‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 26 sur 69 · DANS CE CHATEAU ROYAL, DEPUIS LE 37 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

DANS CE CHATEAU ROYAL, DEPUIS LE 37 SEPTEMBRE

JUSQU'AU 19 MAI 1782 (l).

Londres, ce 5 décembre 1782.

Je suis en Angleterre ; il faut prouver que je n ai pas pu me dispenser d y revenir. Je ne suis plus à la Bastille ; il faut prouver que je n'ai jamais mérité d'y être.

Il faut faire plus : il faut démontrer que jamais • personne ne la mérité ; les innocens , parce qu'ils sont innocens ; les coupables , parce qu'ils ne doivent être convaincus , jugés, punis , que suivant

#ai été obligé de faire beaucoup de notes , et plusieurs sont un peu longues : j'ai pris le parti de les rejeter à la fin, en marquant exactement les renvois qui les indiquent. Cette méthode distrait moins le lecteur ; et elle rappellera un autre ouvrage , où je me suis bien trouvé de l'avoir employée *.

* Les remarques placées par Linguet , au bas des pages , porteront son initiale. Des chiffres romains désigneront les notes qu'il a renvoyées à la suite de ses Mémoires. Les pièces et les éclaircissemens historiques que publient les éditeurs, seront indiqués par des lettres italiques . (Note des nQiw. édit.)

les lois , et qu'on n'en suit aucune , ou plutôt qu'on les viole toutes à la Bastille; parce que , si ce n'est en enfer peut-être, il n'y a pas de supplices qui approchent de ceux de la Bastille, et que s'il est possible de justifier l'institution de la Bastille en elle-même , dans de certains cas , il ne l'est dans aucun d'en justifier le régime. Il faut faire voir que ce régime, aussi honteux que cruel, répugne également à tous les principes de la justice et de l'humanité , aux mœurs de la nation, à la douceur qui caractérise la maison royale de France, et surtout à la bonté , à l'équité du souverain qui en occupe aujourd'hui le trône.

C'est par cette discussion que je vais consacrer la reprise de mon travail, et ma rentrée dans ma pénible carrière.

Les deux premiers articles semblent m'être purement personnels , et n'intéresser que moi. On verra qu'ils sont liés inséparablement avec le troisième , et qu'ils en font une partie essentielle. Ils forment ensemble un cours d'oppressions, un enchaînement d'iniquités et de douleurs , dont assurément il y a bien peu d'exemples depuis l'histoire de Job.

D'ailleurs serais-je digne de traiter le dernier si je ne commençais par éclaircir les deux autres? Si je n'étais qu'un transfuge affamé de vengeance, ou un coupable flétri du pardon , quel poids auraient mes réclamations ?

Mais après avoir vu les preuves de mon innocence

on sera plus vivement frappé du tableau des horreurs dont elle n'a pu me préserver. L'intérêt augmentera encore si Ton pense que, ces horreurs, il n'y a point de Français, ni d'étrangers , de ceux qui voyagent en France , qui puissent s'assurer de ne les éprouver jamais. Les Bastilles françaises ont dévoré , elles dévorent journellement des hommes de tous les rangs et de toutes les nations. On pourrait graver, sur les avenues de ces gouffres (I), l'avis adressé aux passahs sur la porte de quelques cimetières : Hodic mihi, cras tibi.

Qui peut en effet se promettre d'éviter un sort dont la qualité d'héritier présomptif de la couronne n'a pu garantir un Louis XII, ni des lauriers accumulés un Condé (II) , un Luxembourg ; ni les vertus ou la science un Sacy , et tant d'autres ; ni la morgue des compagnies de robe un Pucelle ; ni les plus importans services un La Bourdonnaie; ni le droit des gens tant d'Anglais , d'Allemands , d'Italiens , dont les noms, sculptés par la rage de l'ennui sur ces funestes murs , y forment de toutes parts une espèce de géographie aussi variée qu'effrayante (i)? C'est donc, pour ainsi dire, le carac-

(1; Louis XII n'étant encore que duc d'Orléans, et portant les armes contre Charles VIII , fut pris et renfermé dans la tour de Bourges , après la bataille de Saint- Aubin. Le donjon de Vincennes servit de prison au grand Condé pendant les troubles de la fronde ; on sait qu'il disait dans sa vieillesse : J'y suis entré le plus innocent des hommes,- j'en suis sorti le plus coupable. Le duc de Luxembourg se trouva malheureusement au nombre des personnes traduites

tère d'une épidémie redoutable à tout le genre humain que je vais déterminer ici.

Malgré la prodigieuse quantité de témoins qui ont involontairement visité ces abimes , les détails intérieurs en sont très-peu connus. Les Mémoires de La Porte , de Gourville , de madame de Staël , n'en apprennent presque rien ; du moins de ce qu'ils disent il ne résulte que la preuve d'un fait inconcevable : c'est que de leur temps ce Tartare était une espèce de Champs-Éiysées auprès de ce qu'il est aujourd'hui.

Alors les prisonniers recevaient des visites. Ils se voyaient entre eux familièrement ; ils se promenaient ensemble; les officiers de l'état-major parlaient , mangeaient avec eux , ils étaient pour eux

devant la chambre ardente, sous Louis XTV, pour cause de poison et de magie. Le duc de Luxembourg n'avait tout au plus à se reprocher que de l'imprudence j mais il comptait de puissans ennemis , dont il confondit la haine à Flcurus. Ce fut, dit-on , à la Bastille que Le Maître de Sacy , l'un des bons écrivains de Port- Royal , composa, en fraude partie, sa traduction de la Bible. L'abbé Pucelle , conseiller au parlement , neveu de Catinat , homme austère, janséniste outré, censeur amer des actes du cardinal de Fleury , fut envoyé en exil à la suite de la lutte dans laquelle il avait engagé sa compagnie contre ce ministre. Enfin La Bourdonnaie qui avait battu les Anglais dans l'Inde , renfermé à la Bastille pour prix de ses services , en sortit après trois ans d'emprisonnement , et mourut peu de temps après. On trouvera plus bas des détails* intéressans sur sa captivité.

Nous avons pensé que quelques lecteurs pourraient nous savoir gré de leur rappeler ces détails sur les prisonniers célèbres dont parle ici Liuguet.

( Note des nouv. edit. )

des consolateurs autant que des gardiens. La Porte parle en propres termes des libertés de la Bastille (i) ; il donne ce nom à tous les adoucissemens que Ton vient de voir, dont jouissaient lui et tous ses compagnons d'infortune.

Et La Porte parle du règne du cardinal de Richelieu; La Porte était un des hommes du royaume qui devait être le moins ménagé; le despotisme de l'impitoyable ministre était personnellement intéressé à lui arracher un secret précieux dont il était le confident , ou sa vengeance à le tourmenter. La Bastille n'avait donc point dans ce temps-là d'amertumes qu'il n'ait dû boire, ni de tourmeas qu'il n'ait dû subir. Que l'on compare sa description avec la mienne (III).

Comment s'est opéré cet accroissement de barbaries? Je l'ignore : mais une bien douloureuse expérience ne m'en a que trop appris la réalité. Tandis que tout paraît tendre dans les mœurs générales a la mollesse , plutôt qu'à la rigueur ; tandis que le prince qui règne aujourd'hui sur la France ne manifeste que des intentions bienfaisantes ; tandis que des modifications humaines out assuré par ses ordres, dans les prisons ordinaires, des soulagemens, même aux criminels convain-

(i) Page 1 88 Je ses Mémoires. On trouvera , clans les notes jointes à cette édition , les passages des Mémoires de La Porte , qui font le mieux connaître le régime de la BastUlc , à l'époque oii il y fut renfermé.

{Note des nouv. édit. )

eus, on ne s'occupe à la Bastille qu a multiplier les supplices pour l'innocence. Ses cachots ont acquis plus d'atrocités que les autres n'en ont perdu (i).

Révéler cette incroyable dépravation , c'est, sous un prince équitable , en nécessiter la réforme ; ainsi mes derniers adieux à ma patrie sont encore

(1) L'auteur de la Bastille dévoilée, en faisant la même remarque , y ajoute les réflexions suivantes ( 2e livraison , pag. 55 ) :

<c En cherchant la première cause de ce changement, la plus » probable qui se présente à nous est celle-ci : La plupart des pri- » sonniers de la Bastille étaient autrefois des prisonniers d'Etat ; y> ils n'étaient qu'ennemis du gouvernement; c'étaientdes gens conm sidérables punis , ou mis seulement en lieu de sûreté par ordre du » roi lui-même. Mais sous le dernier règne ces prisonniers étaient » communément , non les ennemis du gouvernement , mais des » particuliers de toute classe , qui ne pouvaient être haïs du roi , » vu qu'il ne les connaissait pas , mais qui étaient haïs d'un mi- » nistre , ou de l'ami d'un ministre , ou du protégé d'un ministre. » De cette différence dans les motifs de l'emprisonnement , a dû » en résulter une très-grande dans le traitement. La haine est •» cruelle ; mais un prince qui veut empêcher un factieux de nuire , » se contente de l'enfermer; il est bien moins porté à la dureté » envers lui que ne l'est un ministre qui, en le faisant arrêter, se » livre à une inimitié personnelle. Il y avait cependant dans les » derniers temps quelques heures d'adoucissement , d'autant plus » remarquables qu'elles étaient plus rares. Les derniers prison- » niers bretons y furent traités avec beaucoup de ménagement. 5) Après les deux premiers jours de leur détention on les réunit • » ils vivaient presqu'en famille ; l'on poussa la déférence pour eux » jusqu'à leur placer un billard dans la chambre du major où ils » allaient se récréer. »

Les dernières paroles de ce passage exigent une explication. La Bretagne vit éclater, en 1788, des troubles précurseurs de la révolution. L'esprit de résistance à l'autorité se manifesta princi-

un service que je lui rendrai ; mon dernier hommage au roi vertueux qui la gouverne sera pour lui une occasion de plus de faire le bien qu'il aime et qu'il cherche.

Mais, cette révélation , n'y a-t-il rien qui me l'interdise ? Tous les objets que je traite ici , puisje les traiter sans scrupule ? Puis-je , en conscience, mettre le public dans le secret des terribles mystères auxquels le 27 septembre 1780 m'a initié?

Les gardiens de la Bastille n'ont pas à la vérité à leur disposition les eaux du Léthé, pour détruire, dans la mémoire de leurs victimes , le souvenir de leurs cruautés; mais ils essaient d'y suppléer. Le despotisme, qui fait du silence un des tourmens de la Bastille quand on y est , tâche d'en faire un devoir religieux quand on en sort ; on force tous les Jonas qu'elle revomit à jurer qu'ils ne révéleront

paiement dans la noblesse. « Voici , dit M. Lacrctelle , tome VI , pag. a5g de son Histoire de France pendant le dix-huitième siècle , un arrêté que signèrent plusieurs des membres de cet ordre : a Nous soussignés , membres de la noblesse de Bretagne , décla- » rons infâmes ceux qui pourraient accepter , soit dans l'adminis- » tration nouvelle de la justice, soit dans l'administration des » états , des places qui ne seraient pas avouées par les lois consti- » tutionnelles de la province. » La noblesse nomma ensuite douze députés pour aller faire au roi de sévères représentations contre les édits qui leur paraissaient violer les privilèges et la constitution de la Bretagne. A peine furent-ils arrivés , que Briennc les lit arrêter. » Ce sont ces prisonniers dont il est question dans la note ci-dessus ; et le prince qui portait des adoucissemens dans le régime de la Bastille , était Louis XVL

{Note des nouv. edit. ).

jamais rien , ni directement ni indirectement , de ce qu'ils ont pu y apprendre oujr souffrir (i).

C'est un magistrat dans le costume consacré en apparence à la justice (IV) ; ce sont des militaires décorés du gage apparent d'un service pur (V) , et dune vie dévouée à la défense des citoyens, qui président à ce dernier acte d'une oppression dont ils ont été les instrumens. On montre au demiressuscité la porte qui seule peut le rendre à la vie, à demi-ouverte , et prête à se refermer s'il hésite : on veut ne lui laisser de choix qu'entre le silence, le parjure ou la mort.

Hommes sensibles de toutes les nations, casuistes rigides qui savez ce que l'honneur et la délicatesse prescrivent, prononcez. Ma plume doitelle être liée, parce que mes mains l'ont été injustement ? Non sans doute ; vous me criez d'une voix unanime que l'infraction de cet engagement ignominieux n'est pas un parjure; que le crime est de l'exiger , et non pas de le rompre .

Vous avez absous le célèbre Dellon d'avoir brisé ce frein fabriqué par une inquisition religieuse , qui , ayant précisément les mêmes principes que celle-ci, emploie les mêmes ressources pour en en-

(i) Voyez, dans les cdaircissemcns historiques sur les Mémoires de Linguet (a) , les modèles d'ordre d'entrée et de sortie , en usage à la Bastille. Ce dernier modèle contient en effet la promesse dent il est ici mention.

[Note des riour. édit.)

SUR LA. BASTILLE. g

sevelir la honte et le scandale (i). Vous vous réunissez tous pour renouveler et consacrer à jamais cet axiome précieux à la société , cet axiome dont l'oubli donnerait trop davantage aux mécfaans armés du pouvoir , que le serment a été institué pour garantir les conventions légitimes , pour assurer l'observation des lois , et non pour défendre , pour aider à perpétuer les abus qui les enfreignent.

(i) Dellon, Français , et médecin de profession, voyagea longtemps dans les Indes orientales. Dénoncé à l'inquisition de Goa , i il ne sortit des prisons du saint-office , qu'après avoir promis de garder le secret sur tout ce dont il avait été le spectateur ou la victime. De retour en France , il publia ses voyages , et des détails écrits avec modération sur les circonstances de sa captivité ; a vol. in-12, 1709.

( Note des nouv. édU. )

Si-

on m'a fait une nécessité de revenir en

angleterre.

Après ce qui s'était passé en 1777 entre M. le comte de Vergennes et moi, ce ministre était, de tous les politiques de l'Europe, celui avec lequel je devais avoir le moins de relations. Cependant, à l'approche de la rupture entre la France et l'Angleterre , en mars 1778, comptant sur la réputation de délicatesse personnelle et de probité privée qu'il s'est faite , j'ai cru pouvoir hasarder de lui écrire , pour lui communiquer ma répugnance à rester dans un pays qui allait devenir ennemi du mien ; je lui demandais si, en changeant de séjour, par un principe aussi patriotique, je n'aurais pas à craindre de nouvelles persécutions de la part du ministère de France ; je finissais par ces mots :

« Je sens bien que les circonstances ne me per- » mettent pas d'espérer pour le présent des répa- » rations ; mais mon cœur se contenterait de celle » que le public me fait, si en me transplantant je m pouvais compter sur du repos, et j'y compterais » si j'avais votre parole pour gage.

» Je vous demande pardon si, malgré mon in- » nocence bien et peut-être trop bien prouvée ,

» je crois devoir prendre des sûretés; mais tel est » le malheur de ma position, et j'ose croire que » vous ne m'en saurez pas mauvais gré. Si je me >j défie du ministère , vous voyez combien j'ai de » confiance dans le ministre. »

Le 20 du même mois M. le comte de Vergennes m'a répondu en ces termes : « Vous me faites part , » Monsieur, etc. M. le comte de Maurepas, au- » quel j'en ai fait part, approuve jort cette réso- » lution ; et il m autorise à vous mander que vous » pouvez bannir toute inquiétude de ce côté-ci.... » Je crois , Monsieur, qu'avec cette assurance vous » pouvez prendre le parti que vous jugerez le plus » convenable. Je ne vous la donnerais pas, si je » ne devais la regarder moi-même comme très-ce r- » taine. »

Le 7 avril suivant , j'ai demandé à M. le comte de Vergennes de nouveaux éclaircissemens : j'ai fait un nouveau sacrifice , plus pénible peut-être, et, j'ose le dire, plus noble encore que celui de mon séjour (VI). M. le comte de Vergennes m'a répondu le s3 : « J'ai reçu , Monsieur, votre lettre, » sur laquelle je ne puis que vous confirmer ce » que je vous ai marqué par ma précédente. Elle » vous annonce , tant de la part de M. le comte » de Maurepas que de la mienne, unie sûreté en- » tière pour votre personne dans le nouveau domi- » cile que vous vous proposez de prendre. Je vous » en renouvelle bien volontiers l'assurance , et m celle de vous laisser le maître de continuer vos

» travaux littéraires , étant bien persuadé que le » roi, la religion, ni l'État n'y seront point atta- » qués. »

- Sur cette sauve-garde bien solennelle , comme on le voit , bien authentique et sans conditions , j'ai quitté l'Angleterre. Je me suis fixé a Bruxelles. J'ai fait plusieurs voyages en France en 1778, en 1779; j'ai vu les ministres; les Annales ont continué d'avoir un cours aussi libre qu'honorable ; la littérature, j'ose le dire, n'a point produit d'ouvrage où le roi , la religion , l'Etat, aient été plus scrupuleusement respectés.

Cependant, le 27 septembre 1780, ayant été attiré à Paris par une suite de trahisons dont j'indiquerai ailleurs quelques-unes, je me suis vu arrêté en plein jour , avec un opprobre réfléchi et combiné , plongé dans des cachots destinés uniquement, en apparence, aux ennemis du roi, de la religion ou de l'Etat, et livré dans ma personne, dans mon honneur , dans ma fortune , à tout ce que des geôliers barbares, des calomniateurs sans frein , des suppôts avides et des agens infidèles peuvent se permettre d'indignités (1).

Après vingt mois passés sans aucune sorte d'adoucissement ni d'explication, ma captivité a paru

(1) Quelquefois les arrestations se faisaient avec beaucoup d'éclat : celle de Linguet fut de ce nombre. Le plus souvent on les enveloppait du plus profond mystère. Dans certaines circonstances on conservait, en s'assurant des prisonniers , toutes les formes des plus exactes bienséances. Un pauvre domestique y fy* trompé

SUR LA BASTILLE. l3

finir le 19 mai 1782 , et elle n'a fait réellement que changer de forme. Le lieutenant général de police de Paris, vènu en grand appareil pour m 'annoncer que je n étais plus prisonnier, ma notifié que j'étais exilé. Il m'a remis un ordre qui me reléguait dans un petit bourg à 4° lieues de Paris , avec défense d'en désemparer à peine de désobéissance .

Quoiqu'on ne daignât pas plus s'expliquer sur le motif de l'exil que sur celui de la prison; quoique j'eusse les plus fortes raisons de croire que ce nouveau coup partait du ministère et non pas du roi , je n'ai pas refusé de me soumettre. J'ai demandé seulement deux grâces bien simples : l une, la permission de rester à Paris , au moins jusqu'à ce que j'eusse recouvré les forces nécessaires pour m'en

d'une manière assez plaisante. Il servait un M. Le Fort , vivant en chambre garnie avec une Anglaise fort jolie, et qu'il avait enlevée à sa famille. Un soir , un exempt de police se présente pour arrêter Le fort et la fugitive. Le carrosse était à la porte , et comme les prisonniers ne faisaient aucune résistance , la chose de part et d'autre se passa avec autant de politesse , que s'il se fût agi d'une visite à faire , ou d'une partie de plaisir. Ils se placent dans la voiture ; trompé par l'apparence , le laquais monte derrière : elle- roule et ne s'arrête que dans les cours de la Bastille. On descend; le domestique se présente comme à l'ordinaire à la portière. Eh! qui . es-tu donc, toi? lui dit l'exempt de police qui ne l'avait point encore «perçu. — Je suis le laquais de monsieur. — Oh! oh! puisque tu es entré ici, tu y resteras AVy resta ; dit-on , plusieurs années en effet, et n'en sortit que pour entrer au service dans un régiment de dragons.

"V oyez les Remarques historiques sur la Bastille. Londres, 1783.

( Note des nouv. èdit. )

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éloigner, et tiré, des mains plus que suspectes qui se trouvaient par de bien étranges manœuvres nanties de presque tous mes fonds, ce qu'il fallait pour y vivre; l'autre , d'aller à Bruxelles passer quelques jours , pour y mettre fin à la confusion qui depuis deux ans consumait le reste de ma fortune.

De plus , n'ayant recouvré l'existence qu'avec un nouveau présent à faire à ma patrie; ayant à constater par l'expérience une invention très-précieuse ; à réaliser pour l'utilité publique un nouvel usage de la lumière , imaginé dans un temps où je ne la voyais pas; la confiance qui me faisait espérer la modification , et même la révocation de mon exil, était assurément fondée.

La curiosité m'a obtenu un court délai sur le premier point, et je ne l'ai pas trompée. J'ai fait l'expérience: elle a réussi (VII). Le jour même on m'a dit : Partez pour Réthel et rien désemparez pas; quoique , pour obtenir la permission d'aller à Bruxelles, je donnasse verbalement, et par écrit, ma parole de revenir sur-le-champ ; quoique depuis un mois je n'eusse cessé de renouveler la promesse déjà offerte du fond de mon tombeau, non pas , comme quelques gazettes ont eu la bêtise ou la malignité de le dire, de ne plus écrire que d'après les vues du ministère de France , mais de ne* plus écrire du tout, si on l'exigeait; de me renfermer âans un silence absolu , pourvu qu'en échange de ce sacrifice on me rendit au moins les droits ordi-

SUR Là BASTILLE. l5

nairesde citoyen (VIII); pourvu qu'en me résignant, puisqu'on le voulait , à cesser d'être utile à la société, on cessât de me traiter plus rigoureusement que tant d'hommes qui lui sont à charge. Je mettais même dans ces instances et ces offres une douceur , une soumission , qui scandalisaient presque les témoins impartiaux , et ont persuadé à quelquesuns qu'enfin mon cœur avait fléchi, ou ma tête cédé, sous l'excès de l'infortune.

Us se trompaient : ma conduite en ce moment n'était pas différente de celle que j'ai tenue dans toutes les autres occasions de ma vie : je n'ai jamais pris un parti d'éclat sans avoir épuisé tous les moyens imaginables de l'éviter.

Je méditais un voyage de plusieurs années : après avoir porté mon hommage aux pieds d'un prince qui donne à tous les princes de si nobles leçons par son exemple, et qui rend au trône des Césars un éclat qu'aucun trône n'a eu depuis longtemps (i), mon dessein était de passer en Italie , et d'aller tâcher d'oublier dans l'étude des monumens des siècles passés ce que j'ai souffert dans celui-ci.

Ce moyen indirect de me conformer encore aux vues du ministère de France ne m'a pas été laissé. Des amis fidèles m'ont averti qu'il ne me pardonnait pas de ne m'être point piqué d'une obéissance parfaitement littérale; et que, par les embûches

(1) Joseph H.

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.dressées sur la route , le chemin de l'Italie redeviendrait infailliblement pour moi celui de la Bastille.

Comme cet avis me venait de la même main qui m'avait prévenu de la première lettre-decachet ( car j'en avais été prévenu , mais j'avais refusé d'y croire), je n'ai pas pensé qu'il fût sage d'en braver une seconde. J'ai mis entre ces largesses du ministère de France et moi une distance qu'elles ne franchissent point. Mes vrais protecteurs, ceux qui ont contribué à mon salut , ne seront pas fâchés sans cloute que j'aie pris des précautions sûres pour conserver le fruit de leur amitié. Si les autres en marquaient du ressentiment, ils achèveraient de prouver combien elles étaient nécessaires.

Maintenant je le demande à tous les hommes honnêtes et impartiaux : Qu'ai-je pu faire que je n'aie pas fait? Qu'ai-je fait que je n'aie pas été obligé de faire ?

Qu'on daigne réfléchir un moment sur les circonstances qui ont accompagné et suivi la restitution de ma liberté. Quoi! à Tordre de sortir de Paris où j'avais les affaires les plus pressantes, on joint la défense de me rendre à Bruxelles où des intérêts non moins précieux m'appelaient? L'unique v réponse à mes prières, [à mes offres, à mes humiliations même, pour obtenir la dispense dune de ces deux injonctious, c'en est une troisième, qui me condamne , après une inaction , une mort de deux années , à continuer de végéter au fond

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d'un bourg inconnu , clans une oisiveté aussi ruineuse que fatigante! Ce sont là les faveurs, les grâces qui succèdent à une oppression sans exemple dans toutes ses parties !

Quel pouvait en être l'objet ? De me punir ! Eh, de quoi ! Quel était mon crime? Me lavaiton dit ? me le disait-on ? La tardive justice que Ton venait enfin de me rendre prouvait assez mon innocence. Qui croira que, si Ton avait pu fabriquer l'ombre d'un prétexte pour motiver des chaînes éternelles, on eût brisé celles dont on m'avait chargé sans motif ? Un coupable convaincu , condamné, peut bien recevoir comme une faveur la diminution de son supplice; mais un innocent!

Devais -je regarder ce caprice du ministère comme une attention paternelle? Sans doute il ne prétendait pas me traiter comme on traite ces affamés qui ont long-temps souffert de la disette. Un médecin sage ne leur rend que peu à peu les alimens dont une trop grande quantité risquerait d'al)ord de les étouffer. Mais probablement on ne craignait pas de même pour moi l'effet subit du grand air; on n'avait pas la délicatesse de ne me remettre au régime de la liberté qu'insensiblement , afin qu'il me fut plus salutaire.

Si cette diète politique avait un objet, ce n'est pas à moi qu'on voulait qu'elle épargnât des dangers. Ce qu'elle était destinée à prévenir, c'est l'explosion de ces soupirs accumulés pendant deux

ans de désespoir ; ce sont les premières aspirations

l8 MÉMOIRES

d'un cœur déchiré pendant cet espace avec un sang-froid si barbare et une injustice si tranquille. Ce sont mes re'clamations contre une violence qui a retranché deux ans de ma vie; contre des attentais dont les suites en abrégeront le reste; contre des traitemens qui nont jamais eu d'exemple , qui n'en auront jamais peut-être, même à la Bastille (IX). Voilà ce que l'on redoutait.

Ceux que ma retraite et mon indépendance actuelle alarment, peut-être avec raison, ne manqueront pas de s'armer du seul prétexte apparent qui puisse servir leur malignité. Ils m'accuseront ^ ingratitude et de révolte. Ils diront que si ma conduite passée n'offre point de crime d'État , le choix de mon asile présent en est un. L'effort qu'ils ont rendu indispensable, ils le peindront comme une évasion criminelle; ils produiront comme une preuve de la justesse des pressentiraens qu'ils opposaient a la restitution de ma liberté, l'usage qu'ils m'ont forcé d'en faire , et l'emploi d'une faculté qu'on aurait pu, diront-ils, se dispenser de me rendre.

Qu'on eût pu s'en dispenser, il n'y a pas de doute. Quand on a la force en main, ce qu'on ravit sans droit on est maître de le garder toujours : rien de plus clair. Mais ce n'est pas là de quoi*il s'agit.

Il est question seulement de savoir, d'un côté , si, parce qu'une captivité sans cause n'a pas été sans terme , j'ai dû me soumettre aveuglément à

SUR LA. BASTILLE. îg

la continuation d'une rigueur constamment inique dès son principe ; et de l'autre , si ayant apprécié ce que valait une prohibition révoltante , a laquelle il est impossible de supposer que le roi ait eu part, j'ai pu me croire en sûreté ailleurs qu'ici contre un despotisme ministériel qui n'avait pas respecté une sauve-garde solennelle émanée de lui* même.

Dans les circonstances où je me trouvais , le choix de ma retraite était-il libre? Ai-je pu, ai-je dû balancer entre la Bastille et l'Angleterre? Après avoir quitté sans honte , avec gloire peut-être , cette nation généreuse, n'ai-je pas pu sans remords revenir implorer sa protection?

S il.

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