‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 65 sur 69 · VI · texte numérisé non relu

VI

De la situation de M* le marquis de La Salle

• le 6 août 1789.

Le marquis de La Salle, que nous avons vu se montrer d une manière si intéressante dès le commencement de la révolution , éprouva cependant , bientôt après, Tune de ces disgrâces dont la prudence ne saurait garantir les plus sages dans les temps de troubles et de défiance.

Le procès de cet honnête et brave commandant fut long et compliqué : mais aujourd'hui que Tin-

(1) Ce laugage poétique n'est que l'expression pure et simple d'un fait dont plusieurs milliers d'hommes furent témoins. D.

4i8 ANECDOTES.

nocence de M. de La Salle est avérée, ce procès se réduit à peu de termes (i).

Ses malheurs, car il en éprouva de réels, vinrent d'une fatale prévention. Il s'agissait de dégager le magasin de l'Arsenal d'une poudre imparfaite et grossière, dite poudre de traite , pour la remplacer par une pareille quantité de poudre de guerre. M. le marquis de La Salle , qui suppléait a M. le marquis de La Fayette , signa un ordre pour que cette poudre inutile et embarrassante fût promptement transportée à Essonne : on devait en rapporter d'une qualité supérieure , et en même quantité.

Des soldats citoyens escortent le bateau chargé de cette poudre; mais, le 5 août 1789, il fut arrêté par les habitans du port Saint-Paul.

Toujours préoccupés des mêmes préventions , et dont nous avions manqué nous-mêmes d'être les victimes, ils se figuraient que ce transport ne pouvait être que l'effet d'une perfidie ou d'un complot.

Ce grand procès commença avec une violence telle que le lendemain, à six heures du soir , plus de quatre-vingt mille hommes , rassemblés autour de l'Hotel-de-Ville , demandaient la tête de celui qui , de leur propre aveu 9 avait l'un des plus con-

(1) Le lecteur fera bien de joindre aux détails que donne Du saulx sur cette affaire , ce qu'en dit Bailly dans ses Mémoires.

{Note des nouv. édit.)

tribué à nous sauver tous , trois semaines auparavant. D ailleurs on faisait des motions au Palais- Royal , et dans plusieurs cafés. Les imaginations ardentes de quelques-uns de nos collègues leur représentaient déjà les ombres sanglantes des Foulon et des Berthier errant dans notre salle.

Quelles que fussent nos représentations, nous ne pûmes jamais faire comprendre à la multitude ce que c'était que la poudre de traite (i); la plupart nous répondaient : « C est de la poudre de traître. »

Les choses en étaient là lorsque M. le marquis de La Fayette vint à notre aide.

On avait déjà forcé l'Hôtel-de- Ville ; on y demandait impérieusement la tête du marquis de La Salle : heureusement il n'y était pas , mais on n'en voulait rien croire. ■

Notre général , qui sait manier le peuple et le mener où il veut sans le heurter , mit l'affaire en délibération. Il écoute avec patience, il répond à tout le monde , et même avec tant de gaieté , qu'il fit rire ceux qui en avaient le moins d'envie. Quand on est maître de soi , on est le plus souvent maître des autres (2).

(1) La poudre de traite ne sert qu'au commerce de la côte de Guinée, et se vend dans les ports pour cette destination précise : elle est inférieure en qualité aux autres poudres. D.

(a) • Qui sibi Jidit

Dux régit examen.

Horat. D.

4'iO ANECDOTES.

La nuit commençait , le tumulte augmentait , et rien ne finissait. Bien des gens prétendaient que , de manière ou d autre , la catastrophe serait sanglante. Malgré la confiance que m'inspirait M. de La Fayette , je ne concevais pas , je l'avoue , comment il pourrait s en tirer. Les scènes précédentes nous avaient avertis que le peuple avait des volontés auxquelles il n était plus guère possible de résister.

Pour le satisfaire et le calmer, on envoya cinquante hommes , tant bourgeois que soldats-auxgardes , à la recherche de l'accusé. Cette complaisance ne produisit aucun effet. « 11 n'est pas loin , dirent quelques-uns , mais on ne veut pas nous le montrer, » — « On allait jusqu a croire , ma dit M. de La Fayette , qu'il était sous le bureau, caché entre mes jambes. »

Sur ces entrefaites , un long colloque s'établit entre notre général et un sergent d« la garde de Paris. Celui-ci indiquait un cabinet de l'Hôtel-de- ViUe, très- propre , disait-il , à cacher un homme. « Fort bien , répondit sérieusement M. de La Fayette ; il faut fouiller ce cabinet. »

Nouvelle délibération à cet égard , et qui prit un temps considérable ; c'est ce que l'on pouvait faire de mieux. Enfin , le sergent fut autorisé à la recherche eu question y. et il partit avec mainforte.

Pour moi , fatigué de tant de vains propos , je cessai d'écouter, et me mis à considérer M. de La

Fayette , car c'était mon vrai cadran pendant les heures désastreuses.

J admirais son sang-froid et sa sérénité , qui allaient toujours en augmentant , tandis que le dauger croissait. Nous entendions en effet les cris de la Grève, et nous ne pouvions pas nous dissimuler que Ton s'y préparait à de nouvelles exécutions.

Je m aperçusenfin que, de momenscn momens, notre général donnait des ordres secrets , et dont personne , excepté ses voisins , ne pouvait se douter.

Pendant ce tumulte et ces incertitudes , j entendis un jeune homme effrayé dire tout haut : « Faut-il idonc compromettre tant de monde pour un seul homme ? » L'un de nous lui saisissant le liras : « Malheureux ! vous voulez qu'on livre un . citoyen généreux et notre défenseur , un citoyen innocent ! c'est vous qui ne méritez plus de vivre , et je vais vous livrer en sa place. »

Quelqu'un , en peu de mots , termina ce différend : « Ne voyez-vous pas , Monsieur, que vous parlez à un sot ; et ce sot est mon fils. »

Nous avancions dans la nuit , et les esprits n'en étaient pas moins agités dans notre salle , oii l'on commençait à s'ébranler. On y voulait du sang ; mais ceux qui en demandaient nous parurent avoir été payés pour souffler la discorde.

Le sergent qui avait été vainement a la recherche du marquis de La Salie , et qui voulait y

retourner , revint avec son monde. Les lumières s'étaient éteintes , il en redemandait d'autres. h C'en est assez, dit notre général. Mes amis, ajouta-t-il , vous êtes fatigués , et je n'en puis plus ; croyez-moi , allons nous coucher tranquillement : au reste , sachez que la Grève est libre maintenant , et que les rues adjacentes sont absolument dégagées. Je vous jure que Paris ne fut jamais plus tranquille ; allons , que l'on se retire en bonnes gens. »

A ces mots plusieurs sélancent vers les fenêtres ; ils regardent , et sont consternés de ce qu'ils voient , l'ordre rétabli à leur insu. Au lieu deiceux qui les appuyaient, qui les excitaient, ils ne voient plus que de nombreux détachemens arrivés de différens districts , des casernes des gardesfrançaises et de celles des gardes-suisses. Tout à l'heure ils nous investissaient , et ce sont eux

qui se trouvent investis. « Comment cela s'est-il donc fait ? » se disaient-ils ; et ils en furent confondus.

M. de La Fayette reprend la parole. Après leur avoir parlé comme à de bons amis, ils défilèrent tous en l'applaudissant et en le comblant de bénédictions. On prévit dès lors ce qu'il a fait depuis pour le salut de la France , et l'on trouva que cette habile manœuvre valait au moins le gain d'une bataille.

Quant au marquis de La Salle , on sait le reste. Il se constitua prisonnier. Son innocence fut enfin

constatée par plusieurs arrêtés de la Commune et par un décret infiniment honorable de l'Assemblée nationale (i).

De la présence de M. Necker dans rassemblée des électeurs, le jeudi 3o juillet 1789.

La retraite et le départ de M. Necker avaient mis pour la troisième fois la France en deuil ; son rappel et son retour furent le signal dune joie universelle.

De Versailles il se rend à Paris , la tête pleine de grands projets et le cœur gros d'humanité. Il vient visiter ces électeurs et ces représentans qui avaient eu tant de part à la révolution (2). Il

(1) Du 5 septembre 1789. D.

(2) L'assemblée des électeurs , si soudainement investie de pouvoirs sans limites à l'époque du i4 juillet , allait faire place à une administration municipale dont la formation serait plus régulière et l'autorité plus restreinte. Cette assemblée nouvelle se composa de cent vingt membres envoyés par les districts de Paris , sous les noms de députés ou représentans de la Commune. Le jour cboisi par M. Necker pour venir à l'Hôtel -de-Ville, était précisément celui où l'assemblée des électeurs cessait ses fonctions , où l'assemblée des représentans commençait les siennes. M. INecker les visita l'une et l'autre , et ce fut dans la salle des électeurs qu'il prononça le discours où l'on trouve une éloquente exhortation à la

4*4 ÀHiWÛTE!.

parle, et nous croyons entendre Socrate, ce génie jik'm de douceur, plein de bonté.

Ses parens , ses amis , et une foule de citoyens mêlés avec nous , 1 écoutaient dans un silence religieux , lorsqu'il s'écria : « Au nom de Dieu, Messieurs, plus de proscription , plus de scènes

sanglantes Ne consultez que votre cœur, et

croyea que la bonté est la première des vertus , etc. »

Ce digne et grand ministre voulait faire remettre en liberté le baron de Besenval, arrêté par nos ordres en vertu des suites du i4 juillet; il voulait plus , il implorait 1 amnistie de tous ceux qui étaient en fuite , et qui l'avaient lui-même persécuté. Mais il sentit qu'il fallait de sa part un dernier effort pour triompher des ressentimeus publics, et d'autant plus difficiles à vaincre que la cause en était récente. « Je me prpst rne, ajouta-t-il , non pas devant vous, Messieurs, qui, distingués par un e éducation généreuse , n avez besoin que de suivre les lumières de votre esprit; et l'instinct de votre cœur; mais je me jette aux genoux du plus inconnu, du plus obscur des citoyens de Paris , pour demander, etc. »

concorde, à la justice eU JWjnauité. Nous »e pouvons naieu* faire que 4e renvoyer le lecteur , pour toute* les scènes 4e ceU* époque , aux wempires de ttailly , Mémoires dont la sittc&iic de l'écrivais rend Ja lecture innnîrowt attachante.

'Note des nouv. édtt. ,

Que ne peut l'éloquence jointe à la vertu! Grâce! g race ! s'écrient unanimement douze ou quinze cents hommes en sanglotant.

Un citoyen se lève; et quel citoyen! M. de Germon t-Ton ne rre : il suffit de le nommer. Malgré le ravissement général, il parvint a s'attirer l'attention par les regards enflammés qu'il lança sur rassemblée : nous l'avions entendu avant qu'il eût parlé.

« Pardonnons, dit-il, aux vaincus, comme nous avons combattu les superbes. Voici entre le trône et nous, ajouta-t-il en montrant M. Necker, voici un homme sur lequel nous pouvons compter. Tout nous relève, tout nous soutient, la puissance des choses et l'énergie de notre courage. Daignerons-nous encore haïr des ennemis quand nous n'avons plus à les craindre ? Que peut-on % nous opposer? Des armées? nous les battrons. Des injures ? nous nous tairons. Montrons à l'Europe le Français dans toute sa gloire , dans tout le charme de son caractère. Je le vois, je le sens ; ce vœu de mon cœur est celui de tous les vôtres. »

Dès lors on n'entend plus que ces mois : Pardon! grâce! amnistie! Et des ordres sont promptement expédiés pour remettre M. de Besenval eu liberté.

Les districts , dont nous n'étions que les fidèle s representans , ne jugèrent pas a propoë , dans leur sagesse et leur toute - puissance f de ratifier

notre arrêté (i). Les ordres que nous avions donnés furent révoqués le même jour , à dix heures du soir.

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