FIN DES ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES ET DES PIÈCES OFFICIELLES
Jtj a Bastille a été bâtie sous Charles Y, en 137e (a); et ce fut Hugues Aubriot , prévôt des marchands , qui en posa la première pierre , le aa avril. Il fut chargé du soin de cette construction, comme il
(1) Une description de la Bastille était indispensable pour éclaircir certains passages des Mémoires de Linguet, et pour aider à l'intelligence de ceux qui vont suivre. Nous avons choisi de préférence la description qu'on trouve ici, parce qu'elle indique les change mens que la publication des Mémoires de Linguet avait donné lieu d'introduire dans le régime de la Bastille, et qu'elle présente la situation dans laquelle se trouvait cette forteresse la veille de l'attaque. (Note des nouv. édiu)
(3) C'est en effet à cette année que la plupart des auteurs rapportent la fondation de la Bastille, et il paraît impossible de rejeter cette date. Cest celle que donnent Christine de Pisan, auteur contemporain ^Vie de Charles V), les Annales de France, D. Félibien, le président Hénault , etc. Piganiol de la Force (Description de Paris) renvoie cette fondation à 1371. Différence très-peu importante, et qui d'ailleurs ne p?raît établie sur aucune preuve. Quelques auteurs, dit cet écrivain , ont supposé que la Bastille existait déjà sous le roi Jean, en avançant qu'Etienne Marcel , espérant y être en sûreté , s'j réfugia et y fut tué. Mais , sans nous arrêter à combattre cette opinion , il nous suffit que tous les historiens exacts, instruits, et qui ont puisé dans les sources, n'aient rien dit qui favorisât cette histoire de la mort de Marcel ; au contraire , ils s'accordent tous à dire que ce prévôt des marchands , voulant livrer Paris au roi de Navarre, s'approcha secrètement de la porte Saint-Antoine, pour l'ouvrir à ce prince, et qu'un citoyen fidèle et zélé, nommé Maillard , instruit de son perfide dessein , alla au-devant du traître, et lui abattit la tête d'un coup de hache.
1 était des fortifications de l'enceinte de Paris , et elle se fit des o\v niers que le roi avait donnés à la ville dans cette vue. Ce magistrat, selon Piganiol de la Force ( Description de Paris ) , était un Bourguignon d'assez basse naissance, qui aimait les Juifs, au point qu'il embrassa leur religion ; mais l'Université naissante, dont il avait voulu réprimer les prétentions, obligea i'évêque de Paris, en i58i , de lui faire son procès, comme à un apostat. Il fut condamné à faire amende honorable dans le parvis de Notre-Dame, et à passer le reste de ses jours dans une basse-fosse , au pain et à
Peau. \
Ainsi finit le premier fondateur de la Bastille , selon Piganiol ; mais l'auteur des Remarques historiques et anecdotes sur ce château regarde Aubriot comme un homme sincèrement zélé pour le bien public , que les membres de l'Université et le clergé accusèrent d'irréligion , pour le perdre , et que les partisans de la maison d'Orléans persécutèrent, en haine de la maison de Bourgogne, à laquelle il était attaché. Il ajoute qu'en i58i il fut enfermé à la Bastille qu'il venait de bâtir , qu'ensuite on le mit dans les prisons de l'évêché, d'où les rebelles, connus sous le nom de Maillotins , le tirèrent pour le mettre à leur tète ; mais qu'il profita de sa liberté pour se retirer secrètement en Bourgogne , ou il vécut tranquille et ignoré le reste de ses jours.
Les premiers commencemens de la Bastille, ce qui en a été construit sous Charles V, ne consistaient d'abord qu'en deux tours isolées , une à chaque côté du chemin qui entrait dans Paris. Ces deux tours sont celles du Trésor et de la Chapelle. Quelques années après on éleva deux autres tours en dedans de la ville , vis-à-vis des deux premières, et le chemin continua à les séparer. Ce fait n'est pas aussi certain que le précédent ; nous sommes même portes à croire qu'il est dénué de fondement , car l'on a vu , dans la démolition , que les tours de la Liberté et de la Bertaudière étaient jointes , et avaient été construites en même temps que les mHîftiftf qui formaient l'enceinte du château de la Bastille. Quant aux deux tours qui se trouvaient en face du faubourg Saint-Antoine , et dont nous avons déjà parlé , qu'elles aient été élevées pour demeurer ainsi isolées, et qu'elles aient été principalement destinées à défendre l'entrée de la ville , ce n'est point une opinion, mais un fait piouvé sans réplique par leur construction même. Nous avous
DE LÀ BASTILLE. ?.5c)
reconnu, dans leur démolition , que les massifs qui les ré unissaient y avaient été appliqués après coup. Nous avons vu que ces tours avaient eu des fenêtres ou créneaux dans tout leur contour, et du coté des massifs comme ailleurs. Il peut se faire que pendant quelque temps encore l'intérieur de la Bastille ait été , comme par le passé , un passage public. L'on a trouvé entre les tours de la Liberté et de la Bertaudière une porte murée, correspondante avec celle qui était entre les tours du Trésor et de la Chapelle ; cela seul peut suffire pour accréditer notre opinion. On ne peut donc imputer à Cbarlcs V , à ce prince à qui l'on a donné le glorieux suinom de Sage, l'intention de forger des armes au despotisme. Il est évident qu'il ne pensa , au contraire, qu'à procurer à sa capitale une sûreté contre les irruptions des ennemis; et que, si les tours de la porte Saint-Antoine purent dès- lors servir de prison en même temps que de fortification , ce fut de la même manière que nous voyons souvent dans nos provinces l'intérieur des portes de ville employées à cet usage.
Enfin vers l'an i583 , Charles VI fit ajouter les autres tours aux anciennes ; il les réunit entre elles par un mur ; il fit environner le tout d'un fossé profond de vingt-cinq pieds, et fit détourner le chemin à gauche , comme nous le voyons aujourd'hui. Dès-lors la Bastille, qui n'était vraiment qu'une simple bastille , est devenue le château de la Bastille , tel que nous l'avons vu : une forteresse ancienne, composée de huit grosses tours rondes , dont les murs avaient enviion six pieds d'épaisseur. Elles étaient jointes par des massifs de maçonnerie épais de neuf pieds, dans quelques-uns desquels étaient pratiqués des évidemens pour des lieux d'aisance. Ce que l'on y a ajouté de fortifications à la moderne , fut commencé , selon Piganiol , le 11 août i553, et fut fini en i55g. Il consistait, dit cet auteur, en une courtine flanquée de bastions ; mais il n'y avait là qu'un bastion qui fît vraiment partie du château de la Bastille; il est entier et à orillons La courtine et le demi-bastion qui la termine appartiennent à l'enceinte de Paris. Les habitans de cette ville furent taxés de quatre à vingt-cinq livres tournois chacun , pour les frais de ces travaux. Ce ne fut qu'en i634 qu'on éleva les boulevards qu'on vient d'abaisser il y a quelques années, et qu'on creusa les fossés qu'on a comblés dans le même temps.
L'entrée de la Bastille se trouve ainsi à droite de l'extrémité do
la rue Saint- Antoine ; au-dessus de la première porle était un magasin considérable d'armes de différentes espèces (1) , et d'armures anciennes ; à côté de cette porte était un corps-de-garde où Ton plaçait chaque nuit deux sentinelles , pour répondre et ouvrir aux personnes qui se présentaient. Cette porte conduisait à une première cour extérieure, dans laquelle étaient les casernes des invalides , les écuries et remises du gouverneur. L'on pouvait également arriver à cette cour par l'arsenal. Elle était séparée d'une seconde cour, par une porte à côté de laquelle était un autre corpsde-garde, par un fossé et un pont-levis. C'est dans cette seconde cour , à droite , qu'était l'hôtel du gouverneur. Vis-a-vis de cet hôtel était une avenue longue de i5 toises , dont le côté droit était bordé par un bâtiment servant de cuisine ; dans ce même corps de logis se trouvait aussi une chambre de bains , faite depuis fort peu d'années pour l'usage de la femme du gouverneur. Tout cela était construit sur un pont dormant , qui traversait le grand fossé , et sur lequel s'abaissait un pont-levis au-delà duquel était un autre corps-de-garde. C'est par-là qu'on arrivait à la grande cour intérieure. Pour y parvenir , il fallait encore, dît John Howard (2),
(î) On a vu dans ce magasin jusqu'à 40,000 fusils. Dans la guerre der- . niére, on en fit passer au moins 30.000 en Amérique. Le reste avait été transporté depuis fort peu de temps à l'hô tel des Invalides. Le gouverneur n'en avait gardé que 600 qu i I fit rentrer quelque temps avant dans l'intérieur môme de la Bastille. Les armures anciennes, aussi précieuses par leur forme que par les matières dont elles étaient enrichies, ont été enlevées le jour même de la prise de la Bastille.
(q) Etal des prisons, hôpitaux et maisons de force , par John Howard, traduit de l'anglais ; ouvrage d'un habitant d'un pays libre, qui, parcourant l'Europe, visitait partout ces divers établissemens, et a trouvé partout les portes ouvertes à sa curiosité, excepté à Madrid celles des prisons de l'Inquisition , et en France celles de la Bastille. Au retour de son expédition bienfaisante, les Anglais voulurent lui élever une statue ; il la refusa avec une résistance égale au zélé qui la lui avait méritée. C'est un des beaux traits de la vie de cet illustre cosmopolite. Le Mémorial de Paris nous apprend qu'autrefois tout le monde pouvait visiter ce château le jour de l'octave de la Fête-Dieu j cet usage n'existait plus : nous n'en avons trouvé aucun vestige dans les ouvrages de ce siècle que nous avons consultés j les personnes qui pouvaient en être ins-
passer une forte grille de fer, qui servait de retranchement à la sentinelle , qui avait ordre de ne pas laisser approcher d'elle les prisonniers à une distance de trois pas. Cette grande cour avait cent deux pieds de long sur soixante-douze de large; elle était environnée des tours dites de la Liberté , de la Bertaudière (1) , de la Bazinière (2) , de la Comté (3) , du Trésor (4) , et de la Chapelle (5), et des massifs qui joignaient ces six tours. Entre celles du Trésor et de la Chapelle , c'est-à-dire les premières construites par Au-
truites, auxquelles nous nous sommes adressés, nous ont même assuré le contraire. Si cependant il faut en croire M. Linguet, dans ces derniers temps on y admettait encore des curieux; le gouverneur, le lieutenant de roi , tout le monde , jusqu'au dernier marmiton , y recevait des visites. M. Howard aurait donc pu se faire introduire comme un autre. H ne put pénétrer au-delà du premier pout-levis, il n'avait fait aucune démarche pour se procurer l'entrée ; il fut éconduit j ainsi il n'a pu parler que d'après ce qu'il a rassemblé à ce sujet. Cette observation suffit pour nous décider à ne puiser qu'avec sobriété dans son ouvrage; mais elle ne l'empêche pas d'être curieux et intéressant.
(1) Ainsi nommée sans doute du nom de quelque prisonnier. C'est là qu'habita l'homme dit au masque de fer, pendant les cinq ans qu'il passa à la Bastille , de 1698 à 1 7o3 *.
(a) Elle a probablement reçu ce nom de M. de la Bazinière , qui y fut renfermé en i663. Cest dans une prison de cette tour que l'homme au masque de fer fut déposé à son arrivée des îles Sainte-Marguerite. Il n'y resta que quelques heures, pendant qu'on préparait son logement dans la tour de la Bertaudière , selon le journal de M. de Jonca , lieutenant de roi de la Bastille, cité par M. de Sainte -Foix.
(3) Nous n'avons pas pu savoir quelle était l'origine de ce nom.
(4) Le texte expliquera ci-dessous pourquoi cette tour fut ainsi nommée.
(5) C'est auprès de cette tour qu'était en effet autrefois la chapelle , sous la voûte de l'ancienne porte de ville. Dans la démolition on y a effectivement trouvé les débris d'un autel. On en avait construit une
" Quoique les particularités qui concernent l'homme au masque do fer soient aujourd'hui assez généralement connues, nous avons cru devoir rappeler très-succinctement dans une «oie (A) ce que l'on sait de plus authentique sur la captivité, de plus probable sur le nom et le rang de cet illustre malheureux.
(Note des nouv édit.)
briot, on aperçoit encore Une arcade qui était l'ancienne porte de Paris ; du même temps ; mais on avait comblé en maçonnerie le vidé de cette arcade , en y réservant des appartemens , dont l'un a fort long-temps servi de chapelle. Sous cette arcade se trouve encore la place de la berse et d'un ancien pont-levis. Cette cour était terminée au fond par un bâtiment moderne , qu'une inscription en lettres d'or, sur un marbre noir placé au-dessus de la porte , annonçait avoir été construit en 1761 , sous le règne de Louis XV, et sous le ministère de M. Phelipeaux de Saint-Florentin , ministre de Paris, parM.de Sartines, alors lieutenant de police , pour le logement des officiers de l'état-major. Il a été élevé sur un modèle fort différent du reste > et avait plus l'air de la maison d'un riche particulier, que d'un suppléments d'horribles prisons. Le bas de cet édifice était occupé par la salle du conseil , par des offices, cuisines (1) , laverie , etc. , qui avaient une sortie dans l'arrière-cour , et par des logemens d'officiers subalternes et de porte-clefs. A droite , au premier , sur la salle du conseil , était l'appartement du lieutenant de roi; au second , celui du major; au troisième , celui ?du chirurgien. Le reste de ces trois étages était occupé par un certain nombre de chambres destinées aux prisonniers très-distingués, et aux malades qu'on voulait ménager. C'est là qu'ont demeuré successivement M. le cardinal de Rohan et M. de Sainte- James. Dans des temps de presse , toutes les pièces de ce corps-delogis , les antichambres , les chambres , les cabinets même des officiers de l'état-major étaient remplis de prisonniers. La seconde cour était environnée de ce même bâtiment à la moderne , des tours dites du Puits et du Coin, et des massifs correspondans ; elle avait pour longueur la lârgeur de la première , et 4<2 pieds de pro-
nouvelle , nous ne saurions au juste en fixer l'époque, située vis-à-vis rancienne, auprès de la tour de la Liberté. Elle a été pendant fort long- » temps bâtie en bois; ce n'est que depuis quelques anoées que M. de Launay Pavait fait construire en pierres.
(1) Dans les derniers temps les cuisines n'existaient plus. Le gouverneur en avait fait bâtir d'autres k droite du pont dormant qui précède la principale entrée de la Bastille; et des premières il en avait fait une bibliothèque.
fondeur. Entre les deux tours du Puits (j ) et du Coin (a) , étaient des chambres occupées par des gens de la cuisine , et quelques prisons dont on ne se servait qu'au besoin. Cette cour était la basse-cour du château ; elle servait autrefois de décharge aux cuisines , et on y élevait la volaille.
On voit, par les dimensions exprimées ci-dessus, que la première cour même n'était pas grande. Si Ton considère l'élévation des bâtimens tristes et rembrunis qui l'environnaient à une hauteur de 73 pieds 5 pouces en dedans , l'air s'y renouvelait peu , et la chaleur s'y concentrai* horriblement en été. Cependant depuis qu'on avait ôté à presque tous les prisonniers la promenade du bastion, et qu'on accordait très-rarement et à très-peu d'entre eux celle du haut des tours , comme on le dira ci-dessous , ils étaient réduits à celle de la cour; encore n'accordait-on pas cette faveur à tous , et ceux qui en jouissaient ne pouvaient y passer chacun qu'une heure au plus , pour laisser la place libre à un autre ; car dans ces derniers temps jamais deux prisonniers ne sry trouvaient ensemble. Ils y voyaient le cadran de l'horloge du château , où une sorte de cruauté ingénieuse avait mis sous leurs yeux des èmblèmesde leur triste situation. Deux figures enchaînées par le cou , par le milieu du corps , par les mains et par les pieds, servaient d'ornement au cadran ; et leurs fers , après avoir couru tout autour du cartel , en manière de guirlande , comme le dit M. Lin guet, revenaient au bas former Un nœud énorme. Depuis la sortie de M. Linguct de la Bastille , depuis la publication de son Mémoire , ces deux ligures avaient été mises en liberté. M. de Bieteuil demanda un jour où étaient les chaînes qui avaient tant indisposé M. Liuguet, on les lui fit voir. Vans deux heures ,6it le ministre, je veux qu'elles soient ôlées, et dans deux heures les chaînes disparurent. Les figures sont restées, elles ont même été modelées par un seul pleur, avant la démolition de la Bastille. Le mouvement de cette horloge
(1) Ainsi nommée d'un grand puits qui servait à l'usage des cuisines.
{1) C'est dans la première prison de cette tour qu'ont été successivement détenus les maréchaux de Biron et de Bassompierre. Ce dernier y composa ses Mémoires pendant les treize années qu'il y passa, de i63i à 1643. M. Le Mattre de Sacy y demeura deux ans , de 1666 à 1668 , et y fit la plus grande partie de sa version de la Bible.
est actuellement au district de Saint-Louis-de-la-Culture ; nous
l'y avons vu.
Ce n'est pas la seule réforme utile que le Mémoire de M. Lin guet a opérée. Il a fallu aussi que le gouverneur licenciât ses pigeons; que madame la gouvernante se fît construire un nouvelle salle de bain. Auparavant elle s'était approprié pour cet objet un des apparteraens de l'état-major , celui de M. le cardinal de Rohan. Depuis le Mémoire de M. Linguet , les cuisines , le logement des gens qui y étaient employés, avaient également changé de place, et parlà M. le gouverneur y avait gagné le précieux avantage de faire faire , dans un seul et même lieu , et sa cuisine et celle de ses prisonniers.
John Howard et l'auteur des Remarques historiques et Anecdotes sur la Bastille parlent des prisons comme pouvant être divisées en cinq classes. Après les cachots , qu'ils mettent au premier rang, comme étant les plus horribles des prisons, ils placent une seconde classe qu'ils forment de trois pièces , où sont établies , disent-ils, des cages faites de solives recouvertes de fer , longues de 8 pieds sut 6 de large. Ne voulant calomnier personne, pas même les agens du despotisme , nous avouons qu'un de ces auteurs a copié l'autre, en cela , mot pour mot; qu'ainsi ils n'offrent à eux deux qu'une seule autorité ; que nous n'avons aucune connaissance de ces cages ; que non-seulement nous n'avons entrevu aucuns de leurs débris , mais qu'aucun des porte-clefs , des curieux , ni des ouvriers qui ont fureté dans tous les coins et recoins de la Bastille, n'a rien trouvé qui y ressemblât. Nous en disons autant des oubliettes, dont plusieurs auteurs ont parlé , qui ont pu y exister autrefois , du temps de Louis XI et de Tristan , son prévôt , son compère et son ami (î), mais dont on n'a trouvé aucune trace ni à la prise , ni à l'examen , ni à la démolition de la Bastille.
(i) Nous disons qu'elles ont pu exister, parce que ce même Louis XI, qui fit rester le cardinal de La Ballue pendant onze ans au château de Duplessis-ïez-Tours, dans une de ces cages que le comte de Boulainvilliers dit avoir vues encore ; ce même Louis XI qui, selon cet auteur, tint les princes de la maison d'Armagnac 'lans les cachots de la Bastille, rendus plus insupportables encore que de nos jours, en faisant creuser dans leur milieu, et revêtir en maçonnerie un cône ou grand pain de
Les calottes , ou chambres de l'étage le plus élevé , c'est-à-diredu cinquième étage , étaient les plus fâcheuses après les cachots. En. été il y faisait une chaleur insupportable , en hiver un froid excessif. Un ancien créneau qui servait de fenêtre , pratiqué dans un mur épais de six pieds , assez large en dedans , mais s'étrécissant vers le dehors , au point de n'avoir pour ouverture sur les fossés qu'une longue fente de deux ou trois pouces de large, et fermée à son extrémité la plus étroite par de grosses grilles de fer, laissait à peine arriver dans ces chambres une faible lueur. Presque toutesles prisons des autres étages des tours étaient des poligones irréguliers de i5 à 16 pieds de diamètre. Elles avaient 2 5 à 20 pieds de haut; ainsi elles étaient plus supportables que les calottes. Quelques-unes même avaient plusieurs fenêtres (1) ; mais cet avantage était effacé par un effet de la plus grande épaisseur des murs. Cette épaisseur augmentait à mesure qu'on se rapprochait du sol, ce qui allongeait les embrasures qui servaient de fenêtres, d'où il arrivait • que le prisonnier placé plus loin de leur ouverture, recevait moins de clarté. On interceptait encore une partie de cette lumière, quand on en avait la fantaisie, en adaptant à l'extérieur de ces fenêtres des hottes en planches, qui ôtaient au prisonnier le peu de vue qu'il pouvait avoir sur Paris ou sur la campagne , et ne lui laissaient
sucre renversé, au fond duquel la victime, retenue par son propre poids et ne trouvant aucune assiette, ne pouvait avoir un instant de repos ; d'où ces infortunés étaient encore tirés deux fois la semaine pour être fustigés en présence du gouverneur, et tousles trois mois pour se sentir arracher une ou deux dents; ce même Louis XI peut bien avoir établi à la Bastille des oubliettes , comme Commines et Mézerai l'en accusent.
(1) Autrefois toutes les prisons avaient deux ou trois fenêtres; alors , du moins , l'air circulait-il un peu ; mais un gouverneur en a fait boucher la plupart. La démolition nous a fourni des preuves non équivoques de cette assertion. L'on a trouvé presque toutes les anciennes croisées murées ; les boulets de canon qui ont été portés avec pompe dans les rues de Paris par les ouvriers de la Bastille , avaient servi à remplir le vide d'une des croisées de la tour du Puits. Le petit nombre de celles que Ton avait laissé subsister étaient fermées , soit à leur ouverture dans la chambre , soit à différons points de leur profondeur, dt deux , quelquefois de trois grosses grilles de fer.
plus arriver qu'un jour qui se plongeait obliquement dans sa chambre.
Chaque prison était fermée par deux portes de l'épaisseur de 2 à 3 pouces, quelques-unes avaient des guicliets; l'intérieur de phisieurs était recouvert de fer, et leurs lourds verroux et leurs serrures énormes faisaient retentir toute la tour d'un bruit affreux quand on les ouvrait, ou quand on les fermait. Chacune de ces prisons était numérotée , et les prisonniers étaient appelés du nom de la tour ou ils étaient renfermés , joint au numéro de leur chambre. L'entrée de chaque tour était fermée comme celle des prisons ; il y avait aussi des portes dans le courant des escaliers. Les cachots étaient enfoncés de 19 pieds au-dessous du niveau de la cour, 5 piedsenviron au-dessus du niveau du ibssé. Ils n'avaient d'autre ouverture qu'une étroite barbacane donnant sur le même fossé. Le malheureux habitant d'un de ces lieux horribles , privé d'air et delà clarté du jour, plongé dans une atmosphère infecte et humide, au milieu d'un limon oii pullulaient des crapauds, entouré de rats et d'araignées , ne pouvait vivre long-temps dans un pareil séjour. L'auteur des Remarques historiques et anecdotes n'y loge que les prisonniers que l'on voulait effrayer ; mais , outre qu'il est invraisemblable qu'on n'en ait fait que cet usage passager, plusieurs faits déposent du contraire. Nous tenons d'un porte-clefs le fait suivant : Dans le temps de l'affaire des parlemens, un homme est arrêté ; il est soupçonné d'avoir des complices qu'il ne veut pas révéler. On le précipite dans un cachot; l'horreur de ce lieu, où il n'avait d'autre société que des rats gros comme des chats (c'est l'expression du porte-clefs lui-même), lui fait tout dire, tout avouer. Sur sa simple déposition , quatorze personnes sont conduites le lendemain à la Bastille. Les meubles de ces antres hideux , si l'on peut nommer meubles ce qu'il est impossible de* faire mouvoir , consistaient en une énorme pierre qu'on recouvrait de paille et qui servait de lit aux prisonniers.
Excepté les cachots , toutes lés prisons avaient ou des poêles , ou des cheminées. Celles-ci étaient très-étroites, fermées dans le bas , au haut , et quelquefois de distance en distance , par des barres de fer. Leurs meubles ordinaires étaient un lit de serge verte avec rideau , paillasse et matelas, une ou deux tables, deux cruches, un chandelier, fourchette, cuiller et gobelet détain, deux ou
Dfc LA BASTILLE.
trois chaises , rassortiment d'un briquet rarement et par faveur , de petites pincettes et une pelle à feu très-faible , deux très-grosses pierres au lieu de chenets. Les murs étaient nus et seulement variés çà et là par des noms de prisonniers , des dessins au charbon ou à l'ocre, des vers , des sentences et autres expression? du long ennui des habita us de ces tristes lieux.
Entre les deux tours de la Comté et du Trésor était autrefois un passage pour aller au bastion. On passait le fossé sur un pont dormant coudé à angle droit vers le milieu de sa longueur, afin qu'il aboutît au milieu de la gorge de ce bastion ; de là on montait par deux escaliers dans le jardin qu'il contenait. La première moitié de ce pont était garnie de quatre redans, deux à droite et deux à gauche. Ce pont n'existant plus , l'on avait fait murer la porte qui y conduisait , et l'on allait au jardin par le chemin des rondes.
Quoique depuis long-temps la Bastille fût principalement employée comme prison d'État, elle a servi aussi de dépôt au Trésor j6 royal ; de là le nom d'une de ses tours. Sully nous apprend qu'en iboa , Henri IV cherchant un lieu sûr et commode pour y déposer l'argent qu'il destinait à l'exécution de ses desseins , y fit construire des coffres : qu'il fit à ce sujet un règlement portant qu'on ne déposerait dans ce château que ce qui lui 1 esterait de net , ses dépenses prélevées, sur les revenus du quartier; que l'argent serait remis entre les mains du trésorier en présence du surintendant, du contrôleur général, et que chacun des trois aurai tune clef. J2n i6o4, ce prince avait sept raillions d'or dans cette forteresse ; «en 1610, il y avait i5 millions 870 mille livres d'argent comptant dans les chambres voûtées, coffres et caques étant à la Bastille, outre dix millions qu'on en avait tirés pour bailler au trésor de l'épargne , » nous dit encore Sully. Miraumont (Mémoire sur les cours de justice qui sont dans l'enclos du palais) fournit aussi des preuves de faits semblables. C'est en leur faisant allusion qu'un poète du temps, le satirique JUgnicr , a fait dire à Macette , dans les conseils perfides qu'elle donne à celle qu'il aimait :
I'nnt'Z-moi ers ahhe-i ces fil £ tle financiers Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers, Volant à toute main , ont mis dans leur famille Plus d'arpent que Je roi n'en a dans la Bastille.
fc'ous avons oublié de dire que presque tous les appartemens *u-
périeurs avaient deux planchers, l'un en bois de chêne, l'autre en bois de sapin.
La Bastille pouvait contenir environ cinquante prisonniers logés séparément ; elle pouvait en contenir juscfu'à cent , en en réunissant plusieurs dans la même chambre. Quelque grand qu'en fût le nombre, on ne donnait jamais à aucun cette satisfaction les premiers jours de sa détention , et avant qu'il eût subi un , deux , quelquefois plusieurs interrogatoires. Quand il n'y avait pas d'appartemens vacans , on donnait au nouveau prisonnier un simple lit de sangle que l'on plaçait dans de petites cellules pratiquées auprès des fosses d'aisance, jusqu'à ce que le commissaire de la Bastille en eût ordonné autrement.
Le fossé de ce château était ordinairement à sec, si ce n'est quand les eaux de la rivière étaient hautes ; il était entouré à l'extérieur d'un mur haut de 36 pieds à compter du fond auquel était scellée une galerie , partie en pierres , et partie soutenue par des potences de bois , qui régnait dans tout le contour de cette espèce de contreescarpe. On y arrivait par des pas de souris ou des escaliers placés à droite et à gauche du pont. Cette galerie était ce qu'on appelait le chemin des mndes , parce que des ofliciers et des sergens y faisaient de fréquentes rondes , surtout la nuit (1) , pour s'assurer de la vigilance des quatre sentinelles qui y étaient placées , et qu'on relevait de deux heures en deux heures. Les sentinelles de la cour, selon un imprimé trouvé à la Bastille , et intitulé Consigne , sonnaient l'heure à chaque quart d'heure de la nuit sur une cloche destinée à cet usage , et trois coups seulement à chaque heure du jour. Ainsi , jusqu'à-ce qu'un prisonnier fût habitué à ce bruit sinistre , il était éveillé trente fois dans la nuit par les tristes soins que l'on prenait pour l'empêcher de reprendre sa liberté ; madame de Staal s'en plaint dans ses Mémoires. Pendant le séjour de M. le cardinal deRohan à la Bastille, on eut la déférence d'interrompre l'exercice de celte cloche qui l'incommodait. Au sommet des tours était une plate-forme entourée d'une terrasse qui continuait le
(i) Nous avons entre les mains plusieurs feuilles imprimées , trouvées à la Bastille , sur lesquelles sont portées l'heure et la quantité des ronde» que Ton faisait chaque nuit , et la signature des officiers ou bas-officier» qui les avaient faites.
DE LA BASTILLE. 2^g
long des massifs par lesquels ces tours se communiquaient , et au bord extérieur de cette terrasse régnait un parapet. Sur les terrasses des tours était une artillerie composée de treize pièces de canon en tout , nombre qui 'indique qu'elles étaient destinées à annoncer les réjouissances publiques , plutôt qu'à la défense du château. On en avait anciennement ajouté deux, et l'on en avait fait venir trois autres de l'Arsenal , que l'on avait placées dans (la grande cour de la Bastille, un mois environ avant qu'on ait tenté de s'en emparer. ( Extrait de la Bastille dévoilée, ae liv. )