XXXII NOTICE
plus d'accord avec lui-même. On le vit partager, en 1789, les principes de l'Assemblée constituante , puis critiquer ses travaux, et venir, jusque dans son sein , braver ses doctrines et provoquer ses murmures.
Mais quand le mouvement trop impétueux de la révolution eut soulevé les flots des passions populaires , et rompu toutes les digues qui s'opposaient à leurs ravages 9 Linguet laissa rouler ce torrent. L'âge avait calmé sa fougue; il commençait à tirer parti des leçons du malheur, puisqu'il voulait vivre dans la retraite et dans l'oubli. A Marne, auprès de Ville-d'Avray , dans un endroit écarté mais agréable , il avait acquis un domaine dont la culture occupait ses loisirs (*). La paix de cet asile, la simplicité de la vie agricole , l'aspect des champs , des eaux , un air pur, un ciel serein, semblaient avoir fait succéder dans son cœur un peu de calme à tant d'agitation. Cette humeur irascible était devenue douce et conciliante-, cet esprit , jadis querelleur et satirique , réglait avec une paisible équité les intérêts des habitansde la commune dont Linguet avait accepté la mairie. Il s'étonnait de cette situation nouvelle, dont il eût goûté la douceur sans l'image douloureuse et menaçante des maux qui l'entouraient. Caché dans son obscurité, errant sous l'ombage de ses bois, il y jouissait tristement d'un repos inquiet, quand la main de la terreur vint l'y saisir et l'en arracher.
En vain ses compagnons d'infortune essayèrent-ils de le tranquilliser sur son sort : de trop funestes pressentimens l'agitaient (**). Cependant une circonstance favo-
(*) Ce joli domaine appartient aujourd'hui à M. le docteur Bourdois, qui l'a beaucoup embelli.
Voyez les notices historiques qui fout suite aux Mémoires de madame Roland ; tome II, page 364-
SUR LA VÏE DE LIWGUET. XXXlii
rablfe pouvait le sauver. Au moment de son arrestation il fut atteint d'une maladie grave -, on consentit à le placer dans une maison de santé. La terreur allait épargner une victime : le malheureux Linguet écrivit pour demander des juges, c'était demander sa condamnation. Au tribunal révolutionnaire , l'ironie et l'outrage étouffèrent la voix d'un orateur dont on redoutait sans doute la véhémente éloquence. Ses papiers renfermaient, dit-on, la copie d'une lettre qu'il avait écrite à Louis XVI , pour s'associer à ses défenseurs. Il accepta la responsabilité de ce mouvement généreux , et fut conduit à la mort le g messidor an II , un mois précisément avant l'exécution de Robespierre. Au moment de monter sur la fatale charrette, ses yeux cherchèrent le ministre d'un culte qui donne , à l'ame innocente , la force de supporter l'iniquité des hommes , et prévient , dans cet instant d'épreuves , un mouvement de révolte contre la justice infinie ; ne pouvant obtenir les consolations d'un chrétien , il s'arma des conseils d'un sage , et , jusqu'au pied de Téchafaud, il médita les pensées de Sénèque sur le mépris de la mort (*).
Linguet laissait en mourant les manuscrits d'une histoire de France , déjà fort avancée ; il fondait sur cet ouvrage l'espoir de sa réputation littéraire. Par une fatalité attachée à son sort , ses manuscrits , enlevés de sa bibliothèque et transportés à l'Ecole-Mili taire , y servirent à faire des cartouches! Ainsi la fortune parut se plaire à le persécuter , même après son trépas. Les traverses qu'il éprouva de bonne heure purent aigrir un esprit naturellement irritable ; il perdit , dans l'opiniâtreté de
(*) Renseignemens communiqués par sa famille.