‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 64 sur 69 · IV · texte numérisé non relu

IV

Du ton dénigrant des adversaires de la révolution.

Nos adversaires s'obstinent encore à ravaler tout ce qui les contrarie : nos intentions, ils les traitent de séditieuses; nos actions , ils voudraient les faire passer pour autant d attentats ; et tel d'entre eux a calomnié la nation en exagérant le nombre des meurtres dont nous avons gémi.

Fidèle à mes principes, je cherche moins à combattre ceux dont il s'agit qu'à les montrer tels qu'ils sont , afin qu'on s'y accoutume et pour garantir de la surprise. Ainsi, quand vous les rencontrerez, n'allez pas leur parler de la Bastille : depuis qu'elle est prise, ils n'en veulent pas même entendre prononcer le nom ; et cette seule répugnance témoigne assez ce qu'ils pensent de l'entreprise et du succès.

Us vous diront que Ton a fait trop de bruit pour peu de chose , et que les Parisiens n'ont pris que

(i)Le même qui , dans cette journée, sauva deux' fois mademoiselle de Monsigny ; qui ne fit que de bonnes, que de grandes actions : homme fort et courageux , mais doux , sensible ,et devant à la >eule nature son heureux caractère. 1).

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ce qu'on a bien voulu leur laisser prendrè. 11 ne fallait donc pas que l'Assemblée nationale et la Commune de Paris célébrassent cet événement par tant d'éloges, par tant de Te Deum > ni que l'époque en fut consacrée : il ne fallait pas tant accueillir les vainqueurs de cette forteresse (i); mais on a reconnu que, sans eux, jamais la constitution qui s'achève n'aurait été finie.

Si cette expédition n'avait été qu'une niaiserie , comme ils le disent , jamais notre général ne se serait avisé d'envoyer à son maître , et maintenant a son égal , l'une des principales clefs de la Bastille (2) . -

Au reste, cette Bastille est la vraie pierre de touche pour reconnaître au juste et promptement si quelqu'un est favorable ou contraire à la révolution.

(1) Depuis le 10 août 1789 , où les représentons de la Commune nommèrent des commissaires pour reconnaître les vainqueurs de la Bastille , jusqu'au 20 octobre de la même année , où ces braves citoyens vinrent nous demander un orateur pour les présenter à l'Assemblée nationale , ils ont paru vingt fois au milieu de nous au bruit des acclamations. Nous n'avons pas cessé de nous occuper de leur sort , qui cependant n'est pas encore décidé. D.

(2) Je tiens ce fait de M. de La Fayette lui-même ; et le général Wasbington doit avoir déjà reçu ce premier fruit de notre liberté *.

* La clef de la première porte delà Bastille fut en effet envoyée , nous en avons acquis la certitude , par le général La Fayette au président des États-Unis. Vashington la fit mettre sous verre avec une inscription. Elle doit être encore à présent dans une des salles de MnnuFemon , où Ton a soin de la montrer aux voyageurs qui visitent l'ancienne habitation M libérateur de l'Amérique. {Note des nou». eVftC.)

De l'enthousiasme patriotique , des cérémonies ,

des fêtes , etc.

Ceux, parmi les bons citoyens, qui ont le plus souffert de la révolution ne disent pas, comme tant d'autres , que Ton n'y voit que des crimes et du malheur : il faut avoir fermé les yeux , s'être bouché les oreilles , pour ignorer que , dans ces terribles conjonctures, le bien l'emporta sur le mal; et que jamais les Français , surtout dans les dernières classes , ne montrèrent plus d'enthousiasme , de caractère et d énergie. Le trait suivant en est la preuve.

Je tiens d'un citoyen illustré par ses vertus et ses talens utiles, de M.*Desault, chirurgien-major de l'Hôtel-Dieu de Paris, qu'il ne conçoit, en fait de constance et de patriotisme , rien au-dessus de ce qu'il vit , de ce qu'il entendit dans la salle où furent transportés les blessés de la Bastille.

« Ils ne ressemblaient pas, nous a-t-il dit, à ceux que j'y avais reçus quelque temps auparavant, et qui m'avaient été amenés de la maison de l'honnête Réveillon ; maison que ces brigands avaient indignement pillée et ravagée : ceux-là , je le répète, bien différens des autres, n'avaient l'air que du crime foudroyé.

4l3 ANECDOTES.

» Quant a ceux de la Bastille , ajouta M. De— sault , tandis que je pansais leurs profondes blessures, ils demandaient : Où en sont nos frères? la Bastille est-elle prise ?

» Plusieurs sont morts avant d'en avoir reçu la

nouvelle. Quelques-uns, quand elle nous fut apportée, rendirent avec joie le dernier soupir; ils le rendirent les yeux et les mains élevés vers le ciel. Ce n'était que du peuple , me dirait-on ; soit , maïs un peuple de héros. »

Depuis que nous avons rompu nos fers , il semble qu'une autre race d'hommes ait couvert la France. De nouveaux sentimens s'y sont élevés; une langue nouvelle vient d'y être créée ; et jusqu'aux enfans , tout y a pris une vie, une ame, telles que nos voyageurs et des étrangers , qui nous avaient déjà fréquentés, nous ont à leur retour à peine reconnus.

Quelque temps après la prise de la Bastille, l'un de nos concitoyens revint* Paris après une longue absence. Croyant que l'on y était dans la consternation , il ne s'approche qu'en tremblant de cette ville agitée et qui contenait ses plus tendres affections.

« J'avais, nous dit -il, entendu confusément parler de la révolution; mais je n'y croyais pas. J'aperçus de loin la Bastille démantelée ; j'avance , et j'en vois tomber les pierres. Il est donc vrai , me dis-je, qu'on a pris la Bastille !

» Poursuivant ma route, je regarde, j'examine : la démarche, le costume, tout, jusqu'aux enseï-

gnes, était changé. De distance en distance, je trouve des monastères convertis en corps-de-garde, des soldats et des canons où il n'y avait que des / fruitières et des échoppes. Je m'informe, et je commence à croire qu'il y a dans cette affaire plus de réalité que d'illusion.

» Je rencontre ensuite plusieurs bandes de jeunes gens armés inégalement et vêtus de diverses manières, qui cependant marchaient en Glès assez bien alignées. On les désignait par les actions qu'ils avaient déjà faites ; et j'admirai le peuple , qui ne les louait que de leurs belles, que de leurs bonnes actions ; puis on les nommait, on les applaudissait. Tout cela promettait et donnait à penser , mais je n'en avais pas le temps.

» A quatre pas de là , des octogénaires rajeunis et redressés , les uns la hallebarde à la main , les autres la carabine sur l'épaule, montaient la garde au milieu de leurs arrière-petits-fils, qui les regardaient avec surprise. Je m'arrête : « Qui Faurait cru, me dirent-ils , que nous aurions le bonheur de mourir libres ? — Ah ! je le crois aussi , mes amis , et je le souhaite autant que vous. »

» Bientôt je tombe dans une foule bruyante d'où partaient de long éclats d'un rire aimable et attrayant ; on y trépignait , on y battait des mains , et , des fenêtres , on contemplait gaiement un bataillon d'enfans qui défilait d'un air mutin. Ils marchaient d'un pas inégal, et les plus petits couraient après leurs aînés : comme à Sparte , les mères at-

4l4 ANECDOTES.

tend ries s'animaient 3 s'embellissaient en les regardant ; et les hommes les plus graves souriaient à des grenadiers de quatre ou cinq ans (i). C'en est fait, m'écriai-je, la révolution est consommée ! O ma patrie ! chère patrie ! tu deviens enfin nation !

» Le reste de la journée et les jours suivans, je ne cessai pas d'errer de fête en fête , ou plutôt de prodige en prodige.

m Que signifient ces longues files de jeunes femmes , de jeunes filles en robes blanches , la candeur et la joie sur le front ? Où vont-elles , précédées de toutes sortes d'instrumens , de fifres , de tambours et de timbales ? Sont-ce des Grecques rassemblées pour aller a Délos (2) i

» Une jeunesse ardente qui s'enivrait , en marchant à côté d'elles , du plaisir de les voir , leur donnait la main pour les conduire du maire au commandant général ; car elles voulaient aussi , comme leurs époux et leurs frères , rendre hommage aux deux principaux chefs de la révolution , dont elles étaient les héroïnes ; avec cette aimable

(1 ) Cette ardeur militaire un peu trop précoce , donna de l'inquiétude ; et l'assemblée de la Gommune prit des mesures pour empêcher les désordres qui commençaient à en résulter. "Voyez son arrêté du 17 août 1789, n° XV. D.

(2) Les Grecques allaient solennellement au temple d'Apollon , situé dans l'île de Délos , et ces belles processions s'appelaient Théories. Quant à nos jeunes citoyennes , elles se rendaient à Sainte-Geneviève , etc. , à travers un peuple turbulent , dont cette pompe tempérait les passions. Voyez le procès -verbal du 7 septembre 1789, n° XXII. D.

différence , néanmoins , que nulle d'entre'elles ne les quittait sans les avoir modestement embrassés , et leurs amans n'en étaient point jaloux.

» Tour à tour je me crus transporte, tantôt au Céramique (i) , tantôt au Capitale, et plus souvent encore dans le pays des fées. Sans luxe , et quand l'égalité, la liberté s'en mêlent, on peut donc être grand ; on peut , à peu de frais , étaler des spectacles merveilleux.

» Dans l'un de nos temples , j'entendis le premier apôtre de la liberté française , l'abbé Fauchet (2), célébrant , comme Platon , les guerriers citoyens qui s'étaient dévoués à la patrie, et qui, le 14 juillet, versèrent jusqu'à la dernière goutte de leur sang sous les murs de la Bastille.

» Dans un autre temple, à Notre-Dame, je l'entendis encore (3) , mais avec d'autres accens , entonnant , comme Tyrthée , l'hymne de la victoire ,

(1) La sépulture de9 Athéniens morts pour la patrie était dans un lieu appelé Céramique , et l'on y prononçait des oraisons funèbres. Après la prise de la Bastille , plusieurs de nos églises devinrent autant de Céramiques. Voyez le procès-verbal du jeudi 6 août 1789, n° VIII. D.

(a) Il fit la plus grande sensation. Depuis saint Paul jusqu'à Fabbé Fauchet , nul prédicateur ne choisit un plus beau texte :

V os enim ad libertatem vocati estis ,fratres : Vous êtes appelés à la liberté , frères.

Ce discours futprononcé le 5 août 1789 , dans l'église paroissiale de Saint-Jacques. D.

(3) Le 27 septembre 1789. D

4l6 ANECDOTES.

embrasant tous les cœurs , réchauffant les plus glacés , les cœurs de ceux même que cette pompe humiliait.

» Cependant il présente aux bénédictions du ciel et de la terre les brillans drapeaux de nos récentes cohortes : le canon l'applaudit en dehors ; dans l'intérieur, l'explosion de mille fusils (i) tirés en même temps se mêle aux acclamations. Oh ! qu elle fut belle et ravissante cette auguste solennité !

n La même église , peu de temps après , offrit une autre fête non moins touchante , non moins sublime , et la plus patriotique de toutes celles que Ton ait jamais célébrées dans le monde ; c'était la fête du serment civique.

» Un orateur , l'abbé Mulot , qui , sous l'habit d'un religieux , recélait l'ame d'un vrai Romain , n'eut pas plutôt commencé, que les drapeaux réunis s'inclinèrent (2). Les représentans de la nation , ceux de la Commune de Paris, environnés d'un peuple immense, lèvent tous les mains ; les épées brandissantes sont vivement agitées sur nos têtes; et le soleil, qui parut en cet instant pour la première fois de la journée , dardant ses flèches

(1) Un prédicateur applaudi à coups de fusils ! c'est ce que l'on n'avait jamais vu , et qui nous peint à merveille. D.

(a) Le texte de M. l'abbé Mulot , composé de plusieurs expressions tirées de l'Écriture-Sainte , et formant à grands traits le précis historique de la révolution , la présentait comme l'un de ces événemens déjà décrétés par la sagesse étemelle. D.

lumineuses , les embrasa de mille feux élincelans (i).

» Cet incident naturel est reç%comme un présage; et cent mille voix s écrient : « Nous le jurons, nous jurons d être fidèles à la nation, a la loi et au roi.- »

» Aussi rapidement propagé que la lumière, ce sermefil fat répété dans les districts et dans nos places* 11 retentit par toute la France et jusque sur les sommets de nos montagnes. Madrid, Lisbonne et Turin en frémirent, mais Rome se résigna, m

Je ne sache pas d'autre réponse k faire àux calomniateurs de la révolution.

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