SUR T A VIE DE DUSAULX
la fortune , composait alors le corps des officiers de Gendarmerie. Dans les loisirs de la paix , cette jeusse opulente essayait de tromper l'ennui par les chans d'un jeu effréné : Dusaulx suivit l'exemple qu'il avait us les yeux , et l'habitude devint en lui passion. Temps, pos, fortune, tout était sacrifié à l'aveugle fureur qui possédait. Encore quelque temps, et sa ruine était comète : ce fut l'amitié qui l'en préserva. Sa funeste passion n'était plus un secret 5 ses pertes nient considérables. Le lendemain du jour où la foraine l'avait le plus maltraité, un ami lui fit remettre un rmefeuille qui contenait tout son bien : Dusaulx , lui ^rivait cet ami généreux , ruinez-moi maintenant , si ous ïosez : allez , je serais moins à plaindre que vous ! e dévouement d'une amitié si rare, cette confiance dans 1 probité d'un joueur , rappela tout-à-coup sa raison. Reenu de son erreur, il voulut rendre son rrpîeulir utile; composa sur le jeu un ouvrage où TérutHc/Be montre n quelques endroits, mais où l'homme de bien se re* rouve partout (1). Un pareil écrit vaut une bonne action : -. ^ — . — ....... . 1 1 1 ..... . . >
(1) Cet ouvrage qui ft»t réimprime' plusieurs fois, et sous des litres iuTercns avec des changemens et des additions, est intitulé , dans la lernière e'dition, celle de 1779, De ta passion du jeu depuis les tetttps viciais jusqu'à nos jours. La première publication de ce livre donna Heu 1 l'anecdote suivante que madame Dusaulx a rapportée dans ses Ménoires. « Dusaulx dînait chez l'intendant des Invalides; les convives 1 étaient nombreux. Après le dîner 00 se mit au jeu. Une personne qni 1 était de sa connaissance intime lui dit : Dusaulx, prétez-moi cinq • louis. 11 répondit : Comme je ne joue point , je n'ai sûrement pas 1 cette somme. Eh bien, repartit cet emprunteur* , il y « ici de* ' personnes qui sont pliu» de votre connaissance que de la mienne; elles » ne vous refuseront pas. .. Il lui prêta cette somme. Quelques heures ' après, cette môme personne loi présente un rouleau de cinquante
louis , en lui disant qu'elle avait eu l'intention de jouer de moitié avec
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il n'est donné qu'à bien peu d'hommes d'effacer des torts d'un moment, par des ouvrages d'un effet salutaire et durable.
Le théâtre , qui est l'image et l'école du monde , n'a pas négligé le personnage du joueur , et Valere dans la comédie de Regnard n'est jamais plus épris des charmes de Yadorable Angélique qu'après avoir perdu tout son argent. Dusaulx revint avec la même vivacité, mais avec plus de constance , de la passion du jeu à l'amour de l'étude. Sa retraite, qu'il sollicita quelque temps après, lui permit de se consacrer entièrement aux lettres. Dès iage de vingt-un ans , Dusaulx avait été reçu à l'Académie de Nancy , par la protection du roi Stanislas : ce que l'on connaissait de sa traduction de Juvénal et de son discours sur les satiriques , avait commencé sa réputation littéraire 5 la publication de ces deux ouvrages lui ouvrit, en 1776* les-, portes de l'Académie des inscriptions. Il trouvait dans ses succès de nouveaux motifs d'aimer ses travaux ; l'amitié de Collé , la société de Piron , de Mably , de Condillac, de l'abbé Barthélémy , lui procuraient les plus doux délassemens (1). Collé, mourant, sollicita
» lui , et qu'ayant gagné cent louis , il lui en revenait cinquante. Du- » saulx lui dit : Vous avez eu tort} je n'ai pas joué j je ne suis pas de j> moitié avec vous ; si vous eussiez perdu, je n'aurais point partagé la » perte. Après bien des instances et des refus, tout le monde partit d'un » éclat de rire, en disant: Monsieur le moraliste, nous vous attendions » là. Si vous nous aviez fait le plaisir d'accepter, demain on aurait mis » dans les papiers publics : L'auteur de l'ouvrage contre la passion du » jeu, a gagné iiiar cinquante louis chez M. de Chaumont, intendant des » Invalides. »
(i)Une seule des liaisons qu'avait contractées Dusaulx, fut mêlée pour lui de beaucoup d'amertume : je veux parler de sa liaison avec Jean- Jacques. Dusaulx, dans tout ce qui occasiona leur rupture , fut
SUB LA VfE DE DUSAULX.
et obtint pour son ami , la survivance de la place qu'il occupait alors comme secrétaire des commandemens dç M. le duc d'Orléans. Mais Dusaulx n'en recueillit aucun avantage : la simplicité de ses mœurs , la franchise de son caractère , le rendaient peu capable de réussir auprès des grands.
Le roi Stanislas, qui lui voulait du bien, lui fit dire un; jourcje se rendre à Versailles. Il va trouver le pèreMenou, jésuite , qui avait la confiance du prince. Mon cher Dusaulx , lui dit le père Menou , le roi désire vous atta-r cher à l éducation de ses petits-fils. Mais quels principes donnerez-vous à vos augustes élèves ? — Je lâcherai d'ins* pirer aux jeunes princes V amour de la justice qui doit {es Jaire aimer ', et la haine des flatteurs qui pourraient les corrompre. — M. Dusaulx , reprit le jésuite en lui lançant un regard expressif, où demeurez-vous à Paris ? — Bue du Dauphin , mon père. — Eh bien ! mon cher ami, regagnez , croyez- moi , votre rue du Pauphin :
plus maladroit que blâmable. Il est bien plus répréhensible d'avoir publie l'ouvrage d'ailleurs intéressant qui est intitule : De mes rapports avec Jfaussenu. Dusaulx prit conseil de son amour-propre humilié plutôt que de son cœur. L'homme illustre et malheureux dont la méfiance empoisonna les jours, qui dut à sa sensibilité' craintive et soupçonneuse plus de tourmens qu'il ne doit peut-être de gloire à son génie, méritait que Dusaulx lui fît le sacrifice de son ressentiment. Il fallait garder le silence, le plaindre et l'admirer.
Les faits relatifs à cette liaison, à cette rupture, ne pouvaient entrer dans le plan de cette notice, dont l'objet principal est d'indiquer trèsrapidement les circonstances de la vie de Dusaulx et la tendance d« ses opinions dans leurs rapports avec la révolution française. (Test par ïc même motif qu'elle ne contient ni détails sur son Foyage aux Pyrénées (a vol. iu-8°), ni réflexions critiques sur ses ouvrages , le recueil dont nous nous occupons appartenant bien plus a l^stoire qu'à U UtteVaturt,
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Voir de te pays-ci ri est pas bon pour vous (t). Dusaulx suivit le conseil du bon père avec plus d'empressement qu'il ne s'était rendu à son invitation.
Ce penchant qui le portait naturellement à fuir de brillantes entraves , se trouvait encore fortifié par les opinions de la société qu'il fréquentait , et par le sujet habituel de ses travaux. Juvénal , ce réformateur cynique , qui fit rougir la pudeur en vengeant la morale -, ce poète , qui , donnant un glaive à la satire , semble se déclarer moins le censeur que l'ennemi du genre humain , Juvénal ne pouvait sans doute communiquer à l'ame douce et bienveillante de son traducteur , les scnlimens d'indignation et les mouvemens de colère dont il paraît sans cesse animé. Mais Juvénal ne connaît d'autre noblesse que la vertu (2): Marius sorti des rangs des soldats, Cicéron, fils d'un paysan d'Arpinum , obtiennent , dans ses vers, la préférence sur les descendans avilis des Émile et des Fabius } il s'indigne de la servitude autant que de la corruption des Romains; il leur montre leurs fers, et, sous la tyrannie des empereurs , il ose opposer encore les lois d'un peuple aux caprices d'un homme : qu'y avait-il , en 1789, de plus conforme à l'esprit, aux idées du temps ? Ces accens d'un poète qu'inspiraient l'amour de la liberté , le désintéressement et le patriotisme , devaient flatter les habitudes indépendantes et les opinions philosophiques de Dusaulx -, en traduisant Juvénal, il goûtait son talent . il adoptait ses principes, et sa prédilection pour le poëte s'augmentait de l'estime qu'il accordait au citoyen.
(1) Mémoires de madame Dusaulx,
{V Nobilitas s nia ttatqu* uniea virtuê*
Juy. sat. 8, vert i*.
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Aussi verra-t-on qu'à chaque événement remarquable dont les Mémoires de Dusaulx offrent le récit , ces souvenirs lui fournissent des rapprochement ou des citations em\ runtés à Juvénal, aux anciens , à leurs mœurs, à leur histoire , et qui ont souvent plus d'à-propos que de justesse niais son humanité lui fournit aussi des
larmes pour tous les malheurs dont il est le témoin* Électeur au i4 juillet, il prît la défense de M. de Flesselles , il déplora lesiôrt de l'infortuné deLaunay, membre de rAssemblée législative à l'époque des exécrables journées de septembre, il courut se placer entre les assassins et les victimes (?.). Dans le sein de la Convention il ne prononça point un seul vole qui ne fut dicté par les sentimens qu'on doit au malheur. La liberté qu'il désirait établir en France lui apparaissait, au milieu de ses nombreux ennemis , sous les habits guerriers qu'elle
(i) Dans l'enthousiasme dont il est animé, et par la disposition de son esprit, Dusaulx agrandit involontairement, dans quelques circonstances, ce qui s'est passé sous ses yeux. Il cherche dans l'hi toire de Rome et de la Grèce des points de comparaison avec les événemens qu'il raconte et les personnages qui lïntourent, et quelquefois son exagération naïve , à laqu< lie se mêle alors quelque chose de pé<!anlcsque, provoque un léger sourire. On trouvera dans ses Mémoires, deux ou trois exemples de ces rapprochimens forcés : ces exemples étaient bons à conserver, ils peignent l'homme et le temps. Quant à ses citations nombreuses, nous n'en uvous pas donné la traduction parce que le texte en renferme presque toujours le sens.
(a) Dusaulx a trace' le tibleau qui s'oflrit à ses yeux devant les guichets de l'Abbaye : ces seules pages suffiraient pour laisser le plus effrayant souvenir des sanguinaires journées de septembre. Ce morceau, par son élendue, ne pouvait trouver place dans les notes que nous joi-nons ici - n tus Pavons reporté clans les éclaireissemet. s historiques (R). Jamais peut-être la vie d'aucun homme, les pages d'aucun écrivain n'ofl'rin nt d'images plus capables d'exciter la pitié , d'inspirer Tépou- Tante et l'horreur.
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portail jadis à Moral ou dans les marais dit Baîave; sou ima#nauoiï la lui r>eprésehtatt' belflqueuse et fi^re; mais juste ei généreuse 5 s'appuyant d'une niai n sur un faisceau , dé l'autre sur là table dés lois ; c'est dire assez fru'il inclinait vers le parti des girondins. Aux jours du 3i mai et du 2 juin, il éleva la voix en leur faveur. C'était un crime. Billaut de Varenues demanda sa mort; Ma rat prit sa défense. Marat , dans son langage injurieux et gros-^ sïer, traita Dusauîx de vieux fou. L'humanité, pouf Marat, c'était folie ! Marat devait reculer d épouvante evaut I excès de sa propre raison.
Dusaulx, s'il déroba sa tête au coup fatal, subit du moins les honneurs de la persécution. Proscrit pendant fa terreur , témoin de ses progrès , il les observa d'un œil calme et les peignit des plus vives couleurs. « On savait jî mourir, dit-il dans les notes qui accompagnent un de >! ses ouvrages-, mais on ne savait plus vivre. Le but do » la vie se reculait de jour en jour, se perdait dans le » lointain. Plus de jouissances , plus d'espoir ; les mères )> détestaient leur fécondité-, les pères, effrayés du pré- » sent, n'osaient envisager l'avenir. Pouvaient-ils se flatter >i de transmettre à leurs enfans les fruits de leurs travaux ? >i Le flambeau du sème fut éteint subitement , et , de » crainte qu'il ne vînt à se rallumer, on l'ensevelit sous » les décombres des monumens des arts et des maisons » d'institution. 'On agissait cependant, mais sans projets ;
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» les plus sages ne cherchaient qu'à s'étourdir , et se di- » salent, comme Locke peu de temps avant sa fin : J^ivons » tandis que nous vivons encore ! »
Apres le 9 thermidor , rappelé dans le sein de la Convention avec soixante-douze de ses collègues, comme lui dévoués à la mort , il ne se ressouvint d'avoir ctt
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persécute que pour éditer d'être persécuteur à son tour% Son cœur était fermé à to\it sentiment (le haine et de vengeance. Les premières paroles qu'il prononça dan^ l'Assemblée en y entrant, furent des exhortations à , la paix ; ses derniers vœux furent un hommage rendu à l'amitié (i). Son nom , ses ouvrages , sa conduite et sa captivité; le recommandaient aux suffrages de ses conci pyeos j trente-sept Jépartemens le portèrent, cn^.i'-gS,, à la nouvelle législature. Il présida le conseil des anciens *, mais le travail et de longues épreuves avaient doublé pour lui !e poids des années. Il demanda sa retraite en 1798, et mourut, des suites d'une maladie douloureuse , le 16 mars 1799.
Dusnulx eut, comraehommeprivé, toutes les qualités qui font naître rattachement et qui méritent l'estime; comme écrivain, Ton peut dire qu'il eut beaucoup des qualités et des défautsdu poêle ancien qu'il avaitchobi pour mpdèje : ainsi que lui quelquefois déclamateur, à son exemple aussi quelquefois éloquent-, tombant souvent dans la même exagération , mais atteignant, dans quelques endroits , à la même énergie. La nature , qui l'avait doué des lalens nécessaires pour acquérir la paisible gloire des lettres, ne le destinait point à la carrière agitée des emplois publics dans des temps de révolution. Il n'eut de l'homme d'Étal, ni la pénétration qui prévoit la marche et le résultat des événemens , ni l'habileté qui les dirige , ni la fermeté qui les domine \ mais il eut toute la sensibilité qui peut adoucir les maux qu'entraînent à leur suite les discordes civiles. A peine
(1) Jl honora la mémoire de l'abbé Barthélémy par un discours public , et proposa ; dans une autre circonstanc« , de déposer au Panlhéo» lt* « ndres dt Mably.