QUE MA DÉTENTION NA EU AUCUN MOTIF FONDÉ
Bien justifié sur le reproche d'ingratitude ou de révolte dans l'usage de ma liberté recouvrée , il ne m'est pas permis de laisser subsister le moindre nuage sur les causes qui me l'ont fait perdre , ou plutôt sur le fait précis qu'il n'y en a eu aucune capable de motiver l'abus de pouvoir dont cette perte a été le fruit. Je dois cette courte discussion à moi-même , à mes amis, à la confiance des hommes honnêtes, qui, jugeant de mon ame par la leur, m ont toujours défendu sur la seule conviction de mon innocence. Il faut leur prouver que ce pressentiment ne les trompait pas.
Ma réputation a été trop long-temps livrée a la rage de mes ennemis, qui ne craignaient pas de réponse , à la licence des gazetiers , justifiée il est vrai par l'appareil et la rigueur de ma détention. Comment se persuader que, sous un gouvernement qui n'est point atroce, et surtout sous un roi dont les bonnes intentions sont connues, un traitement si sévère n'eût pas des motifs proportionnés ?
Il est inconcevable qu'il existe un ministère capable d'une cruauté aussi soutenue , aussi raffinée , d'une hypocrisie aussi profonde; il l'est que des
hommes occupés , ou censés occupés des affaires publiques les plus importantes , trouvent le temps de combiner une si honteuse fraude; qu'ils se liguent ainsi pour en imposer à la fois au prince qui les honore de sa confiance, et au public, témoin de leurs démarches; qu'ils se confédèrent pour perdre, par de semblables manœuvres, qui? un simple particulier, un homme irréprochable , dont l'unique faute ttait d'avoir trop aimé sa patrie, et pris trop de confiance dans leurs paroles. Mais ce fait est plus vrai encore qu'étonnant.
Voici plus, voici qui achèvera de lever toute espèce de doute : on n'a cessé de me dire à la Bastille, que ma détention était émanée de la volonté directe et immédiate du roi ; que je n'étais pas un homme assez obscur pour qu'on eût hasardé un coup d'autorité contre moi sans son aveu; c'est cette barrière sacrée que l'on n'a cessé d'opposer à mes efforts pour découvrir, pour entrevoir au moins les motifs si soigneusement cachés de ma détention. Cet aveu, cette volonté ont donc eu pour principe des délations quelconques, des griefs articulés et précis.
Eh bien ! calomniateurs audacieux , qui auriez réussi à m'enlever l'estime du prolecteur que la nature et la Providence m'avaient donné y c'est à ses pieds que je vous cite ; je vous dénonce à son ame honnête et franche que vous avez trompée. Si vous lui avez rien dit qui ait pu rendre un instant suspect mon amour pour sa personne , mon dévouement à ses intérêts , mon aversion , mon horreur
pour toute espèce de manœuvre en général, et surtout pour celles qui auraient eu un but opposé, je le déclare en termes formels, vous avez dit autant de mensonges que de paroles.
Et ne vous nattez pas d'échapper à mes instances sous ce voile si souvent profané du respect dû aux secrets de VÊtat; ne vous abusez pas en espérant qu'il cachera les ressorts de votre despotisme frauduleux, comme la Bastille en cache les résultats. Non; je vous poursuivrai jusque dans cet asile que vous souillez; je ne cesserai d'y faire retentir ces mots terribles pour vous, et auxquels le monarque équitable à qui je les adresse ne sera peut-être pas insensible : « Vous l'avez trompé ; ma condui te et ma » plume ont toujours été pures comme mon cœur. »
Mais mes écritures privées ont- elles été aussi intactes que mes actions publiques ? N'ai- je pas commis quelque imprudence intérieure , quelque indiscrétion secrète qui ait pu justifier l'animadversion du gouvernement ? N'ai-je pas choqué quelque homme puissant, au rang de qui l'on ai! cru devoir une réparation? Voilà la dernière ressource de mes persécuteurs : et c'est aussi le dernier trait de la fatalité qui me destinait à être un modèle d'oppression passive dans tous les genres.
N'est-il pas étrange, après ce que j'ai souffert de la rage des corps, de la prévarication des hommes eu place, que je sois obligé de me justifier sur un pareil sujet ; de rendre compte de tous les soupirs que l'indignation a pu m'arracher , de toutes les
convulsions que la douleur a pu me causer ? Mais il faut bien me prêtera cette énumération , d'abord parce qu'elle achèvera de dévoiler toute l'horreur , toute la lâcheté des manœuvres dont j'ai été la victime.
Le seul grief de l'espèce dont il s'agit qui m'ait été communiqué , celui qu'on m'a présenté comme Tunique cause de ma détention, c'est une lettre à M. le maréchal de Duras (i). Je ne prétends pas la justifier, et la discussion serait fort inutile ; mais c'était une lettre particulière, et qui ne concernait en lui que le particulier ; une lettre provoquée , nécessitée même , par des procédés plus repréhensibles qu elle n'était violente; une lettre secrète que je n'ai pas nié d'avoir écrite , parce que je ne sais pas mentir, mais que M. le maréchal de Duras, au moins dans le public, a toujours nié d'avoir reçue ; une lettre dont il a toujours affirmé ne s'être pas plaint, dont
(1) Voici ce que disent à ce sujet les Mémoires de Bachaumont , dont le style , dans ce passage , paraît , comme en tout le reste , aussi étranger au bon goût qu'à tout sentiment des convenances. « On assure que c'est au maréchal duc de Duras seul que » Mr Linguct doit sa catastrophe , effet de la vengeance impla- » cable de ce grand seigneur outré. Le sieur Le Qucsne ( li- » braire de Linguet) 1 apporte qu'ayant été plusieurs fois solli- » citer M. le duc de Duras , pour le calmer , il l'avait toujours » trouvé furieux , et d'autant plus furieux , qu'il déclarait avoir » été le partisan , l'admirateur, le défenseur du journaliste, au » point qu'il se serait rendu le colporteur de ses feuilles ; mais » qu'il le tuerait , s'il le tenait en sa possession. » Mèm. de Bach. } tome XX, page 3oi.
P'oyez plus bas la not.fi de Linguet , sous le n° XI.
en effet il s'est si peu plaint qu'on n'a p^as pu m'en représenter l'original , malgré mes réquisitions , et qui par conséquent , dans tous les cas , ne pouvait devenir le fondement ni d'une procédure , ni d'une punition quelconque ; une lettre enfin sur laquelle ma réponse , quand on m'a demandé si je l'avais écrite , aurait dû faire rougir la haine et désarmer la vengeance (X).
Quelle qu elle fût , il est évident que l'éclat seul aurait pu la rendre criminelle , et elle n'en avait pas eu. Quelle quelle fût, quand même elle aurait été publiée avec autant de scandale que ma détention en a produit, ce n'était pas un crime d'État. Quelle qu'elle fût , assurément elle n'aurait pas justifié vingt mois de Bastille (i) , et une continuité du traitement le plus atroce dont cette enceinte infernale ait jamais été le théâtre.
On sera curieux y je le sens bien , de connaître
(i) En 1780, il parut à Londres une brochure intitulée : Observations sur V Histoire de la Bastille publiée par M. Linguet. Cette brochure contient , sur le passage qu'on vient de lire, les réflexions suivantes : « Quelle que fût cette lettre , dit M. Linguet, quand elle » aurait été publique, ce n'était pas un crime d'État qui méritât » vingt mois de prison. Ici Fauteur des Mémoires se trompe , il » veut dire vingt ans. Si un geste , si un signe , si un mouvement » de main peut attirer cette détention , à plus forte raison une » lettre offensante , un libelle peut mériter ce châtiment. La loi » distingue ici les cas. C'est la distance qu'il y a du rang de celui » qui écrit la lettre à celui qui la reçoit, qui fixe la nature de la » punition. Entre deux seigneurs du même rang l'épée égalise l'ofc » fense; mais lorsqu'il y en a un d'une basse extraction, la prison » supplée à la satisfaction. » Page 71. (Note des nouv% êdit^
cetle pièce aussi fatale que mystérieuse; et, si je n'étais sensible qu'au désir de la vengeance, je la publierais. Mais je respecte encore ici même les intentions du roi ; dès que ma lettre a pu lui déplaire, je l'abandonne , j'en fais le sacrifice au jugement qu'il aura porté , sans attacher d'autre prix à ce dernier hommage que la satisfaction de l'avoir rendu (XI).
Mais il en existe une autre dans les bureaux ministériels de France , qui a peut-être plus contribué encore que la précédente à mon infortune : cellelà on s'est bien gardé de la remettre sous les yeux du roi ; et en effet elle m'aurait garanti de tout , si elle avait pu y paraître. On ne me l'a jamais rappelée ; mais , comme je ne doute pas qu'elle n'ait influé beaucoup plus que l'autre sur la résolution du ministère; comme il est évident qu'en se servant de la première pour aigrir l'esprit du roi , on a eu la discrétion de lui cacher la seconde , qui n'avait pu aigrir et alarmer que ses ministres , je crois qu'il est de mon devoir de la consigner ici.
Elle est du lendemain de celle à M. le maréchai de Duras ; elle était adressée à M. Le Noir, lieutenant de police , par les mains de qui pas- \ saient les Annales pour se rendre dans celles du distributeur.
Bruxelles, 8 avril 1780.
H MONSIETJB ,
« Après avoir donné ma lettre d'hier à une in- » dignation trop légitime , je vais faire encore
» quelques efforts au nom de la justice et de la » raison, quoique j'aie appris à mes dépens com- » bien elles ont peu de pouvoir en France contre » les manœuvres et le crédit. Voici un court Mé- » moire , que je vous prie de remettre sous les » yeux des ministres : on ne manquera pas de dire » encore , que c'est ma mauvaise tête ; mais il me » semble que ce sont mes bonnes raisons.
» Je ne puis concevoir que M. le maréchal de » Duras veuille encore de l'éclat. J'avoue qu'on w ne peut rien ajouter à ce que M. le comte Des- » grée lui a dit : mais c'est quelque chose que de le » répéter, et de faire observer au public que M. le » maréchal n'en a pas obtenu satisfaction. Il me » semble qu'à sa place c'est surtout le bruit qu'il » faudrait éviter : il va en faire plus qu'il n'en a » fait de sa vie.
» Quoi qu'il en soit , je ne puis que vous répéter » ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous dire plusieurs » fois sur ma répugnance à retomber dans toutes » les tracasseries passées, sur le désir ardent que j'ai » de n'y être plus exposé ; mais en même temps » sur le courage avec lequel je les soutiendrai. Il , » m'en coûtera ma fortune ; mais je suis accou- » tumé aux sacrifices.
» On a arrêté à Paris le débit des numéros LIX » et LX des Annales : ces numéros n'ont rien de » repréhensible , à beaucoup près. Je ne suppose » pas que les intérêts du très-ridicule neveu de > » M. de Leyrit (XII) entrent pour rien dans^cette
» suppression. Il ne s'agit donc que d'épargner à » M. le maréchal de Duras le désagrément d'une » réflexion fâcheuse sur son affaire; mais n'est- » elle que dans ce numéro, ou plutôt n'y est-elle » pas adoucie, du moins à l'avantage du comman- » dant (1)?
» Quand deux hommes faits par leur nom et » leur état pour donner l'exemple de la probité » dans les actions , et de la délicatesse dans les )) paroles , s'accusent réciproquement, à la face de » l'Europe , de friponnerie , de larcins de toute » espèce , en articulant les mots ; qu'ils s'adressent » à un tribunal réglé pour obtenir réparation , » justice , et que ce tribunal laisse la chose indé- » cise , il commet au moins une prévarication , » et peut-être deux. S'il y a un coupable, c'est » un scandale qu'il ne soit pas puni ; s'il n'y en » a pas , c'en est un bien plus fort que l'arrêt » étende les soupçons au lieu de les détruire, et » flétrisse deux innocens au lieu de les absoudre. » Voilà tout ce que j'ai dit : c'est sur les juges que » tombe ma remarque. Le public n'a pas été aussi » iudulgent.
» Tant que j'ai écrit d'Angleterre , je n'ai » éprouvé aucune tracasserie (XIII) ; et j'ai écrit » des choses bien plus fortes. C'est cependant sur » le plan conçu, rédigé, exécuté en Angleterre,
(1) Voyez la Notice sur la vie de Linguet.
{Note des noiw. èdit. )t
» et bien connu en France , que les conventions » ont été formées entre le public de France , les » postes de France, et moi. C'est d'après ce plan » que les souscriptions ont été ouvertes et reçues; )) que la distribution de l'ouvrage a été autorisée ; » que le roi a accepté les exemplaires que je lui )) ai adressés directement ; on n'a pas mis pour )) condition , que je respecterais les lâchetés des » maréchaux de France , si quelqu'un d'eux en » commettait , ou les prévarications des tribunaux. » On n'en a mis aucune ; je n'en aurais pas accepté.
» Je n'ai jamais entendu me soumettre à aucune » espèce de censure : au contraire , j'ai protesté w hautement , j'ai imprimé plusieurs fois , que je » n'aurais jamais d'autre censeur que ma propre » délicatesse (i). Je n'ai pas dit un mot qu'elle » ne puisse désavouer. D'où viennent donc les en- » traves auxquelles on prétend me soumettre ?
» En repassant la mer, j'ai changé de lieu, mais » non pas de cœur : j'ai fait sans regret le sacrifice » de ma fortune; je ne ferai pas celui de mon indé- » pendance , ni des prérogatives auxquelles un ac-
(1) Cette déclaration pouvait bien être un des griefs dont on avait à se plaindre. D'autres que Linguet avaient été renfermés avant lui à la Bastille , pour infraction aux règlemens sur la censure. On trouve sur le registre des écrous de l'année 1702 , la note suivante : « Pierre-Charles Émeri , imprimeur J pour avoir imprimé » un écrit intitulé la Genèse , qui n'est nullement conforme au » manuscrit qui avait été approuvé par M. l'abbé Le Rouge. » Bastille dévoilée, irc livraison, pag. 81.
( Note des nouv. édit. )
» cord solennel m'a donné droit. On peut me punir » démon amour pour la France, de ma confiance » au ministère de France, de mon dévouement en m tout sens pour ma patrie ; on peut me déter- » miner , à force de dégoûts , à cesser d'écrire ; » on ne me réduira jamais à écrire en esclave. De » toutes les indemnités que le gouvernement de » France me doit, la franchise de ma plume est , » ce me semble , la moins coûteuse , et j'ose le » dire , la plus utile pour lui... »
Voilà , je n'en doute pas , et je n'en ai jamais douté , quoique je n'en aie jamais parlé , la véritable cause de mes infortunes ; voilà ce qui a décidé le ministère de France à saisir l'occasion de se venger : il n'avait pas pu refuser à la hauteur, à la netteté de ma conduite , lors de ma sortie d'Angleterre , la parole solennelle dont j'ai parlé ; il n'avait pas pu trouver depuis même de prétexte pour la violer.
D'ailleurs je dois à la mémoire de M. le comte de Maurepas cette justice ; il n'était ni vindicatif, ni implacable ; occupé uniquement de perpétuer son repos et son crédit, il ne cherchait point d'autre jouissance. Ce que les Annales avaient de gai , il s'en amusait ; le sérieux , il ne s'en inquiétait guère ; peut-être même trouvait-il plaisant que ce fût lui qui eût l'air de me protéger (i).
( 1 ) M. de Ma,urepas se trouve peint précisément sous les mêmes traits par l'honorable pair à qui la France et les lettres sont rede-
T)0 MKMOIRES
Mais , quand on eut , pour arracher le consentement du vieillard, la lettre du 8 avril , que Ion ne montrait qu'à lui , et qu'il fut aisé de lui faire prendre pour des menaces ; quand on eut , pour prévenir l'esprit du jeune roi , l'autre lettre qu'on ne montrait aussi qu'à lui, avec ce qu'on y a joint sans doute, et qui ne se disait également qu'à lui, il a été facile de fabriquer l'ordre qu'on avait désespéré peut-être jusque-là de se procurer. On ne pourra pas douter que les choses ne se | soient ainsi passées, si l'on songe que la lettre à M. Le Noir est du 8 avril 1780, et la lettre-decachet du 16 du même mois.
vablcs d'un ouvrage bien intéressant , Y Essai sur la vie , les opinions et les écrits de M. de Malesherbes. « M. de Maurepas , dit » M. le comte Boissy-d'Anglas , était doué d'un esprit très-agréable » et fort piquant , mais c'était l'esprit d'un homme du monde,
» plutôt que celui d'un homme d'État Il avait été ministre sous
» Louis XIV et sous la régence , et exilé pour avoir déplu à » madame de Pompadour , et blessé le roi par quelques propos » indiscrets. Son caractère était frivole, insouciant, indécis; il » joignait à la légèreté , même à l'étourderie d'un jeune homme , » i'égoïsme et la faiblesse d'un vieillard.... Il ne mettait de suite » à rien, excepté à ce qui le touchait personnellement, car alors » il était aussi ferme et aussi persévérant qu'un autre ; l'intérêt du » roi l'occupait peu , celui du trône encore moins : il n'avait d'autre » ambition que de conserver son influence. »
M. le comte Boissy-d'Anglas ajoute en note des détails qu'on nous saura gré de conserver ici, parce qu'ils sont piquans, et qu'ils justifient cette assertion de Linguet, que M. de Maurepas avait toujours eu plutôt l'esprit tourné à la plaisanterie , que le cœur porté à la vengeance.
« Il avait été en opposition ( dans sa jeunesse ) avec madame de
SUR LA BASTILLE. 3l
Mais cette même date amène une bien autre conséquence : la seule idée en fait encore tressaillir ma main ; et c'est avec autant d'horreur que de saisissement que je vais la développer.
Le 16 avril 1780, je n'étais pas en France, j'étais le maître de n'y jamais rentrer : si mon aveugle fanatisme pour ma patrie, si ma confiance, plus folle encore qu'aveugle , dans une promesse des ministres français , jointe à mille trahisons , comme on le verra plus bas , ne m'avait fait négliger des avis trop sûrs , je n'y serais jamais rentré. La lettre-de-cachet n'aurait donc jamais eu d'exécution. On forgeait donc cette foudre au
» Châteauroux ( maîtresse de Louis XV ) , qui le traitait avec un • » grand mépris , et qui ne l'appelait que M. Faquinet. On a pré- » tendu qu'il l'avait fait empoisonner ; mais c'est un de ces faux » bruits qui ne reposent sur rien, et dont tout démontre la fausseté. » La conduite ultérieure de M. de Maurepas , son caractère qui » n'était ni vindicatif ni méchant , mais essentiellement doux et » frivole, ne permettent pas de concevoir à cet égard le moindre » soupçon....
» Du reste, M. de Maurepas avait alors, comme dans sa vieillesse, » un grand empressement à dire des choses plaisantes. On raconte ' » qu'au moment oii il partait pour son exil , un homme qui solli- » citait quelque chose de son ministère , et qui ignorait sa disgrâce » ainsi que le motif de son voyage , s'approcha et lui dit : Monsei- » gneui'y permettez que je vous dise encore un mot de ma demande , » au moment où vous allez vous mettre en route. — Ce n'est pas en » route que je suis, Monsieur, lui dit M. de Maurepas en l'inter- » rompant, c'est en déroute. Celui qui prend aussi gaiement son » parti dans une aussi cruelle disgrâce, peut fort bien faire de » mauvais couplets contre la maîtresse du roi ; mais il ne l'em- » poisonne pas. » ( Note des nouv. èdit. )
hasard, et sans savoir si jamais elle produirait son effet. Le ministère de France a donc de ces réserves meurtrières ; il a des magasins où il dépose ces instrumens de sa vengeance , et il attend paisiblement, comme un chasseur à l'affût, que la proie vienne s'offrir d'elle-même au coup qu'il veut lui porter.
Il y a plus : il imite le manège de ce chasseur dans ses préliminaires , comme dans son objet. Vingt perfidies plus lâches les unes que les autres ont été multipliées successivement pour me déguiser le piège que l'on venait de placer sur ma route. Le seul cours rendu à la publicité des Annales, immédiatement après le 16 avril , n'en est-il pas une de la plus criminelle espèce ?
Quoi ! l'on continuait à répandre dans le public, sous la garantie de l'autorité royale , un ouvrage dont l'auteur était proscrit secrètement, et dévoué parles ministres à l'opprobre, aux rigueurs réservées pour les ennemis du roi et de l'Etat ! On continuait à le recevoir pour le remettre au roi ; on le lui remettait; on feignait d'applaudir aux marques de satisfaction dont il continuait de l'honorer ; on avait soin de m'en informer ! On faisait ainsi servir un nom sacré à faciliter le succès
d'une iniquité dont ce même nom devait être l'instrument ! ,
Elle n'a eu lieu qu'au bout de six mois ; mais au bout de six ans, de vingt, la lettre-de-cachet qui l'ordonnait aurait eu la même efficacité. J'étais
donc pour le reste de ma vie dévoué à subir, dans quelque temps que ce fût , l'atteinte de ce poignard; et dans la dernière vieillesse , lorsque rassasié de calamités , épuisé de travaux , je serais venu demander à ma patrie , pour prix de tant d efforts, de sacrifices, la permission d y mourir en paix , je n'aurais trouvé de porte pour y rentrer que la Bastille, ni d'autre tombeau que st s cachots!
D'après ces réflexions, quel nom donner, grand Dieu, à la lettre- de -cachet du 16 avril 1780! Comment qualifier cet empressement à la fabriquer, et cette patience à attendre le moment d'eu faire usage (1) !
Maintenant, qu'on songe qu'une détention ainsi motivée, ainsi préparée , ainsi consommée, a duré près de deux ans ; qu'elle a porté à mes affaires et à ma santé un préjudice presque également irréparable ; que si ma ruine absolue au civil, et mon anéantissement entier au physique n'en out pas été le fruit , j'en suis redevable à une faveur particulière de la Providence , qui , me prédestinant apparemment au ministère que je remplis en ce moment , c'est-à-dire à publier les horreurs de la Bastille , m'a doué d'une organisation expresse pour les supporter.
(1) Nous appelons ici l'attention du lecteur sur une note grave , intéressante et curieuse {b) : grave, parce qu'elle a rapport aux lettres-de-cachet ; intéressante , parce qu'elle honore la mémoire du respectable et infortuné M. de Malesherbes ; et curieuse, à cause des anecdotes qu'elle contient. ( Note des noiw. édit. )
Si celait à M. le maréchal de Duras qu'on eût cru devoir une satisfaction aussi complète , on ne pourrait s'empêcher de répéter ce qu'a dit à cette occasion un des plus illustres souverains de l'Europe : u Ce monsieur de Duras est donc un bien grand seigneur ! »
Les exemples ne sont rien en ce genre; dans une matière où tout est caprice et despotisme, les autorités, les comparaisons sont bien inutiles : je ne puis cependant m'empêcher d'en faire une.
Dans le nombre innombrable des embastillemens qui ont eu pour objet une satisfaction due a dès personnes puissantes , on peut compter celui de La Beaumelle. Cet écrivain ,plus qu'indiscret , avait osé , dans ses Mémoires de madame de Maintenon, ingérer cette phrase : La cour de Vienne > accusée depuis long-temps d'avoir toujours à ses gages des empoisonneurs... Certainement l'offense était grave et publique ; le châtiment pouvait sans injustice être sévère , et la réparation éclatante.
Cependant cinq mois de Bastille parurent suffisans. La Beaumelle trouva même une protection efficace dans la générosité de la cour qu'il avait insultée. C'est à sa sollicitation qu'il devint libre , et point exilé (i).
Tout homme de guerre qu'est M. le maréchal de Duras; tout homme de lettres qu'est M. le maré-
(x) Linguct ne connaissait que fort imparfaitement ce qui concernait La Beaumelle et son séjour à la Bastille. Il y subit deux
SUR Lit BASTILLE. 55 '
chai de Duras ; tout homme d esprit qu est M. le maréchal de Duras; tout académicien qu'est M. le maréchal de Duras : malgré tous ces titres , il n'est pas probable qu'il ait paru au ministère français, lui tout seul , un personnage plus important que la maison d'Autriche entière; quelque violentes qn on veuille supposer mes six lignes ignorées, à M. le maréchal de Duras, on ne peut pas imaginer de les comparer à l'inculpation publique, et aussi atroce que fausse , du roman dont il s agit.
Si donc M. le maréchal de Duras a bien voulu servir de prête-nom à la lettre-de-cachet contre moi, quand on Ta enfantée , il est évident que ce n'est pas à lui que je dois en imputer la durée ; il n'aurait pas demandé , on ne lui aurait pas offert un si long sacrifice (XIV).
Mais quel a donc été l'objet , le motif de cette durée ? Pour celui-là on ne me Ta pas caché ; c'est la seule confidence que 1 on *u'ait jamais faite à la Bastille : c'est la seule réponse dont on ait jamais honoré mes supplications.
Au bout <ie quinze jours on m'a dit franchement, qu'il ne s'agissait plus de M. de Duras : « Et » de quoi s-agit-il donc? — Oh , ils craignent 'que » vous ne cherchiez à tous venger ; on vous ouu , -n • ' • 1
emprisonnemens. Sa première captivité ne fut que de cinq mois ; la seconde dura plus. d'un an : sa liberté fut accompagnée chaque fois d'un orJre d'exil. "Voyez , dans les éclaircissemens historiques (c), les causes et les circonstances de ces deux détentions.
( Note des nouv. édit.) 3*
» vrirail les portes tout à l'heure , s'ils étaient sûrs » que vous n'éclatassiez pas contre eux ; » car en me parlant des dieux de ce Tarlare , c'est-à-dire des ministres , on ne se servait jamais avec moi que de ce mot collectif /7.ç. Voilà ce qu'on n'a cessé de me dire pendant vingt mois > et ce que le public savait bien sans que je le lui apprisse.
Qu'on se mette à ma place et qu'on apprécie de quelle terreur , de quelle accablante indignation ces lâches aveux devaient remplir mon ame. C'était donc un éclat futur et incertain qui déterminait ma servitude présente ! Après m'avoir immolé à une vengeance injuste, on en éternisait les effets uniquement pour la tranquillité de mes oppresseurs! Suivant leur rituel politique, je devais être captif tant que je serais à craindre , c'est-à-dire tant que mon ame ne serait pas avilie ou mes organes dérangés , ou au moins mes faibles talens détruits par les glaces de l'âge et les convulsions du désespoir. ■ ....
Quelle inconcevable destinée ! Quand il s'était agi de m'enlevermon état, pour complaire à une troupe d'assassins en robe, un avocat général , leur complice, n'avait pas eu honte de dire en plein tribunal, en pleine audience, qu'on ne pouvait pas me le laisser , à cause des troubles que je ne manquerais pas d'exciter m jour (i), dans je ne sais quel ordre; et ici, où il s'agissait de ma personne ,
(i) Voyez la Notice.
onla dévouait froidement à un esclavage sans terme, en considération du ressentiment que je ne manquerais pas d'avoir un jour.
Ainsi toujours paisible dans le fait , et redoutable en idée; toujours irrépréhensible au présent et coupable au futur, c'est de l'avenir qu'on me punit! Mes ennemis n'ont jamais pu excuser leurs iniquités que par une prescience plus inique encore ! Ils ont toujours donné pour motif de leurs injustices actuelles mon ressentiment infaillible contre leurs injustices passées ! Jamais on n'a voulu essayer si ce n'étaient pas ces prophéties , dictées par une timidité stupideou une haine adroite, qui manquaient de fondement !
Sans doute c'en était bien ici l'occasion. L'aine pure et sensible du roi s'était émue au souvenir de ma détresse. Quand l'intrigue s'agitait pour éblouir sa droiture, et la calomnie pour l'égarer, elle avait veillé , parlé pour moi ; il avait senti que la punition des fautes, quelles qu'elles fussent, dont il me croyait alors coupable, ne devait pas être éternelle. XJn pressentiment secret de mon innocence lui avait peut-être, même avant ceci, déjà rendu suspect l'acharnement de ses conseillers ; malgré leurs efforts il a prononcé le surge et ambula tout puissant qui a mis fin à mes infortunes.
N'était-ce pas là le moment, si la raison du moins au défaut de la justice , si une politique éclairée avaient pu quelque chose sur l'esprit des minisrtrès, d'essayer ce que pourrait luidulgence sur le
mien, sur cette anie indomptable dont ils prétendaient avoir été forcés de punir les écarts avec tant d éclat? Je n'ai cessé de le répéter dans les mille et un Mémoires que j ai soupires du fond de la Bastille ; je ne connaissais encore ma pairie que par ses rigueurs, et je lavais adorée; quelle aurait été mon idolâtrie à l'instant où , abjurant une prévention injuste et des caprices cruels , on lui aurait permis de me tendre les bras ; où , à ce sentiment que ses duretés n'avaient pas altéré , j'aurais pu joindre celui de la reconnaissance pour un premier bienfait (i) ; où, rentré dans tous les droits du reste de la famille, j aurais pu me dire à moi-même : Des préjugés fâcheux m'ont nui ; eh bien , travail-
(1) Parmi les absurdités et les mensonges sans nombre dont mon infortune , comme c'est l'usage , m'a rendu l'objet , on en a glissé une qu'il ne m'est pas permis de mépriser : on a dit,, on a écrit , on a imprimé que le ministère de France avait sur moi des droits d'autant plus forts , que j'eû recevais une pension de deux mille écus. '
Je suis obligé de déclarer qu'il n'y a jamais eu d'imposture plus impudente. Il est inconcevable qu'on l'ait hasardée , postérieurement au 27 septembre 1780, après ce que j'avais dit en août précédent , n° LXIX des Annales , pag. 296 :
« H n'y en a qu'un seul, des rois de l'Europe, envers qui le rcs- >> pect , l'attachement , la fidélité , soient pour moi des devoirs , un » seul de qui j'eusse pu accepter les bienfaits sans rougir, et sans » scrupule. Or, celui-là je ne lui ai jamais demandé, je ne lui » demanderai jamais que justice. » ,
11 ne s'agit pas ici de la réponse que l'on a faite à cette demande j mais il est clair que l'homme qui tenait ce langage publiquement , dans un ouvrage imprimé , n'était pas pensionné. 5, Les seules marques d'attention que j'aie reçues daus ma vie , du
SUR L\ BASTILLE. 3c)
Ions à les détruire; on ma reproché de la violence, de la fougue; poussons la douceur et la patience jusqu'à l'excès, tâchons de dissiper les craintes, de désarmer la haine, d'ôter tout prétexte à l'inquiétude.
En sortant du sépulcre, ces dispositions , mon premier mouvement a été de les confirmer : Lazare nouveau, débarrassé du suaire funèbre qui avait pendant vingt mois intercepté tous les mouvemens de ma bouche et de mon cœur, c'est la sensibilité, c'est l'amour de la paix , c'est la reconnaissance que j'ai annoncés; pendant cinq semaines entières je n'ai cessé de tendre, vers ces despotes pusillanimes autant qu'implacables , des mains encore meurtries des fers dont ils les avaient si long-temps chargées. Je ne leur demandais que la grâce de
ministre de France , sont trois lettrç§-dc-cachct : Tune de Bastille , et deux d'exil , dont la première était la punition d'avoir défendu , comme avocat , M. de Bellcgardc , condamné solennellement d'abord comme coupable , et solennellement reconnu innocent trois ans après. *
Puisque j'ai parlé ici de l'exil occasioné pir la défense de M. de Bcllcgarde , je dois rendre hommage à la générosité de M. le maréchal de Biron , en cette occasion. Il était chef du conseil de guerre que la lettre-de-cachet semblait venger. Il se donna les plus grands mouvemens pour en précipiter la révocation. A mon retour l'accueil le plus honnête , le plus flatteur , fut l'appareil qu'il mit à ma blessure :
Des chevaliers français tel est le caractère.
Mais ce n'est pas apparemment celui des chevaliers littérateurs , ni des maréchaux académiciens.
m'éprouver, et je n'ai pu l'obtenir ! ils n'ont ose croire que mes paroles fussent sincères ! Indignes d'apprécier mon cœur, ils ont cru leurs lettres-decachet un frein plus sûr que ma délicatesse ; et quand la jouissance d une liberté désormais inaltérable me console à peine du prix qu'elle coûte, ils s'applaudissent peut-être de la sagacité qui leur faisait deviner l'usage infaillible que j'en ferais.
Écartons ces retours et ces regrets qui n'ont plus d'application : n'ayant pu être admis à convaincre les ministres de France de ma résignation , profitons au moins de la faculté qu'ils m'ont forcé de me donner de démasquer aux yeux du public leurs injustices, de révéler leurs barbaries. Les unes sont déjà bien constantes : entrons enfin dans le détail des autres; et si , à la lecture de ces Mémoires, quelques lecteurs sont tentés de dire que jamais oppression n'a été reprochée avec tant d'énergie , forçons -les de convenir également qu'il n'y en a jamais eu d'aussi cruelle.
§ ni.