‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 67 sur 69 · IX · texte numérisé non relu

IX

De la députaiion des vainqueurs de la Bastille à V Assemblée nationale, le 25 juin 1790.

CnranJum in primis , ne magna injuria Jiat t ortibus et miseri$%

Jxrv.

Leur premier sentiment, après le décret qui les avait comblés d'honneur, fut celui de la reconnaissance. Us brûlaient de la témoigner aux généreux représentant de la nation. Mais hélas! que le bonheur, déjà si rare, est fugitif et trop souvent suivi de regrets 1

L'envie, qui ne permet pas que les belles actions restent impunies , avait interprété l'honorable décret , l'avait travaillé de manière qu'il devint , contre toute apparence, la cause d'une fatale ritalité , et qu'en moins de deux jours la chose publique fut en danger.

Nos ennemis, qui n'ont pas encore cessé de frémir au seul nom de la Bastille, et qui en détestent les vainqueurs , avaient tenté vainement de les corrompre pendant leur infortune prolongée d'une manière insupportable. Dès qu'ils les virent satisfaits et contens , ils changèrent de manœuvre , se ser-r virent de leur triomphe pour soulever contre eux et contre l'Assemblée nationale, non-seulement les citoyens équivoques, mais encore les plus décidés, dont ils piquèrent l'amour-propre , dont ils flattèrent habilement les passions secrètes.

(f Sans vous , leur disaient-ils , qu'auraient fait ces prétendus vainqueurs ? s'ils ont essuyé le feu de la Bastille, n'avez-vous pas, chacun à son poste, affronté des dangers encore plus redoutables ? n'avez-vous pas contenu les troupes prêtes à fondre sur nous? D'ailleurs ils n'ont fait que leur devoir, n'ont accompli que le vœu de tous les citoyens, et n'out guère d'autre mérite que d'être arrivés les premiers à la Bastille ; car tout le monde y courait. Pourquoi donc leur accorder les principaux honneurs et de la révolution et de la solennité du 14 juillet? Pourquoi leur accorder le titre exclusif de vainqueurs de la Bastille ? Ce titre n'appartient qu'à la ville de Paris. »

C'est ainsi que l'on dénature les vertus et les faits les plus constatés : c'est ainsi qu'en supprimant l'attrait des récompenses on produit le dégoût, le désespoir, et que l'on prépare une contre-révolution. Oh ! que les électeurs, après tant d'heureux

ANECDOTES. /fil

travaux, firent bien de se cacher, pour ainsi dire, et de se taire !

Non contens d'oser répéter ces sophismes incendiaires , et pleins d'ingratitude , à nos soldats nationaux si généreux, si constamment dévoués à la patrie , ils leur représentèrent encore comme autant de diadèmes, comme autant de sceptres tyranniques , et cette couronne murale , et ces sabres , ces fusils adjugés sans conséquences ultérieures, par la nation, à des hommes modestes et qui se gardaient bien de montrer à tous propos , comme les faux braves , leurs récentes cicatrices.

Enfin ils eurent soin, et c'est ce qui devrait ouvrir les yeux sur leurs trames criminelles, de répandre parmi les braves qui avaient commencé l'insurrection (i) , qui en avaient mérité les premières récompenses, que les honneurs accordés par la municipalité à leur hardi patriotisme, ne seraient bientôt plus que des honneurs secondaires.

Faut-il être surpris qu'avec tant d'artifice , ils aient subitement changé l'opinion de la multitude, et que le public séduit n'ait plus regardé que comme des usurpateurs et des aventuriers, de bons citoyens qu'il avait si souvent applaudis , recommandés , et dont il avait sincèrement déploré le sort, aussi injuste que rigoureux?

Dès lors il ne fut plus question dans Paris que

(1) MM. les ci-devant gardes-françaises. D

432 ÀKECÛOTfES. y

de faire révoquer le décret, ou den venir aux mains. L'enfer s'en réjouit, en tressaillit!

Ce fetf soigneusement attisé par les infatigables ennemis de la constitution , par ceux qui ont juré de la détruire , allait allumer un incendie , qui, de proche en proche , pouvait embraser foute la France, car c'est la ce qu'ils veulent et voudront jusqu'au dernier soupir.

Cependant nos chefs les surveillaient , et nous avions soin de les instruire d'un moment h l'autre des progrès de cette sourde commotion, mais telle, que la ville se partageait en deux factions. « Hâtezvous, disait-on; déjàf l'on montre secrètement , on offre de l'or et des poignards, n

Il n'y avait pas une heure à perdre : la moindre hostilité pouvait occasioner un grand carnage. On savait cependant que les vainqueurs, habitans du faubourg Saint-Anfoine s avaient remercié de leurs services plusieurs milliers d'hommes qui les étaient venus trouver la piôche ou la pique h la main.

Profitant de ces dispositions, nous invitons, à neuf heures du malin, tous les vainqueurs de h Bastille à se rassembler dans 1 église des Qnîttze- Vingls (i), et ndus nous y fendons nous-mêmes, le maire a notre téte.

Neuf cents bons patriote^, forts du décret dont ils avaient le droit de s'autoriser , cousternés cepen-

(1) Faubourg Saint-Antoine.

dant , menacés , mais exempts de crainte , nous attendaient en silence et le feu dans les yeux. Et quels patriotes ! ceux qui avaient emporté la Bastille ; ceux qui ne demandaient pas mieux que d'aller sur-le-champ en attaquer une autre; ceux enfin que la nation venait de couronner après tant de promesses , après tant de délais.

Que leur dire? « On vous a tout donné ; il faut tout rendre. » Notre cœur en saignait ; nous eûmes cependant la force de le dire. « Si Ton allait nous prendre au mot , retirer toutes les grâces et nous déshonorer? » Notre maire fait signe qu'il va parler : on l'écoute , d'abord avec respect; bientôt ils s'attendrissent , et se rendent à nos instances réitérées. c< Quoi donc ! leur avions-nous dit , verserez-vous le sang de vos frères pour des distinctions frivoles ? Après avoir fait une si grande action, refuserez-vous d'en faire une autre plus sainte encore et plus sublime? »

— « Non, s'écrie l'un d'eux , et nous consentons à tout ce qu'il vous plaira. Tantôt, ajouta-t-il , je voulais mourir; je veux vivre maintenant pour suivre un bon conseil. »

Tous nous témoignent le même vœu , non par des mots , non par des cris , mais par l'un de ces élans muets qui manifestent tout-à-coup la profondeur du sentiment.

Ils se regardent , et tous arrachent le signe de leur première victoire : tous remettent entre les mains de notre digne chef le ruban qu'ils portaient

depuis la prise de la Bastille. « Tel est, dit Y un A entre eux , tel est notre arrêté ; nous vous en laissons la rédaction. Amis, ne perdons point de temps , afin que nos concitoyens ne tardent pas à reconnaître que nous méritions peut-être de leur part un peu plus d'égards et d affection. Allons ^camarades, marchons à rassemblée. »

Ils entrent. A la lecture de cet arrêté (1) , rédigé de manière à ne point compromettre le véritable honneur qu'ils chérissent bien plus que tout le reste, un sentiment de tendresse et d'admiration se peignit sur tous les visages; quelques-uns seulement en frémirent , en pâlirent : on eût dit que la paix , descendue du ciel, les avait confondus.

Les représentans de la nation reçurent avec sensibilité ce nouvel hommage, cé grand sacrifice; tout le monde convint que ce nouvel acte de patriotisme l'emportait sur le premier.

Persuadé que la concorde est rétablie , et charmé qu'on la doive aux vainqueurs de la Bastille , vainqueurs solennellement reconnus, je me suis hâté, au sortir de la séance , d'envoyer ce dernier article à l'imprimeur.

Au reste, je pense trop bien de mes concitoyens pour ne pas croire qu'ils rendront justice à ceux qu'ils ont tant de fois célébrés.

(1) On y lit cette clause essentielle : a Renonçant , si le bien de la constitution l'exige , aux honneurs qui leur ont été accordés par le décret du 19 de ce mois. » D.

Page 1