante mille.

Kamourou-din-Khan vint, pendant le massacre , se jeter aux pieds de Nadir-Chah. Nizam se joignit à lui. De concert, ils lui firent tant d'instances , qu'ils l'apaisèrent. Le roi de Perse ordonna aussitôt à ses aides-de-camp de faire cesser le carnage sur - le-champ 9 et il revint ensuite au palais. Il fit assembler tous les seigneurs mogols , et leur déclara qu'il voulait connaître les auteurs de cette trahison , et les menaça de toute sa colère , s'ils ne les lui dénonçaient pas. Les grands pour éviter d'être victimes de sa fureur, lui désignèrent Sayedayat- Khan, Chaesta-Khan et Afes-Khan, trois des principaux courtisans de Mohhammed-Chah.

Nadir-Khah leur fit aussitôt ouvrir le ventre, et il fit couper le nez et les oreilles à plus de sept cents personnes d'un i$ng inférieur.

Cette horrible exécution terminée , ce prince voulut recueillir les fruits abondants de son ex* pédition. Il fit partir Chirdjing avec deux mille cavaliers persans , pour aller chercher à Laknaof les trésors de Sadet-Khan, son oncle. Ayant appris le même jour que Choudjaa-Doulah, gouverneur du Bengale était mort, il expédia aussitôt Mourid-Khan, officier mousebdar de l'empereur, avec deux mille cavaliers, pour s'emparer des richesses de cet opulent gouverneur. Chirdjing de retour à Delhi en trentecinq jours, remit à Nadir-Chah deux kourours de roupies qu'il avait trouvés à Laknaor.

sua l'indôcstav. 171

Nadir-Chah nomma cinq oumrahs, pour lever sur les habitants de Delhi les sommes qu'il demandait, savoir : Nieam-oul-Moulouk, Kamourood in- Khan, Mourtouza-Khan , Sarbouland-Kban et AzemouIla~Khan. Les deux derniers employèrent toutes sortes de moyens pour s'acquitter de leur commission. Les trois autres au contraire payèrent de leurs deniers, pour ceux qui ne furent pas en état de payer leur quote part. Kamourou-din-Khan ne fit à Nadir-Chah aucun présent, disant qu'il n'avait rien. Le rusé Nizam-oul-Moulouk lui offrit tout ce qu'il possédait dans le Dékhan.

Pressé de retourner en Perse , ce conquérant fait venir Nizam, et le charge de fournir deux kourours pour le souba de Bengale , ne pouvant attendre le retour des troupes qu'il y avait envoyées. Prètez-moi main forte , répondit Nizam, je mettrai à contribution et je vous fournirai les deux kourours.

Tandis que Nizam achevait d'épuiser les richesses de Delhi , pour apaiser la soif dévorante de ce monarque insatiable, celui-ci .fit venir auprès de lui tous les orfèvres et bijoutiers. On trouva suivant les comptes qui furent dressés, la valeur de quarante-cinq kourours de roupies en or ou argent , ou un milliard cent vingt-cinq millions de livres tournois. .

Le premier mai, trois jours avant ton départ,

Nadir-Chah assembla les grands de l'empire. II envoya chercher dans la prison de Chazadès , et se fit amener le prince Emizéoudin, (connu depuis sous le nom d'Alemguir II ), et lui proposa de monter sur le trône. Emizéoudin lui répondit : Je monterai sur le trône de Vlndoustan, lorsque je me serai assis à ta place sur celui de Perse. Nadir-Chah trouva cette réplique noble et fi ère. Cependant il le fit enfermer de nouveau. Il envoya ensuite chercher Mohhammed*Chah. Il fut à sa rencontre, l'assit sur le trône, le salua en qualité d'empereur et l'appela son frère. Il lui recommanda d'avoir la plus entière confiance dans Nizam-oul-Moulouk- Assedja, ne connaissant pas dans le monde, ajouta-t-il, un homme aussi intrigant , ni d'une aussi grande étendue de génie.

Mohhammed-Chah remonté sur son trône, céda au roi de Perse le pays situé au-delà du fleuve Attok ou Sind jusqu'à Kandahar. Pour cimenter davantage leur union, Nadir -Chah demanda à l'empereur une princesse de son sang, pour son fils Nasseroula, et pour sa dot, les soubahs de Kaboul et de Tatta. Mohhammed- Chah accorda au jeune prince une petite fille de Chah-Djihan. Les noces se firent le sept de mouram. Ce fut un jour de tristesse, pour "les Mogols et les Indous, Nadir en fit massacrer quelques-uns qui se lamentaient , en disant que

SUR i/lNDOtJSTÀW. 173

tout le monde devait se réjouir le jour du ma* riage de son fils.

Ce fut après la prise de Delhi que Nadir prit le titre de Chah-an-Chah ( Roi des Rois).

Ce féroce conquérant partit de Delhi le 4

mai 1739. Il emmena avec lui sept cents éléphants , quatre mille chameaux 9 douze mille chevaux , chargés d'or, d'argent et de pierreries. Il faut ajouter aussi les chariots , les mulets et le pillage de son armée pour évaluer les pertes de l'empire.

Parmi les richesses qu'il enleva , on remarquait le riche et magnifique trône des deux paons , dont la valeur ne peut-être appréciée (1). Seize autres trônes d'or massif, de différentes grandeurs, estimés chacun six millions sept -cent cinquante mille livres.

Nadir-Chah enlève pareillement la superbe balustrade d'or qui entourait le lit de l'empereur, et qui était d'un prix inestimable. Une vigne

(1) Voyez sur le trône des deux paons, le chapitre après celui-ci.

L'un des paons qui ornaient ce trône fut envoyé par Nadir-Chah au grand-seigneur à Constantinople. L'ambassadeur persan apprit la mort de son souverain , en arrivant à Bagdad , où le paon est resté. Hamed , pacha de Bagdad , écrivit au sultan Mobhammed : « L'ambassadeur de Nadir- « Chah est arrivé ici avec des présents, j'attends vos ordres. » Le grand-seigneur fit cette réponse : « Je suis trop satisfait

serpentait autour de cette balustrade. Les raisins blancs étaient des diamants , et les rouges, des rubis. Les émeraudes, topases et autres pierres précieuses formaient les grappes et les feuillages.

Je ne croîs pas évaluer trop haut à trois milliards de livres tournois les richesses enlevées par ce féroce conquérant , usurpateur du trône de son roi qu'il fit périr.

Après avoir épuisé cet empire , Nadir-Chah retourna en Perse, et «dans sa course funeste, m dit un historien , depuis le méridien de Delhi , « cette comète destructive brûla toutes les villes « et villages qui se trouvèrent sur son passage « et marqua sa route par la dévastation et la « mort. »

« Un derviche , ajoute le même historien , tou- « ché des malheurs de sa patrie , osa tenir le « discours suivant au vainqueur de Mohhammedc Chah: Si tu es dieu, agis en dieu; si tu es pro-

« d'apprendre la mort de ce voleur ; je ne veux point part»- « ger les richesses qu'il a enlevées à Mohhammed-Chah ; « gardez les présents dans le château jusqu'à nouvel ordre. » Ce prince écrivit en même temps à l'empereur mogol qu'il lui renverrait , s'il le souhaitait, ce paon qui avait autrefois décoré son trône. Le Mogol répondit fièrement, que poor s'en servir une seconde fois et s'asseoir de nouveau sur le trône que lui avait enlevé Nadir-Chah, il faudrait qu'il aU4t lui-même le chercher à Bagdad.

« phète, condnis-oom ém* b « tu es roi, rend les « détruis pas.

« Nadir, répondît:* Je nr « agir en dieu, ni prophète a chemin da saint* m ra « pies heureux. Je « contre les moùom « tomber sa vemçeamce. A « ponse était juste * « Vange

« soupçon d'une rérolte, et

« monument de cet horrible

« à Delhi, à Surate, de b

* gent à son nom avec cette légende: ht

« des princes du monde, le nu des ra»

« de la Perse et du siècle i - ■.

Nadir-Chah, en retournant en Fme-s de la partie de la Tatarie que les lent Touran et dont ils sont tssns. C ensuite à Boukhara chez les Titan C d'où il fit partir un amhmfladcm ponr et de là pour Pétersbourç „ diarsé de la princesse Elizabeth Petrowna en

(i) Histoire de la Russie moàermt. fat IL ht ton. II, pag. 1S6. Vojea la no* là b êmétU

(a) Elizabetfc PetrowM , flfe de tberine 1", monta sur le Ivéoe de lanie em s~(i

avec promesse d'introduire la religion grecque dans ses Etats. «La régente, dît le même histo- « rien cité , n'aurait pas été fâchée de la lui a donner pour épouse ; mais l'orgueil national « trouva la démarche du conquérant trop har- « die , et la régente crut devoir refuser son al- « liance (i).

Tel est le récit de la conquête de Undous* tan par Nadir-Chah. Telle est l'histoire de cette expédition sur laquelle on a débité tant de fables au désavantage des Mogols. On les accuse à tort d avoir été vaincus par une poignée de Persans. Il est facile de voir que cette grande révolution est l'ouvrage de l'intrigue et de la trahison. Elle a porté un coup fatal à l'empire Mogol. Nizam , auteur de ce bouleversement et son principal agent , en a achevé la décadence , en élevant la puissante Marate contre la cour de Delhi.

La conduite de ce seigneur est d'autant plus révoltante que l'empereur l'avait comblé de

avoir détrôné l'empereur Ivan VI Antonitz , successeur et petit-neveu , par sa mère , de l'impératrice Anne Ivanova.

(i) Histoire de la Russie moderne, tom. II, pag. iaa, par M. Le Clerc.

Voyez les détails sur cette ambassade extraordinaire et solennelle.

La régente était la princesse Anne , fille du duc Chartes de Mecklenbaurg , nièce de l'impératrice Anne , et mère de l'empereur Ivan , alors en bas-âge.

SUR 1/11*300»**]*. tjf

grâces et de dignités. Ce prince lui avait donné une* de ses nièces pour épouse j l'avait nommé successivement premier vétyr, généralissime ,<et avait rendu le royaume <kr Dékhaa héréditaire dons sa famille. Mais l'ambitieux a toujours mie soif dévorante qui étouffe en loi la reconnais-* saaceet les sentiments les plus chers de la nature*

Après le départ du roi de Perse , Mohhammed- Chah , soit chagrin , soit qu'il fut entièrement absorbé par ses plaisirs, ne sortit pins de son sérail. Il abandonna toutes les affaires à Kamou-* rondin-Khan , qu'il nomma premier vézyr. Cette époque db son règne fut encore remarquante pur les intrigues des grands contre H izam , <}iii avait totalement perdu la confiance de Tempe* reur depuis l'invasion de Nadir-Chah.

Le roi de Perse étant mort en 1747, AtidflHr se trouvant à Nadérabad (Kandahar) , se fit re^ eonnaitre empereur sous le nom d'AhmecK/hah* 11 prit Lahor que Chavanas-Khan gouvernait 'j et trouva dans cette place des munitions de toute espèce et une bonne artillerie. II se rendit ensuite à Sarind.

Mohhammed-Chah , qui était malade , envoya contre lui son fils Ahmed , sous fa conduite de Kamouroudin « Khan , vézyr , de Sefderjenk , miraïtecht (grand maître de l'artillerie), et du radjah lssering.

Dès que les deux armées forent en présence ,

178 MâHQHlÈS

elles se harcelèrent pendant cinq, à six, jons f K^a?#urQUditt-Kifcau fut tué dans sa tente, d'un couple Canon, à la pointe du. jour ^ tandis qu'il fft5ftft ; W prière, Mir^Manou-MeiiiUMounook se** fils 9 canapé trèfriproche de lui , couvre son caçpscTMftschaUl* et coort aussitôt cheiSefderd* jenk, et ensuite chez, Ahmed , pour. leur dire qu* son père leur donoe avis qu'il va attaquer Abdalli, et qu'il les invite* à en faire autant.

Tout se prépare au combat. Mir-Afanou les d#vanc4 , attaque Abdalli et fait des prodiges de y^)ei|r.y soutenu par le prince Ahmed qui V mÂW.det.prè*. Abdalli tient ferme, redbuh ffîîtë J**.- pfforts* et commence» à repousser las jeitfMK .assaillants y lorsque Sefderdjenk arate et répare leur désavantage. : Abdalli est repolisse k §qn four. Le fei* ayant* pris dans, ce moment à un convoi de chariots , ; mit le désordre parmi ses trwpes. .Elles, furent tellement épouvantées par cet accident ; quittes prirent la fuite, et en* traînèrent Abdalli avec elles.* Ahmed ïesta maître du champ de bataille, Abdalli rassembla èt-Sarind les débris de son armée et fit sa retraite»

Mohhammed-Ghah eut la satisfaction d'apprendre cette victoire et d'ordonner des réjouissances à ce sujet. H mourut deux jours après , en avril 1747» âgé de 49 ans, après un règne de trente et un an.

Malek-Zamaw, épouse de ce prince , craignant

SUR L IUDOU&TàN. 17g

le tumulte , cacha sa mort. Elle écrivit secrètement à Sefderdjenk, pour lai en donner avis et rengager à Tenir promptement avec le jeune prince à Delhi. Ce seigneur reçut cette nouvelle à Kamal , à la nuit tombante. Ahmed et Sefderdjenk se mettent aussitôt en marche pour la capitale. Ayant fait préparer un parasol tehatery (emMéme et marque de la souveraineté) , le lendemain Sefderdjenk le fit mettre sur la tête du. jeune prince qui commandait Tannée , et le fit reconnaître empereur , an son du naubot , som le nom d'Ahmed - Chah,

Ce prince arrivé à îfazkla , à douze cosses de Delhi , envoya Tordre de faire enterrer Mohham» sned-Chah dont on avait conservé le corps dans la glace. Sa mort lut alors déclarée. Ce faibte monarque était aimé et chéri ; aussi fut-il vrve* ment regretté. Les habitaots se rappelaient atet attendrissement sa dooceur et sa bienfaisance, et oublièrent les malheurs que sa faiblesse leur avait causés- Tous les Ontorahs assistèrent à pied à «on convoi. Boint de pompe funèbre. Ce n'était point un empereur qu'on portait au tombeau; c'était un père auquel ses enfants rendaient les derniers devoirs. Son corps fut placé <Jans le cimetière de Nieamoudin auprès

de sa mère.

Cette même année, comme nous Tarons vu, fut remarquable par la mort de IMîf-Chah. Ce

l8o MÉMOIRES

prince mourut comme tous les tyrans devraient succomber. « Ce fut en 1 7^7 dans les plaines de Soltan Meidan , et pendant la nuit , que Saleh Begy colonel de la garde Afgane, accompagné de quatre hommes de main, passa sous prétexte d'affaires pressantes, à travers la garde qui entourait le harem où ce prince était couché avec son épouse, fille du grand-mogol (1). « Saleh- « Beg et ses complices ne savaient où trouver « 9a tente , lorsqu'à la lueur d'une lampe , ils a aperçurent les reflets de lumière d'un gros sa- « phir dont son turban était enrichi. Nadir-Chah , « réveillé par le bruit , tire son sabre et leur de- « mande ce qu'ils veulent ? Le chef des conjup « rés lui répond par un coup de sabre du coté « gauche du col. Malgré sa blessure , il tue deux * soldats qui s'avançaient pour le frapper, et « tâche de sortir de sa tente ; mais ayant bron- « ché sur les cordes, Saleh lui porta le coup « mortel. On dit que le roi se mit à crier; Grâce, « et je vous pardonne tout; mais que l'intrépide « colonel lui répondit ; Tu nos fait grâce à

(1) Histoire de la Russie moderne, tom. H, pag. 187, ouvrage déjà cité.

Le Clerc, auteur de cette histoire, a été induit en erreur. Thamas Kouli-Khan n'avait point épousé la fille duGrand T Mogol; mais l'empereur Mohhammed-Chah avait donné pour épouse à son fils Nasseroula (comme on l'a vu precédr minent), une petite r fiUe de Chah-Djihan.

sur l'indoustah. i8j

a personne , ainsi tu n'en mérites aucune , et « qu'en disant cela, il lui coupa la tête (i).

(i) La gloire dont Thamas-Kouli-Khan se couvrit en dé. livrant son souverain et en le replaçant sur le trône de ses pères 9 le fit regarder comme nn héros libérateur, et lui mérita les honneurs et les bienfaits dont il fut comblé. Mais lorsque, n'écoutant phis que son ambition, Thamas osa monter sur ce même trône , après l'avoir arrosé du sang de son roi, de celui de sa famille et de ses plus fidèles sujets, lé régne de cet usurpateur et les malheurs de la Perse , depuis cette époque de désolation et de carnage, nous prouvent que les plus grands fléaux qui puissent affliger une nation sont les suites nécessaires du régicide. La vie de tout in* dividu est précieuse pour lui , mais la vie de qui dépendent tant de vies , celle du souverain est précieuse pour tous. Un crime fait-il disparaître la majesté royale ; à la place qu'elle occupait y U se forme un gouffre effroyable, et tout . ce qui l'environne s'y précipite.

Lorsque Shakespeare faisait un tableau si véridique des malheurs qui accablent toujours une nation qui laisse avilir l'autorité royale dans la personne de son roi , en souffrant que l'écume de la nation sacrifie une vie de qui dépendent tant de vies , on était loin de croire que ce passage de cet auteur tragique serait un jour applicable à la France. L'histoire de la révolution française nous prouve que les nations ne s'instruisent pas. Aussi les fléaux que le ciel , dans sa colère , a versés si abondamment sur nous , ont été proportionnés à l'énormité du parricide que nous avons souffert, et la juste punition a suivi la consommation de ce crime épouvantable.

ft on mihi si lingua centum tînt , oraque centnm , Ferre* tox , omnes scelerum comprendere formas Omni* poaaram perenrrere nomma potsia.

Yi*G.£neu£.,Kb.Vl. t

« Quand j'aurais cent bouches et cent langues, avec un* roht de fer, Je

l8? MÉMOIRES

« Ce prince, avare et jaloux, qui avait renie çonné tous les grands de la cour de Delhi ,

« ne pourrais Jamais tous nommer ni tons leun'crimes , ni tons les genre*. - de supplice* dont ils sont punis. »

Le sang de Louis XVI , qu'on appelle ai justement le meilleur des rois* ne suffit pas aux monstres qui le répandirent, parce que les régicides ne se nourrissent que de sang; aussi versèrent-ils pareillement celui de Marie-Antoinette, cette reine qui posséda r amour des vrais Français sur le tréne, et leur admiration dans les fers, Leur rage ne put même être assouvie par la mort de la princesse Elisabeth , dorit le nom rappelle toutes les vertus , puisque l'enfance de Louis XVII ne put les désarmer, et que ce jeune héritier de tant de rois périt victime de leur brutalité. Bt eet ange consolateur, Marie-Thérèse- Charlotte, qui a survécu à deux infortunés rois, à sa mère, à sa tante, barbares, le ciel ne vous a pas permis de l'immoler I La Providence a voulu la conserver pour nous laisser un gage d'amour parmi les victimes de, votre ingratitude. En quittant la France, lorsque ses bourreaux lui permirent de sortir du Temple , elle traça sur les murs de cette prison royale ( où depuis la restauration une digne héritière des Condé a fixé son séjour pour en faire celui de la piété) , ces paroles toujours gravées dans 4 le exeur des Bourbons, qui pardonnent le mal et qui n'oublient jamais le bien : Je pardonne à ceux qui ont fait mourir mes parents. Cette générosité surnaturelle augmente les remords qui vous accablent , qui vous poursuivent sans cesse, et qui prouvent que depuis long^temps cette providence que vous méconnaissez a commencé votre suppliée* Oui , le coeur du criminel fut toujours le premier vengeur du crime. Et vous, qui, loin d'approuver un pareil forfait , pouvez vous rappeler tant de vertus, tant de malheurs, sans verser des larmes , ou du moins sans être attendris , non , vous n'avez pas le cœur français. '

SUR L'iKDOUSTiï. l83

« après s'être çmparé du trésor impérial , trouva « parmi une collection immense de diamants , «de rubis , : <F émérsudes , etcf, une quantité « de perles d'une grosseur et d'une beauté in-

* connues jos^ue-là. Il s*eii forma un cordon « qu ? il portait de droite i gauche , cortonte On « porte ceux des différents ordres de chevalerie» « et il disait à ce sujet : Le rare de la Perse et « du siècle > porte un cordon encore plus rare « que lut Ses meurtriers partagèrent entre eux

* les effets précieux qui se trouvaient dans sa « tente , et ces dépouilles ont été vendues à des « Arméniens, des Géorgiens, des Boukarskis. j'ai « vb une dçs perles qui formaient le cordoii de « Thamas-Kouli-Khan; elle avait la forme d'Une

* olive , et la grosseur d'un œuf de pigeon.' On « l'avait apportée à Petersbouig, daitf l'espém rance de la vendre à l'impératrice Caterine 11/ « Cette souveraine , s'étant informé du prix qu'où « y mettait, et apprenant qu'on l'estimait quatre* a vingt nulle roubles , dit en plaisantant : Cet « oeuf est trop cher pour mou '%

L'auteur de l'ouvrage estimable , dont nous arvoùs tiré cet extrait, que nous avons connu, intimement , . qui a résidé onze ans en Russie, dont il a publié une histoire , écrite autant avec son ame qu'avec son esprit (i), nous a certifié

(i) Expression des savants qni ont analysé cet excellent

t&4 MÉMOIRE*

que l'Arménien qui apporta cette perle , en avait mie seconde pareille , et que l'impératrice l'ayant appris , répondit de nouveau à ceux qui lui proposaient d'en &i*e l'acquisition, pour les monter en boucles d'oreilles : Mes oreille* ne sont pas assez fortes pour supporter un pareil poids.

Cette même année 1747 , tandis que la cour de Delhi était toujours en proie aux dissentions, sous le successeur de Mohhammed-£hah, Nizam-Oul-Moulouk , terminait sa longue et orageuse carrière à Aurengabad dans le Dékhan , à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Il fut enterré au Darga» près de Daulatabad, auprès d'Aurengzeb ( Alemguir I er ).

On a dit qu'Akbar planta, que Dfihangûir arrosa , que CbabrDjihan cueillit, et qu'Aletngiiir dévasta. Si la conduite de ce dernier justifie ce reproche , autant par son usurpation que par les guerres injustes qu'il fit aux souverains tributaires de son empire ; son règne prouve aussi que par une administration ferme et juste * il chercha les moyens de réparer les malheurs des peuples. La plupart des historiens indiens font l'éloge de ce fc prince , malgré la mort de ses» frères, que son ambition lui fit sacrifier. On ne

ouvrage. Voyez le VI e volume de l'Histoire de la Rusa* moderne , par M. Le Clerc.

SUA LINDOUSTAW. l&S

Lui pardonna jamais sa dureté envers Chab-Djihan son père 9 qu'il rendit malheureux depuis le moment de son usurpation, jusqu'à cehn oo les chagrins avancèrent sa mort.

Nous finirons ce chapitre , par une triste léflexion , sur la. cause des malheurs de cet empire.

Ce Ait dans le Dékhan , qu'Alemguir prépara les moyens de détrôner son père Chah-Djihan ; ce lut à Aurengabad , qu'il prépara la foudre , qui, en tombant sur llndoustan, devait lui attirer tous les fléaux qui l'ont accablé depuis: ce fut aussi dans le Dékhan , que se forma l'orage , dont les suites amenèrent la chute totale de cette famille.

Depuis i5?4? que Babour-Chah , petit-fils de Tirnour, monta sur le trône de llndoustan , après la conquête qu'il en fit , le sceptre avait successivement passé dans les mains d'Ournayoun , d'Akbar , de Djihanguir , de Chah- Djihan, qui étaient les aînés de la branche de cette famille. Alemguir Ait le premier qui réussit à changer cet ordre légitime de succession , en armant pour détrôner son père Chah-Djihan , et priver Dara-Chekouh , son frère aîné , des droits que le sang et son mérite personnel lui donnaient .à ce riche héritage (i). Le succès qui

*l II III ! I M»i il* - ■ i ■ I ■■■■■ I ■ ■

(i) Voyez sur Dara-Chçkouh, firçre aîné <T Alemguir I*% U note G à la fin de l'ouvrage.

l86 MEMOIRES

couronna cette funeste entreprise , apprit à ses successeurs, que la force seule pouvait, leur donner des droits suffisants , pour occuper le trône. Malgré les efforts de ce prince , pour rendre % heureux ses peuples, et faire oublier son usurpation pendant ton règrte, qui fut aussi long que glorieux , on peut dire , que l'empire tomba en décadence , du moment que le crime heureux , mit avec lui le pied sur un trône qu'il venait d'ensanglanter (i). Après la mort d'Àfemguir , ses successeurs suivirent son exemple , et' chaque interrègne devint toujours l'époque de secousses terribles, qui préparèrent la dissolution de ce vaste et riche empire. Nizam-Oul- Moulouk sut profiter habilement de la faiblesse de Mohhammed-Chah , et porta le dernier coup à l'autorité royale, malgré les bienfaits de ce monarque qui l'avait comblé de richesses et d'honneurs. <

(i) Djihanguir sur Akbar, son père, et Chah-Djihan sur Djihanguir , son père , avaient aussi tenté de s'emparer du trône avant l'époque fixée par la nature ; mais leurs projets n'ayant pas réussi , le pouvoir souverain ne fut pas compromis. D'ailleurs ces deux princes étaient les héritiers du trône de leur père comme aînés, et devaient lui succéder. Aurengzeb (Àlemguir) an contraire, après avoir détrôné Chah-Djihan .son père, et l'avoir fait enfermer, usurpa te trône sur loi ,« d'abord, ensuite sur Dara, fils aine et héritier reconnu par

Cbth-Djihan , ainsi que sur Choudjah» second fils de l'empereur.

SUa LIIfDOUSTjLlf. 187

Cette histoire nous prouve aussi, cjue la nature produit quelquefois , pour le malheur des peuples , des êtres en qui elle réunit tous les talents de l'esprit et une ambition démesurée , à laquelle ils sacrifient jusqu'aux sentiments les plus chers. Elevés tous les deux parle crime, Alemguir sur le trône de llndoustan , Nizamsur celui du Dékhan, doués tous les deux d'un génie supérieur , ils en abusèrent pour s'emparer d'un pouvoir , et porter des titres fastueux , que l'aveugle fortune ne prodigue que trop souvent au crime heureux. Les nombreux exemples puisés dans l'histoire de tous les peuples , nous présentent d'aussi tristes , d'aussi terribles vérités. Mais la Providence , toujours incompréhensible dans ses décrets, nous prouve aussi, par les malheurs qui ont accablé las descendants de ces deux ambitieux , que les établissements fondés par le génie ne sont durables qu'autant que la vertu en" est la base. C'est ainsi que partout elle se plaît tôt ou tard à venger les peuples , des tyrans qui les ont opprimés.

l88 MÉMOIRES

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