CONCLUSION
Je me lasse de tenir cette palette lugubre, quoique je sois loin de l'avoir épuisée. Je n'ai dit ici que ce qui m'est arrivé à moi-même , ou ce dont j'ai pu parler sans risque de compromettre les sources auxquelles j'en ai dû la connaissance. Que serait-ce donc si je révélais tout ce que j'ai appris , ou par des confidences , ou par des indiscrétions , ou parla sagacité que donne à l'esprit d'un reclus l'impuissance de se distraire autrement que par ses efforts pour pénétrer les secrets qui l'entourent et qu'on veut lui cacher ?
Tandis qu'on imprimait ces Mémoires , on m'a envoyé un livre sur la même matière, intitulé des Lettres-de-cachet y etc. Je suis fâché que cet ouvrage soit anonyme , parce qu'il semble par-là en avoir moins d'authenticité. Il met au jour les mystères du donjon de Vincennes, comme celui-ci dévoile ceux des tours de la Bastille. On pourra les comparer; peut-être avec le temps aurons-nous ainsi des histoires des vingt et tant de Bastilles que la France renferme , ou plutôt qui renferment la France.
Toutes justifieront la réflexion par laquelle commence ce triste tableau ( Voyez p. 47 ci-dessus), réflexion que l'on ne peut trop souvent rappeler à
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un gouvernement équitable , qui n'a ni l'intérêt ni l'intention d'être cruel. Quel est l'objet de ce secret, de cette impénétrabilité, de cette barbarie qui caractérisent ces prétendues prisons royales ? N'est-ce pas précisément parce que tout s'y fait au nom immédiat du roi , que tout devrait y porter une empreinte plus spéciale de clémence, ou du moins de justice ? Les rigueurs n'y sont assujetties à aucune formalité préliminaire, les adoucissemens ne devraient donc pas y être plus restreints. Quand elles ne contiendraient en effet que de vrais criminels d'État, ou des hommes réellement soupçonnés d'avoir participé à des complots nuisibles, encore faudrait-il, au moins jusqu'à leur conviction, avoir pour eux les égards dus a l'humanité.
Ne perdons point de vue l'axiome précieux consigné dans la déclaration du 3o août 1780; n'oublions point cet hommage rendu à la vérité par la bienfaisance. Toute peine infligée dans l'obscurité, même a des coupables, est au moins inutile, et, dans l'idiome de la justice , qu'est-ce qu'une peine inutile? et quel nom donner à ces peines inutiles quand il se trouve qu'elles ne tombent que sur des innocens ?
Or , encore une fois, rien de plus rare dans ces prisons d'Etat, dans ces tortures d'État, dans cessupplices d'État, que des criminels d'État. Si les vingt ou trente geôles, qui portent en France cet horrible nom, si la pluie de lettres-de-cachet qui les peu-
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pie ne servaient en, effet jamais qu'à punir des factieux, à déconcerter des rébellions, il faudrait v donc que la France ne fût remplie que de Calilinas. Le pays de l'univers où le joug se porte avec plus de docilité , serait donc par essence la patrie des conjurations et un repaire de conspirateurs , ce qui est aussi absurde que honteux à supposer.
Mais si ce ne sont pas des coupables que Ton entasse dans les Bastilles, de qui donc regorgent-elles? Contre qui donc est dressé l'appareil qui les rend si formidables? A qui sont réservés ces cachots dont le silence n'est interrompu que par des gémissemens, où la terreur veille à écarter tout ce qui pourrait écarter le désespoir ? Hélas ! faut-il le dire ? A des pères de famille paisibles , a des citoyens irréprochables , à des actions honnêtes auxquelles le gouvernement peut-être devrait des récompenses.
En veut-on un exemple entre mille ? Citons celui du sieur de Bure, consigné dans les'* Annales, tom. III, pag. 23g. Le sieur de Bure était un libraire distingué dans sa profession; sa famille exerce avec honneur depuis cent ans, de père en fils, ce commerce utile et digne d'encouragement quand le scrupule s'y joint à l'intelligence ; il était chef de sa communauté.
Le souverain juge à propos d'introduire dans ce corps une police nouvelle , une loi ordonne que certains livres seront estampillés, c'est-à-dire marqués d'un certain signe qui devait leur donner de
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certains droits. Jusque-là tout allait bien , au moins pour ceux à qui l'estampillage devait valoir beaucoup d'argent.
Maisun ordre particulier.enjoint an sieur de Bure d'appliquer lui-même l'estampille, de se rendre le ministre manuel, l'exécuteur de cette opération; il y voit la ruine infaillible de plusieurs familles , de la communauté dont il est le chef ; il croit sa conscience intéressée ainsi que son honneur à s'excuser ; il offre sa démission y afin que l'emploi qui lui répugne passe sans bruit dans des naains plus dociles.
On ne reçoit point sa démission , on lui répète deux fois , trois fois l'ordre fatal : Estampillez, ou
bien 11 persiste à se défendre , on accomplit
l'alternative ; on le met à la Bastille. Et voilà un criminel d'État.