‹ Mémoires sur l'Indoustan, ou Empire MogolChapitre 39 sur 51 · JULIANA · texte numérisé non relu

JULIANA

Juiiana, portugaise. Services qu'elle rend à Bakadour-Chah , pendant sa captivité et depuis la mort dAlemguir son. père. Bataille où Bahadour-Chah , depuis Chak-Alem I, défait son frère Azem-Chak. Nouveaux services de Juiiana. Faveur dont elle jouit sous ce règne, et les successeurs de Chah-Alem.

Opinion de Valentin sur cette femme célèbre.

J tjliaua dont le nom est devenu célèbre dans l'Indoustan, naquit au Bengale en i658. Son père nommé Augustino Dias d'Acosta, était portugais, et se qualifiait de fidalgue. Juiiana fit naufrage dans un voyage qu'elle entreprit. Ce malheur fut la principale cause de sa fortune. Ayant presque tout perdu, elle se rendit à la cour de l'empereur Aurengzeb (Alemguir I er ). Quelques curiosités de l'Europe qu'elle avait pu con-

server , forent bien reçues de ce prince , qui , charmé de l'esprit et des connaissances de Juliana, lui confia l'éducation de son fils aîné Bahadour- Chah (i), et la nomma ensuite gouvernante de son harem. Il nomma pareillement son père mansepdar et médecin de ce prince. Bahadour- Chah, ayant par la suite (en 1687) encouru la disgrâce de l'empereur , fut mis en prison et privé des choses les plus nécessaires. Alemguir ne lui laissa d'autre société que Juliana-, qui, malgré les ordres les plus rigoureux de l'empereur , trouva les moyens d'adoucir sa captivité et de lui procurer au péril de sa vie une existence supportable. Le père de Juliana mourut à cette époque à Golconde.

Alemguir étant mort en 1707, à l'âge de quatre-vingt-onze ans , après avoir partagé son empire entre ses deux fils aînés Bahadour-Chah et Azem-Chah , Juliana se rendit à Lahor auprès du premier , qui , comme fils aîné , devait succéder à son père, et qui en montant sur le trône prit le nom de Chah-Àlem premier. Ce prince voulut suivre à la lettre le testament de son père, qui lui donnait le Moultan, le Tatta, le Béhar, le Bengale et Delhi, et k Azem-Chah, le Gouzerate , le Dékhan , le Mal va , l' Ad jemir

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(1) Ce prince avait un frère aîné nommé Mohhammed , mort en 1677 à l'Age de 38 ans.

sur l'indoustan. 369

et Àgra. Mais Àzera-Chah fit toutes les dispositions pour régner seul et priver Chah-Alem de sa portion sur ce riche héritage.

Après avoir fait à son frère d'inutiles représentations , Chah-Alem marcha contre lui , pour lui livrer bataille. Mohhammed-Azem , fils de Chah-Alem , fut repoussé au-delà d'une rivière à la première rencontre. L'empereur , ôtant le commandement à son fils, lui défendit de paraître devant lui, à moins qu'il ne réparât sa foute par une victoire. L'occasion se présenta le lendemain. Le Tchamboul, rivière large et profonde , séparait son armée de celle d'Azem-' Chah. Chah-Alem craignant une seconde défaite, hésitait s'il attendrait son frère où s'il le préviendrait en traversant le Tchamboul. Juliana, qui depuis la mort d'Alemguir l'avait servi utilement par son crédit auprès des grands et par ses conseils , lui fut encore très-utile dans cette circonstance , qui devait décider du sort de l'empire. Profitant habilement de l'ascendant que ses services lui avaient donné sur son esprit, cette femme , qui était assise à côté de l'empereur sur son éléphant , l'engage non-seulement à résister , mais encore à attaquer de nouveau son ennemi. Elle lui indique en même temps les moyens de passer le fleuve. Ce qui fut exécuté à la vue de l'ennemi. Prenant alors un ton prophétique, Juliana assura l'empereur qu'elle

SjO MÉMOIRES

avait prié pour lui conjointement avec tous le* chrétiens , et que la victoire était assurée. L'issue du combat répondit à cette pronies&e, comme on va le voir.

L'armée de Chah-AJem, après avoir traversé le fleuve , se mit en bataille et marcha à l'ennemi. Bedarbakt (i) à son approche fond sur elle avec son ardeur ordinaire. Il commençait à faire plier les troupes de Ctiah-AJera, lorsque, Mohhammed- Azem , et ceux qqi la veiUe , s étaient enfuis avec lui, ranimant leurs troupes, en leur reprochant leur lâcheté , redoublent leurs efforts. On en vient 91 l'arme blanche ; la victoire se dispute corp£ à corps. On se bat plusieurs heures sans çucup avantage : un vent violent s'élève pendant ce sanglaqt combat; chacun fait ses efforts pour l'emporter sur son adversaire. Les troupes d'Azem-Chah , presqu'aveuglées par la poussière, sont si fort découragées , qu'elles de* mandent, la retraite et le repos jusqu'au lendemain. Le prince, loin de les écouter, fond comme yn lion sur le corps de troupes qui étiit devant lui. L'exemple du chef fait redoubler de courage. Le massacre est si grand, que la terre était couverte de cadavres d'hommes, de chevaux et d'éléphants. Les cris des blessés ajoutent

(1) Bedarbakt, fils 4' Az An-Chah, qui obligea Mohhammed- •4cem lt prendre ta.ftifte àla première rencontre.

sur l'ini>6cstàn. 371

encore à l'horreur du spectacle , lorsque la mort du courageux Bédetfbakt suspepd pour ï#i moment Je carnage. Azçip-Chah l'ayant appris a'écria : J'ai tout perdu, c'était pour lui qi& Jf désirais r empire; je n'ai plus rierç q méo#gff\ Devenu plps furieux ,. n'écoutant plus que soc désespoir , il fond de nouveau sur ses çtmfljD^, eu douaaut l'ocre k sop autre -fils , Vélacfca , d'en faire de même. Défaisant ensuite sa .ceifl* tare, il la mçt autour de s^ tête, et lui <fct| Voilà mon suaire û# ma couronne, si nçus /14 pouvons obtenir la 'victoire , mourons glùfiçysçr ment, k peine oes paroles so^Velle* pronçncées que le carnage recomu^nce , ^t qu>zttft-Cfofe renversant tout ce qui se ftouvsût dç*aqt \\%, oblige les troupes de Chab-Alem de faire retrait?/ L'empereur les voyant plier, l^ur eiwpie du secour*; le combat recommence et Véladja $9$ tud ; ■ : . .

L'ofiacier qui se trouvait derrière MeWrÇfak sur le même éléphant, eçgs^ge alors sou naître à se retirer , ne pouvant plus e$p4rer de yai^çrfr Ce prince se retournant vivement de son côté , lui applique un soufflet, en lui disant : Ce n'est pas ainsi qu'il faut se conduire; je les battrai. Il dirige en même temps tous ses efforts du coté de Ghah-Àlem. Ces deux rivaux en viennent aux mains* \& conducteur de l'éléphant d'Àzem- Chah est tué. Un second et un troisième te

remplacent et périssent également. Azem-Chah sort alors un pied de sa chirolle (1), conduit lui-même son éléphant , en se battant toujours quoiqu'il eût les bras couverts de blessures. Chafe-Àlem l'engage alors à cesser le combat, en lui offrant de nouveau la moitié de l'empire. Àzem-Chah, furieux, répond : Je veux tout ou rien. Oh fait encore de part et d'autre des prodiges de valeur , et enfin après quatre heures du combat le plus opiniâtre , Azem-Chah est tué d'un coup de feu à la tête. Toutes ses troupes prennent alors la fuite (a).

Chah-Alem , après sa victoire , embrassa ses trois fils qui avaient si bien combattu , .ainsi que Mounim-Khan, dont il essuya les blessures et qu'il combla de bienfaits.

Aîî-ta-Bar, seul prince des enfants d' Azem- Chah, fut pris et conduit devant l'empereur, qui le voyant arriver courut au devant de lui , l'embrassa en versant dés larmes sur la mort de son frère et de ses neveux, qui n'avaient jamais voulu accepter ses offres.

(1) La chirolle se place sur le dos de l'éléphant; il y en a de couvertes et d'autres qui ne le sont pas.

(a) Cette bataille se donna dans la plaine de Gualyar, le %i juin 1707 , trois mois et vingt jours après qu'Asem-Ghah eut pris le titre d'empereur. Ce prince était âgé de 55 ans. Son corps , ainsi que ceux de Bedarbakt et de Véladja, furent embaumés et envoyés à Delhi.

vSUR l'ivdoustan. 373

Chah-Aiem témoigna sa vive reconnaissance à Juliana . et la combla de faveurs. Il l'estimait tellement qu'il disait : Si Juliana était homme, j'en ferais un vézjr. Le lecteur a vu que ce prince lui dut en partie la victoire et l'empire. Depuis ce moment elle jouit du plus grand crédit. L'empereur pour reconnaître ses services l'honora du titre de Khana ( princesse ) , lui fit des présents évalués neuf cent mille roupies (i), lui donna quatre villages produisant cinquante mille roupies de revenus, le palais de Dara-Chekouh , prince de son sang , avec le rang d'épouse d'oumrah , mille roupies par mois , et le titre de fidevi danego Juliana ( Juliana consacrée aux prières ). Elle reçut d'autres titres de ce prince , mais ne portait habituellement que celui-ci , gravé sur son sceau persan \fidevi bahadours chah Juliana ( Juliana vouée à la victoire ).

Cette dame, qui secourait tout le monde sans recevoir jamais de présents, était universellement chérie. Aussi pendant le cours de ce règne et le suivant , devint-elle l'oracle de l'empereur , des princes et des grands. Elle profita du crédit mérité par ses vertus et ses éminents services, pour faire tout le bien qui dépendit d'elle. On

(i) Évaluant la roupie a fr. 5o c. , les 900,000 roupies représentaient a,a5o,ooo francs.

tit même à la cour d'an prifice musulman , dan grince successeur ci'Aureniseb(i), cette femme se- déclarer la protectrice de tons les chrétiens, dtfbor* retefadàtfd de la croit, et élevé* des tertiplés pour ta célébration* de son euhe. Lorsqu'elle sortait , sort cortège était toujours accompagné de dent éléphants portant des étandanfc Muges avec des croix, blanches.

Jùlitfrta avait une sœur, mariée avec dom ▼èlhô de CaStros, famille noble dé Portugal , c|tii se qualifie de fidalgue. Elle la fit venir près dtlïe ainsi qûé son mari. L'empereur cohibla d'hotirteurs et de présents cette famille , et voukit ceindre la tête de dom Dieguo Mendece de €astoos , fidalgtfe portugais , d'un ornement nup* tial térsqtf il épousa la nièce de Juliana.

(i)Àurengieb fût un prince qui se distingua par son fête pour l'islamisme. Il fit renverser toutes les idoles de son empire et bâtir beaucoup de mosquées. Ce prince donna une attention particulière à l'éducation de ses enfants , surtout relativement à la Religion. '

Etf é* oeuvrant dtf toàritéat» èe ta èeligitra pour augmenter \e nombre de ses partisans, et monter sur un trône si souvent ensanglanté, ce monarque pensait que pour s'y maintenir il fallait au peuple un frein plus puissant que les lois humaines, et <fue ceux qui lui appartenaient parles Hess an sang Jetaient en pratiquer tons les devoirs, en donnant à ses peuples l'exemple de leur soumission au roi des rois. C'est ainsi que l'hypocrite est forcé de rendre hommage à la vertu, eS île convenir que, sans son tutébure appui, l'autorité souveraine échappe toujours des mains du téméraire <J«* e* méconnaître son pouvoir.

SUR Ii'lWDOrjSTÀlC. 375

Jùliana fit venir de Goa trois cents Portugais, plaça avantageusement -ceux à qui elle trouva du mérite, et renvoya les autres.

L'empereur voulut créer en sa faveur une grande digriité, à laquelle il donna le nom de Juliana. Les femmes de cette famille en héritèrent par la suite. Cette dignité la rendait dépositaire de la couronne.

« L'empereur Chah-Alem , dit Valentyn , fit sa- « voir à 1 embassadeùr hollandais , le 2 5 avril « 171a, que l'impératrice désirait voir dans l'a- « près-midi tous les membres de l'ambassade.

« L'impératrice parut vers les quatre heures , <t étant accompagnée d'Anna- Juliana et de quel- « qu es-unes des principales dames de la cour. « Elle eut la bonté de s'arrêter jusqu'à ce que « F ambassadeur et sa suite eussent* défilé devant <r sa majesté , et lui eussent présentés leurs reste pects. Ils lui offrirent des roupies en nazer. a Elle les accepta avec bienveillance, en ajoutant « qu'elle aurait soin de leur envoyer le bétel. ce Ils le reçurent le lendemain. Ils durent exclu- « sîvement cette faveur extraordinaire à Juliana , <r dame qui mérite une mention particulière , à < cause des services qu'elle nous a rendus en « différentes occasions (1). »

(x) Description des Indes Orientales, par Valentyn^ tom.IV, 4* partie. — On a réuni dans ce chapitre le récit de cet

A la mort de l'empereur Chah- Alem , la douleur quelle ressentit de cette perte, la détermina à quitter la cour en 1.71a , et à se retirer à Goa. Mais le nouvel empereur Djihan-dar-Chah, les princes , les oumrahs et les principaux chrétiens , l'engagèrent à continuer les fonctions de sa charge. C'était, dit encore Valentyn, une autre madame de Maintenon , relativement à sa conduite politique.

Sa faveur se soutint pendant le régne trèscourt de ce prince. Mais i I avènement de Farouksiar , neveu de Djihan-dar-Chah , cette famille , parvenue au plus haut degré de grandeur, fut arrêtée et ses biens immenses furent confisqués. Elle dut ses revers aux persécutions suscitées par le nouveau vézyr, qui avait juré sa perte. Une maladie de Farouksiar, fit cesser les persécutions de ses ennemis, et la fit rentrer en

historien et celai du colonel Gentil. — Valentyn parle en plusieurs autres endroits de Juliana, relativement aux différentes visites des Hollandais à la cour de l'empereur mo~ gol, aux fêtes auxquelles ils assistèrent, à leurs négociations et anx privilèges qu'ils obtinrent II dit que l'ambassade hollandaise reçut toutes ces faveurs par le crédit de Juliant* Cet historien a cru devoir placer la gravure de cette femme célèbre avec celles de l'empereur Chah- Alem et des antres souverains dont il donne l'histoire , dans sa description des Indes Orientales. Cet ouvrage se trouve à la Biblwinèp* royale de Paris.

sur l'iwdoustah. 377

grâce. Les médecins de ce prince, n'ayant pu le guérir ni le soulager , il crut devoir s'abandonner aux soins et aux conseils de Juliana. Elle réunit auprès d'elle des chrétiens qui avaient des connaissances en médecine , et parvint par leurs conseils à guérir l'empereur , qui lui rendit tous ses biens , ainsi que ceux des Velho et Meudece, et voulut qu'elle fût réintégrée dans sa charge de Juliana.

L'usurpation de Farouksiar avait privé les descendants de Chah-Alem de la succession au trône. Mohhammed-Chah , qui pouvait y prétendre comme petit-fils de Chah-Alem , en était frustré. Sa mère voulut faire un vœu pour que son fils parvint à l'empire. Cette princesse consulta Juliana , qui lui conseilla de le faire à saint Jean-Baptiste , que - les mahométans honorent sous le nom d' Yhjra-Perigham-Bey. Juliana fit elle-même ce vœu, par ordre de la princesse, dans l'église des chrétiens, révérée par le bruit de plusieurs miracles.

Lorsque Mohhammed-Chah parvint à l'empire en 171 7, ce prince n'ignorait pas les services que Juliana avait rendus à son grand-père, etle vœu qu'elle avait fait pour lui : c'est pourquoi il voulut l'honorer d'une manière extraordinaire. Le jour de la fête de son avènement au trône, fut choisi. C'était le jour même de Saint-Jean- Baptiste. Nous avons vu que Juliana, par sa charge, était dépositaire de la couronne. La

cérémonie fut des plus brillantes. La maison de l'empereur , les grand» de l'empire vinrent au son de la musique, prendre Juliana dans son palais. Elle en sortit deux heures avant le jour , dans un carrosse, tenant la couronne dans ses mains. Les rues de Delhi étaient éclairées.

Mille feux d'artifices et des milliers de fusées furent tirées pendant sa marche. Parvenue au palais impérial, elle fut reçue par les femmes, les eunuques et la musique de l'empereur. Elle Reposa la sainte couronne ( suivant la manière de parler de l'Indoustan ) , sur un trône préparé dans l'appartement, destiné pour cette auguste cérémonie. L'empereur étant arrivé, elle la lui plaça sur la tête. Cette faveur insigne ne fit point de jaloux. Toute la cour convint que cet honneur était la juste récompense des vertus de cette dame , qui ne se servit jamais de son grand crédit que pour faire des heureux.

Juliana mourut sous le règne de Ce prince, en 173a , à l'âge de soixante et quinze ans. Elle fut enterrée à Agra , dans l'église des chrétiens. Sa mort, arrivée sept ans awnt l'invasion de Thamas-KouH-Khan , l'empêcha d'être témoin des malheurs d'un prince, dont la faiblesse fut une des causes principales de Ta décadence de ce vaste empire (1).

(1) Voyez l'histoire de l'invasion de Tbamas-Kouli-JU*** > règne de Mohhammcd-Chah , dans cet ouvrage.

sur l'ihdoustan. 3^79

Isabelle Velho , nièce de julîana , lui auecéda dans sa charge. Cinq autres petites-nièces qui descendaient d'Isabelle, lui succédèrent succès sivement, jusqu'au règne d'Amed-Chah (i). Sous ce prince infortuné , Ssef-der-Djenk , maître du gouvernement , se fit vendre à un prix très-modique, le palais de Dara-Ghekouh. Pendant la guerre civile qui éclata entre Ghazied-din-Khatn et Ssef-der-Djenk , les Djattes s'ertiparrèrent des domaines de l'empereur, qui contenaient ceux des Velho et des Melidece. Abdalli , ajant plusieurs fois pillé Delhi , les Meudece sortirent de cette capitale. Enfin, Sébastien Velho, qui, malgré les malheurs de sa famille , était resté à Delhi , où il avait conservé une fortune considérable, avec la charge de Juliana, dont sa femme Lucia Meudece remplissait les fonctions, ayant été massacré par les soldats d' Abdalli , en 1761 , sa veuve abandonna pour toujours cette capitale , et se réfugia avec son fils et sa fille en bas âge , à Faizabad , séjour habituel de Choudja-a-ed-Doulah nabab d'Aoude. Ce prince accueillit Lucia Meudece et ses enfants , et lui assura une pension dont elle jouit jusqu'en 1775, époque de la mort de Cboudja-a-ed-Doulah.

Touché des malheurs de cette maison, dont le prince indien avait une parfaite connaissance ,

(r) Ce prince était fils et successeur de Mohhammed-Chah.

38o MÉMOIRES

puisque son père Sôef-der-Djenk avait contribué à sa ruine , j'employai tout mon crédit auprès du nabab , pour améliorer son sort , et par la suite, inintéressant toujours a la triste position de cette famille, aussi illustre par ses infortunes que par le rang qu'elle occupait, je crus pouvoir l'adoucir en demandant la main de Thérèse Velho , que j'épousai en 1772. Fille de Sébastien Velho et de Lucia Meudece , elle était arrière-petite-nièce de Juliana , et par son pète et sa mère , elle descendait de la soeur de cette dame, dont on parle toujours dans l'empire avec éloge (1). Heureuses les femmes qui, comme Juliana, ne doivent leur célébrité qu'à leurs vertus! aussi pouvons-nous lui faire l'application des vers suivants :

Au palais appelée, elle en fut le flambeau :

L'empereur l'honora du titre le plus beau; L'impératrice en fit son guide et son amie.

La faveur méritée et sans cesse affermie Dura jusqu'à sa mort au milieu de la cour.

Elle fut de l'empire et l'éclat et l'amour (2) ,

(1) Thérèse Velho, épouse du colonel Gentil, est morte à Bagnols en Bas-Languedoc en 1778 , trois mois après son arrivée en France.

Lucia Meudece , veuve Velho , sa mère, est décédée à Versailles le a janvier 1806.

Le colonel Gentil n'a laissé qu'un fils de cette alliance.

(2) Poëme de la piété filiale , déjà cité.

SUR l'ihdoustaxt. 38i

BÉGOUM-SOMROU.

La Begoum-Somrou > conserve le commandement des troupes et la souveraineté de Serdhanah.

Trait de courage de cette princesse.

l^ruoiQUE le colonel Gentil ne fasse aucune mention de cette princesse dans ses Mémoires, nous croyons devoir donner ici un court précis sur une femme , qui a joué un rôle important sous le régne du malheureux Chah-Alem II.

Nous avons vu, dans le courant de ce recueil, des détails sur Somrou son mari. Après l'expulsion de Kassem-Ali-Khan du Bengale, Somrou passa chez Les Djattes, où Koub-Fegar-ed-Doulah , qui jouissait alors de la plénitude de son pouvoir , le prit à sou service. Nadjyb-Rhan lui donna , outre ses bataillons disciplinés , le commandement d'un corps de cavalerie mogole.

Il lui assigna, pour l'entretien, le Pergannah ou canton de Serdhanah , situé dans le Douab supérieur. Au centre de la province ruinée de Saharangpour , vers le 29 e degré de latitudenord , à soixante mille de Pelhi , se trouve la petite et fertile principauté de Serdhanah , dont l'étendue , du nord au sud , est de 36 milles , et de 24 milles de Test à l'ouest. Une grande atten-

3fc MÉMOIKES

tkm pour la culture, une administration douce > ont rendu ee petit canton un des mieux cultivés . de tout PIndoustan. Il produit un revenu annuel de dix laks de roupies (i). Les rivières de Hindan et de Krichna l'arrosent et lui fournissent amplement de l'eau. Il produit abondamment des grains de toute espèce , du coton , des cannes à sucre et du tabac.

Somrou épousa une femme de qualité mo-

gole , dont la famille avait tout perdu dans les

malheurs du terap6. Cette femme qui est devenue

beygum ( ou souveraine de la principauté ) , en*

brassa le christianisme à l'instigation de sua

mari. Après la mort de ce «fermer, arrivée en

1778, elle a conservé le commandement des

troupes , et Nedjef-Khan Ta confirmée dans la

jouissance de sa principauté. La ville de &er~

dhanah, où elle résidait habituellement, est

considérable et dans une charmante situation.

Un fort , voisin de la* ville , renfempait un bon

arsenal et une fonderie de canons: Les* Jbracfe

de cette beygum consistaient en quinze hataâfc»

km* de Cipfyes , disciplinés et commandés par

des officiers européens , et un parc d'artillerie de

quarante pièces de canon , et servies par deu*

cents européens. De manière que cette femme

figurait, d'une manière vraiment imposante,

parmi les puissances dont elle était environnée,

■ . -. 1. 1 ini a 1 1 ■ * 1 - - — —

(1) 2,500,-000 francs.

sur l\indocstah. 383

Au milieu des troubles qui agitaient continuellement ses voisins , elle a maintenu l'ordre, et conservé la paix et l'abondance dans son petit état, en déployant un courage et des talents qu'on admirerait dans un homme.

Parmi les traits de courage , on doit citer celui où elle tint tête à un rebelle, qui étant parvenu à s'emparer de Delhi , et de la personne du souverain , ne put réaliser , dans ce moment , ses projets ambitieux, que cette femme déjoua.

Gholam-Qadyr-Khan , chef rohilah, voulant se (aire nommer emyr-al-oumrah , ou généralissime des troupes' impériales, marcha vers Delhi , à la tête de son armée , pour appuyer sa demande par la force des armes. La terreur s'étant emparée des principaux chefs , ils prirent la fuite ; un seul traître resta auprès de Chah- Alem; il ouvrit les portes de Delhi à Gholam- Qadyr-Khan , et le présenta au souverain , qui accorda une grâce qu'il n'était pas en son pouvoir de refuser.

Une femme seule, la veuye de Sorarou, était restée fidelle au gratid-mogol , et n'avait pas quitté Delhi. Inaccessible à toutes les propositions de Gholam-Qudyr-Khan , elle résolut de délivrer le souverain. Ce rebelle, intimidé par l'attitude fière et résolue de cette princesse , se retira dans son camp ; de là , il somma la cour de congédier la beygum Somrou, et essuya un refus. Aussitôt les canons furent braqués con-

384 MÉMOIRES SUR l/lNDOCSTAPf.

tre le palais, qu'ils endommagèrent considérablement. Une batterie , dressée à la hâte par les soins actifs de la beygum, répondit avec vigueur; enfin, après une rude canonnade, on en vint à des accommodements. Le rohilah obtint un pardon. simulé, et retourna à Saharanguepour , bien déterminé à revenir dans un moment plus favorable.

Elle défendit avec le même zèle, en différentes occasions, ce malheureux prince, qui la nomma zyb-al-nica ( l'ornement des femmes ).

Devenue chrétienne , elle protégea l'exercice de la religion dans ses états, ce qui ue contribua pas peu à l'avantage de ses sujets.

C'était tfne femme d'une taille moyenne et d'une belle carnation*

Elle finit par se fixer à Delhi , où elle se fit construire un palais , et où elle vécut en paix sous la protection du gouvernement anglais, maître de toute cette partie de l'Indoustan (i).

(i) Extrait de la traduction des Voyages de G. Forster, du Bengale à Péterobourg, par M. Langlès, et du Voyage dan* llnde britannique , déjà pareillement cité.

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