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En Danemarck , depuis l'abominable Chris tierdj je ne vois pas que les rois ni leurs ministres aient eu la tentation d'en décocher, ni que le Jutland ou la Fionie gémissent sous des masses aussi peu utiles, aussi meurtrières que la Bastille. En Suède, aucun roi n'a souillé sou règne par Tordre d'en construire ou d'en faire usage.
Enfin en Russie , celui de tous les pays du monde où les anciennes mœurs auraient été le plus compatibles avec la bastillerie et ses dépendances, elles ont consacré précisément des usages contraires. Les lettres-de-cachet y sont dans toute leur vigueur ; mais les suites en sont toutes différentes : c'est une province entière qui est devenue une prison d'État. En France, un des tourmens des captifs, c'est la petitesse de leur cachot; en Sibérie , ils ne gémissent que de son immensité. Les uns sont ensevelis dans de vrais tombeaux , les autres sont perdus dans de vastes déserts. Quelque infortunés que soient ceux-ci , il est évident qu'ils sont cependant moins à plaindre. Ils ont des distractions et des dédommagemens. Leurs familles les suivent, les accompagnent; si leurs cœurs sont déchirés souvent , en se rappelant les uns aux autres ce qu'ils ont perdu, ils peuvent se consoler en s'occupant de ce qui leur reste. Au moins ils pleurent ensemble, et les seules larmes vraiment araères sont celles qui se versent dans la solitude.
D'ailleurs l'activité de la vie qu'ils sont forcés
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de mener les préserve de l'ennui , du tourment de se reporter sans cesse sur le passé , de trembler d'avance de ce que prépare l'avenir. Ils sont bien malheureux sans doute $ mais ils ne croiraient pas l'être , s'ils connaissaient la Sibérie française.
Èn Espagne , il y a , je crois , deux ou trois tours mises aussi par le ministère au nombre des ressorts du gouvernement et des besoins de l'État; mais elles sont peu remplies, parce qu'elles ont eu jusqu'ici pour rivales les prisons de l'inquisition. Un peuple qui porte ce dernier joug , et le porte paisiblement , ne peut entrer comme terme de comparaison dans aucun calcul de politique , relativement au premier.
En Italie , comme en Allemagne , ce dernier est très-peu connu. A Rome et à Venise il existe cependant des indices d'un pouvoir redoutable et d'un bastillage très-caractérisé. Il existe dans l'une un château et dans l'autre un tribunal , qui sont également des outrages à la justice, et des armes toujours prêtes pour le despotisme. Cependant la multitude d'étrangers qui ne cessent de traverser ces contrées célèbres , prouve que l'usage en est moins fréquent que l'appareil n'en est terrible. Quand un Anglais, un Hambourgeois s'embarquent pour aller à Rome, entendre des oratorio et admirer Saint-Pierre, ou danser en masque à Venise, leur famille ne les conjure pas en tremblant de se garder de l'ancien château d'Adrien ou de l'inquisition d'État ; et il n'y a point d'étranger annon-
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çànt qu'il va en France > a qui Ton ne dise de se défier de la Bastille.
D'après les faits et l'opinion , la Bastille est donc un monument incomparable , C. Q. F. D.
(XVI) Page 5j. ( Que sont donc ceux qui les ont détruites! ) Je n'apprécie pas ici les manipulations de M. Necker : j'ai eu beaucoup à me plaindre de lui, et plus encore de sa femme, qui était plus ministérielle que lui ; mais ces faiblesses privées ne doivent point influer sur le jugement qu'un écrivain impartial peut porter des opérations des hommes en place. M. Necker conserve encore de nombreux partisans. 11 a fait entrevoir en France , ce qui n'est pas un petit mérite , l'espoir d'une orrjbre de restauration. S'il n'avait pas été contrarié par une guerre ruineuse , ou plutôt par l'ineptie dépensière qui dirigeait malheureusement de son temps les forces navales du royaume, on peut croire qu'il aurait vraiment fait le bien (i).
(1) Sorti de la plume de Linguet, un pareil paragraphe est un pompeux éloge. Mais s'il sait quelque gré à M. Necker du bien qu'il a fait , il ne tient aucun compte des obstacles apportés au bien qu'il voulait faire. Nous engageons nos lecteurs à consulter , à ce sujet , la Notice publiée sur la vie etlcs ouvrages de M. Necker, par M. le baron dé Staël, son petit—fils *. Ils verront que de pièges ou de résistances M. Necker trouva sur son passage; que de ménage m en s il avait à garder , que d'intérêts il avait à combattre ; de combien de zèle , de constance et de fermeté même il eut besoin pour ne pas craindre ou ne pas se lasser d'être utile. La notice
*Un vol. in-8% i8ao.
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Ce qu'on peut lui reprocher seulement , d'après les faits , c'est de s'être donné trop d éloges par la bouche du prince , dans les préambules des édits qu'il dictait; c'est d'y avoir trop adopté la méthode verbeuse et emphatique de son prédécesseur ; c'est surtout d'avoir , comme son prédécesseur encore , préféré les petits moyens aux grands ; c'est de ne s'être occupé dans ses réformes que des abus particuliers , qui se seraient dissipés d'eux-mêmes après la régénération générale , s'il avait eu le courage de l'entreprendre ; c'est de n'avoir fait que des tentatives molles , imparfaites , comme M. de Saint-Germain ; de n'avoir osé , par exemple, proposer des états pour toutes les provinces, et d'en avoir inutilement établi l'ombre dans les assemblées provinciales , et d'avoir ainsi essayé de concilier les principes du despotisme avec ceux de la liberté ; enfin , c'est de s'être amusé à panser
des abcès , tandis qu'il avait à traiter une gangrène
écrite par M. le baron de Staël répand un nouveau jour sur l'histoire , la politique , l'administration , les mœurs , à cette époque ; elle annonce autant d'élévation dans les sentimens que de lumières dans l'esprit ; et la modestie du titre fait encore mieux ressortir tout le mérite et l'intérêt de ce morceau remarquable.
Nous avons , au reste , une observation à faire sur ces préambules d'édits qui , deux lignes plus bas , exercent la critique de Linguet , c'est qu'il a emprunté l'épigraphe de ses Mémoires précisément à l'un de ces préambules ,• celui de la déclaration qui , pendant l'administration de M. Necker , supprima , dans la prison du grand Châtelet , les cachots pratiqués sous terre.
( Note des nouu. édit. )
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universelle > de les avoir traités en manipulateur obscur plutôt qu'en physicien élevé ; d'avoir fait dans toutes ses opérations des viremens de banque , et non des dispositions politiques 9 etc.
(XVII) Page 59. ( Des princes de la famille royale. ) J'ai eu assez promptement la permission d'écrire. Il semble que ce soit unè grande marque de bienveillance et un soulagement inappréciable. Qui pourrait deviner, ce qui n'est cependant que trop vrai , que c'était pour moi une torture de plus?
i4. Le papier, on ne me le donnait que par compte , sur un reçu en règle , avec l'assujettissement , pour en obtenir de nouveau , d'indiquer l'emploi de l'ancien ; espèce de servitude qu'il faut avoir éprouvée pour apprécier tout ce qu'elle a de poignant (1).
2°. On se doute bien que je ne pouvais être tenté d'employer ce papier qu'à des lettres , à des mémoires relatifs à ma liberté. Or , à qui les adresser ! Aux ministres ! Us ne répondaient point; et ma situation seule prouvait assez que ce n'était pas
(1) On a pu déjà remarquer, en lisant la note (/) , la réponse du gouverneur de la Bastille à madame de Slaal , qui lui demandait du papier pour écrire sa confession. Il lui dit : Qu'iltne^laissait rien écrire çhez lui qu'il n'en fît lecture , et qu'il lui donnerait , à cette condition , ce qu'elle lui demandait. Dans un autre endroit de ses Mémoires , elle ajoute : « J'eus une faveur particulière dont » je fus plus touchée. Notre lieutenant demanda à M. Le Blanc la » permission de me donner de l'encre et du papier , simplement » pour le barbouiller de mes idées. Il y consentit à condition que
d'eux que je pouvais attendre des secours. À mes amis , à mes protecteurs ? J'étais prévenu que rien ne passait , que rien ne passerait jusqu'à eux. Je l'étais qu'ils nie croyaient mort; que ceux à qui l'on ne pouvait pas en imposer sur cet article, ne montraient que de l'indifférence.
(XVIII) Page 87. ( Qui en gémissent.) Ils en ont une double raison. D'abord , comme ils sont les seuls intermédiaires qui approchent des reclus, ils en sont nécessairement aussi les confïdens ; ils en reçoivent les plaintes et quelquefois les humeurs. Mal payés, traités avec dédain par les
» les feuilles seraient cotées , et que je les rendrais par compte. Cela » m'assujettit dans le choix des matières que j'aurais pu traiter. » J'en pris un fort grave , pour qu'on n'y trouvât rien à redire. » Ce fut des réflexions morales sur quelques passages de YEcclé- » siaste. Des distractions qui survinrent, m'empêchèrent de con- » tinuer cet écrit. »
Ces deux passages auraient suffisamment justifié l'assertion de Linguet. Mais nous avons découvert depuis un témoignage qui a quelque chose de plus curieux et de plus authentique. Le registre des ordres du roi , qui appartient aux archives de la Ville , contenait , avec plusieurs autres papiers et Mémoires relatifs à l'emprisonnement de Brissot de Varville, la note suivante écrite et signée de sa main : « J'ai reçu, de M. le major, six feuilles de papier » commun et quatre feuilles de papier à lettre , dont je rendrai » compte. Ce i3 juillet 1784. »
On verra plus tard par quels singuliers jeux de la fortune , Brissot, détenu à la Bastille le i3 juillet 1784 , comme faussement soupçonné d être l'auteur d'écrits satiriques, reçut, après le i4 juillet 1789, comme président d'un district de Paris , les clefs de cette forteresse , ou il avait été renfermé.
{Note des nouv. édit.)
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supérieurs, attendant quelques gratifications des prisonniers que le despotisme n'a pas dévoués à une captivité éternelle , ne sachant jamais si elle aboutira à l'échafaud ou au ministère ; si leur commensal finira par être assassiné juridiquement comme Lally , ou maréchal de France comme Belle-Isle et tant d'autres , ils ne sont pas fâchés de trouver quelquefois l'occasion de montrer un peu de zèle.
L'humanité peut quelquefois aussi agir sur ces cœurs rustiques que l'opulence n'a point endurcis. Je dois même cette justice à ceux de la Bastille , de publier qu'ils sont les seuls agens sur qui ce sentiment paraisse avoir quelque prise. Les simples soldats y sont, comme ailleurs, une meute stupide que le fouet dirige, et qui ne connaissent, dans ou hors leur chenil , que la soupe et Tordre des piqueurs. L'état-major supérieur joint à cette bassesse obéis- , santé l'insolence et la dureté que donne l'habitude du commandement ; l'état-major des porte-clefs , se trouvant entre les deux , est par cela même le seul auprès duquel la commisération puisse avoir accès*
Mais ils ont de plus une forte raison de s'opposer aux retranchemens qu'opère sur la table des prisonniers la lésine du gouverneur , ou du moins de ' souhaiter qu'elle soit réprimée , c'est que la des-» serte leur en appartient ; et l'on ne peut pas imaginer combien l'honnête M. de Launay en est jaloux. Pour peu que lui et son minisire conservent leurs
places , je ne doute pas qu'il ne vienne bientôt quelque lettre signée Amelot qui mette ordre à cet horrible désordre.
Au reste , si ces grands dépositaires des secrets de l'État n'avaient pas aussi leurs petits secrets particuliers, si le silence , qui* couvre leurs barbaries envers les prisonniers, n'était également nécessaire pour dérober la honte et l'iniquité de leurs conventions privées entre eux , il serait facile au gouverneur actuel de motiver l'avarice qui préside aux approvisionnemens de sa taverne.
Il regarde comme son bien propre , comme un vrai patrimoine , les soixante mille livres de rente attachées à son emploi ; et il en a quelque raison , car il les a achetées, et même assez chèrement.
i°. 11 en a obtenu la survivance du temps du comte de JurnShac ; mais celui-ci , pour se déterminer à accepter un coadjuleur , a exigé cent mille écus comptant, qui lui ont été payés , et de plus le mariage de son fils avec la fille de M. de Launay, regardée comme une riche héritière, ce qui a eu lieu.
20. M. de Launay, malgré cet accord, n'ayant pour lui ni nom , ni services , ni agrémens , ni même de protections , aurait encore pu essuyer un refus. Heureusement il avait un frère au service de M. le • prince de Conti ; le frère a obtenu l'intervention du prince , qui â obtenu le consentement du ministre , dont les commis ont expédié les patentes signées Amelot ; et pour payer la recommandation
de son cadet , l'heureux aîné lui a assuré une pension de dix raille francs par an sur les revenus de sa place.
Ce marché est tout public à la Bastille ; il n'y a pas un des marmitons qui n'en soit instruit ; et pourquoi s'en scandaliserait-on? Tous les emplois qui y existent en occasionent de semblables. Celui de lieutenant de roi vaut environ 8000 livres tournois par an ; le possesseur actuel en a donné à son prédécesseur une somme comptant dont j'ignore la quotité , et il lui fait une pension annuelle de mille écus dont je suis très-certain.
Ceux de porte-clefs valent à peu près 900 livres tournois par an , ils sont ordinairement remplis par d'anciens laquais du gouverneur : ainsi c'est pour les récompenser qu'on les fait bourreaux ; mais ils n'obtiennent pas encore gratuitement ce prix honteux de leurs fatigues passées. Il n'y en a pas un qui ne soit obligé de faire en entrant ou un présent ou une rente à quelque protégé ou protégée.
Enfin le blanchissage même est l'objet d'un tripotage de cette espèce la blanchisseuse en titre reçoit du roi environ trois sols par chemise, elle afferme son brevet à un sous-traitant qui lui en laisse le tiers et gratte le linge des reclus à deux sols par pièce.
Voilà comme se fait le service du roi et celui des prisonniers , voilà comment se maquignonnent ces emplois de confiance. Voilà à la discrétion de qui est remise la vie d'un homme innocent , qui n'a à
se reprocher que le malheur , plus souvent attache à la vertu qu'au crime , d'avoir des ennemis nombreux et puissans.
( XIX ) Page 92 . (École de poison .) On sait que les crimes de la fameuse Brinvilliers, au siècle dernier, vinrent de l'éducation que son amant avait reçue en ce genre à la Bastille (i). Un Italien, nommé Exil i , qu'on lui avait donné pour compagnon de chambre , fut son précepteur ; ce qui prouve , pour l'observer en passant, que dans ce temps-là on ne connaissait à la Bastille ni la solitude , ni les privations de toute espèce qui en forment aujourd'hui la constitution caractéristique.
Au reste , il ne s'agit pas ici de la funeste théorie d'Exili, je ne parle que de la facilité d'en imiter la pratique. Or il est sûr qu'elle est entière à la Bastille, ainsi que l'impuissance absolue pour un prisonnier de s'y soustraire, si c'était le gouvernement qui voulût attaquer sa vie par cette voie , et l'impuissance non moins absolue , je ne dis pas d'acquérir la preuve de ce crime, s'il était commis par d'autres insinuations et qu'on pût y échapper, mais même d'en recueillir le moindre indice . Si , dans ce second cas , ce n est pas directement à l'administration qu'on peut le reprocher, elle en est toujours complice par la facilité qu'elle donne à le commettre : un passant est assassiné par deux bri-
(1) Voyez dans la note (z) des détails historiques sur la fameuse affaire du poison , instruite à la Bastille , à l'époque dont parle Lingue t {Note des nouv. édit.)
gands dans un bois ; celui qui se serait contenté de lui tenir le bras tandis que son camarade regorgeait , serait-il reçu à soutenir qu'il n'a pas concouru au meurtre ?
Princes vertueux et bienfaisans, cette seule idée ne vous fera-t-elle pas horreur ? Par le régime de la Bastille votre nom peut devenir journellement tout à la fois l'instrument le plus lâche de tous les crimes , et un voile impénétrable pour le couvrir. Vous enverriez au supplice quiconque oserait vous proposer de servir de votre main sacrée , aux victimes de la tyrannie de vos ministres , un breuvage mortel, et, par ce régime infernal, la lettre-decachet qu'As vous surprennent leur assure le moyen de le verser impunément eux-mêmes !
Les geôliers qu'ils emploient se récrieront que ce soupçon seul est une insulte à leur délicatesse (1).
(1) Linguet, cédant à la malignité de son esprit , à la violence de son caractère , pousse en cet endroit l'injure de ses soupçons au-delà de toutes les bornes. Les hommes d'un esprit équitable apprécieront ces plaintes d'un prisonnier encore aigri des maux , encore froissé par les rigueurs d'une longue captivité. 11 faut convenir cependant que plusieurs des lettres trouvées à la Bastille contiennent des offres de service et des assurances de zèle assez extraordinaires. Si rien n'annonce que les hommes qui les avaient écrites fussent capables de crimes , rien ne porte à croire non plus qu'ils eussent beaucoup d'élévation dans l'ame , ni beaucoup d'humanité au fond du cœur. La Bastille , comme nous l'avons déjà dit , servait d'archives aux autres prisons d'Etat et à la police. La lettre qu'on va lire était écrite par le gouverneur du château de Pierre-ren-Gize , au lieutenant de police à Paris.
« Le sieur Caillot, Monsieur , inquiet de n'avoir point de nou-
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Mais encore une fois les lois qui interdisent les Chartres privées , celles qui ordonnent de respecter la liberté des hommes , sont-elles moins authentiques , moins sacrées que celles qui protègent leur vie ? Celui qu'un sordide intérêt engage à violer les premières, non-seulement sans scrupule, mais avec joie, hésitera-t-ii k enfreindre les secondes quand il sera sollicité par un intérêt plus vif , par une amorce plus séduisante ? Et qu'est-ce qu'une vertu qui dépend du prix qu'on en voudra donner ? Quand les chefs seraient susceptibles de ce scrupule , les subalternes le seront-ils? et, s'ils succombent, le
» velles de sa femme , m'a demande* la permission de lui écrire , et » j'ai l'honneur de tous envoyer sa lettre. C'est le prisonnier du » château le plus tranquille et le moins sombre, malgré sa soli- » tude. U s'amuse avec des livres que je lui prête , et des os de mou- » ton , dont il a l'adresse de faire des sifflets. Sa tête est saine et » ingénieuse. C'est bien dommage qu'il ait perdu , par son infidé- » lité , la confiance et la fortune que lui auraient procurées ses » talens.
» Le sieur Dorval se conduit assez bien; le sieur Despinoy écri- » Tait à toute la terre. J'ai reçu ordre de lui ôter cette facilité dont » il abusait , et de ne le laisser écrire qu'à sa femme : cela est suf- » fisant pour un aussi mauvais sujet.
» Je crois , Monsieur , que de tous les prisonniers que vous » m'avez envoyés , il ne me reste que les trois dont je viens de » vous rendre compte ; mon nombre total est réduit à quatorze , » par la sortie des quatre employés des fermes. Ainsi, foi beau» » coup de places vacantes : si vous jugez à propos d'en remplir » quelques-unes , vous connaissez mon zèle et l'envie extrême que » j'ai de mériter vos bontés.
» Signé B.
» De Pierre-en-Cize , le 4 février 1756. »
secret de la Bastille n'assure-t-il pas leur impunité comme leur succès ? Tous achètent leurs places ; je l'ai fait voir ci-dessus. Or , des hommes capables de donner de l'argent pour acquérir le droit de se souiller de cet infâme service , parce qu'il est lucratif, résisteront-ils bien courageusement à la tentation de le fendre plus lucratif encore par des complaisances bien payées ?
J'insiste sur cette idée , parce qu'elle m'a bien long-temps, bien cruellement occupé, ou plutôt déchiré ; parce que dans le nombre innombrable des raisons qui prescrivent l'abolition de la Bastille , ou du moins de son régime , c'est la plus frappante. On peut tromper un souverain, même bien intentionné , au point de lui persuader que les prisons d'État en général , et les ordres arbitraires qui les peuplent, sont un accessoire inséparable du gouvernement , et nécessaires au maintien de l'ordre public comme à celui de la couronne ; mais il n'y en a point à qui l'on pût persuader qu'il lui importe de donner aux plus méprisables satellites , sur la vie de tous ses sujets , sans distinction, un droit qu'il frémirait de s'arroger à lui-même ; et il est démontré cependant que c'est là le fruit nécessaire du régime de la Bastille.
(XX) Page 97. {A M. Raymond Gualbert de Sartines. ) Ce n'est pas, à la vérité , l'horloge seule que M. Raymond Gualbert de Sartines , etc. , a si ingénieusement reconstruite. I /inscription apprendqu'il a été aussi l'ordonnateur du bâtiment où cette ma-
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chine est placée, bâtiment qui comprend la cuisine, les bains de madame la gouvernante , le chenil des porte-clefs et du reste de la horde qu'on appelle 1 etat-major, excepté le gouverneur, qui, comme je l'ai observé , loge au dehors , quoique sa cuisine soit au dedans , et que madame s'y baigne ; et ces bains ont des particularités au moins aussi remarquables que l'horloge.
Qu'une femme de gouverneur se lave dans un lieu ou dans un autre, rien ne semble plus indifférent , et rien en effet ne devrait l'être davantage ; mais à la Bastille tout a des conséquences , et elles sont toujours douloureuses. >
La baignoire de madame étant placée dans l'intérieur du château , pour y parvenir il faut traverser la cour, et par conséquent le seul espace qu'aient les prisonniers, comme je l'ai dit , pour se promener. Mais ce sont les laquais qui portent l'eau , il faut qu'ils entrent et qu'ils sortent ; par conséquent chaque voie entraîne pour le promeneur , comme on Ta vu , un ordre de cabinet. ( Voy. pag. 98. )
Ensuite viennent les femmes de chambre ; il faut porter les chemises , les serviettes , les pantoufles de madame : tout serait perdu , si le reclus apercevait le moindre de ces secrets de l'État ; chaque importation produit donc encore un cabinet.
Enfin arrive madame elle-même : elle n'est pas légère , sa marche est un peu lente , l'espace à parcourir est assez long : la sentinelle , pour faire sa cour et prouver son exactitude , crie : Au cabinet !
dès qu'il l'aperçoit; il faut fuir, il faut rester au cabinet jusqu'à ce qu'elle soit rendue à sa baignoire : et quand elle sort , sa retraite est accompagnée des mêmes formalités , en sens contraire. Le reclus a de même à supporter, dans le cabinet , la maîtresse , les femmes de chambre , et les laquais.
De mon temps , la sentinelle , dans un de ces passages , ayant oublié de heurler le signal de la fuite , la moderne Diane fut vue dans son déshabillé ; j'étais l'Actéon du jour. Je n'essuyai point de métamorphose , mais le malheureux soldat fut - mis en prison pour huit jours ; je ne pus l'ignorer , puisque j'en entendis donner l'ordre.
Ailleurs , les bains donnent de la santé ou préparent des plaisirs. Une gouvernante de Bastille n'a point de crise de propreté qui n'en entraine plusieurs de désespoir.
(XXI) Page io3. ( Pour la nourriture et le vêtement. ) On a vu dans le texte ce que c'est que la nourriture. Quant au vêtement , M. le gouverneur m'a souvent parlé de ses largesses en ce genre ; je ne crois pas qu'il m'ait jamais honoré de ses visites sans me parler des culottes qu'il distribuait libéralement à ses prisonniers y car , en parlant des malheureux reclus , il emploie toujours le terme possessif. Voici ce qui m'est arrivé à moi-même :
J'ai été arrêté le 27 septembre, allant dluer à la campagne , et par conséquent avec la garde-robe que Ton emporte pour un pareil voyage dans cette
saison. Il ne m'a pas été possible de me procurer quoi que ce soit de plus , ni en linge , ni en habits , jusqu'à la fin de novembre suivant ; dans ce mois , qui a été rigoureux en 1780, il fallait ou me condamner moi-même a ue pas sortir de ma chambre, ou aller nu , littéralement nu , braver dans la promenade la violence du froid ; et j'avais de l'argent, comme je l'ai dit , déposé dans les mains des officiers , et je ne demandais que la permission d'acheter ces culottes que Ton donnait, me disait-on , aux autres.
Il y a plus; dans les derniers jours de novembre, on m'envoya enfin, de chez le sieur Le Quesne, un convoi d'hiver : il contenait des bas qu'un enfant de six ans n'aurait pas pu mettre, et le surplus de l'habillement taillé sur les mêmes proportions. Sans doute on avait calculé que je devais être prodigieusement maigri. Cela ne paraîtra puérile qu'à ceux qui ne réfléchiront pas aux circonstances; mais voici qui ne le paraîtra à personne :
J'élevai douloureusement la voix sur une expédition aussi dérisoire; je priai le gouverneur de renvoyer cette layette et de s'intéresser pour m'obtenir un supplément, ou de me le laisser acheter; il me répondit nettement, en présence de ses collègues et d'un porte-clefs : Que je pouvais m'aller
faire qu'il se bien de mes culottes; quil
fallait ne pas se mettre dans le cas d'être à la Bastille , ou savoir souffrir quand on y était.
J'avoue que ses camarades baissèrent les yeux,
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el que huit jours après j'eus une robe-de-chambre et des culottes.
Si ces inconcevables atrocités n'étaient pas ordonnées, il faut les publier, afin de les épargner k mes successeurs ; si elles étaient autorisées , si elles entrent, ou dans le régime de la maison , ou dans le traitement particulier qui m'était préparé, il faut les publier encore, afin d'assurer au scrupuleux gouverneur les récompenses que mérite son exactitude.