‹ Memoires sur la Bastille (volume 2)Chapitre 68 sur 69 · FIN DES ANECDOTES ET DES MEMOIRES DE DITS AULX · texte numérisé non relu

FIN DES ANECDOTES ET DES MEMOIRES DE DITS AULX

ÉCLAIRCISSEMFJSfS HISTORIQUES

'on aurait tort de s'attendre à trouver dans cette note des détails nouveaux , inconnus , sur le prisonnier mystérieux , sur l'illustre proscrit désigné par un grand nombre d'écrivains sous le nom de l'homme au masque de fer, quoique son masque fût de velours noir , et garni seulement de ressorts en acier. Les éditeurs de la Bastille dévoilée se sont chargés de nous expliquer , en partie , par quelle cause on a trouvé dans cette prison royale si peu de lumières sur le sort d'un homme qu'on y renferma pendant les dernières années de sa vie. Le document le plus précieux qu'ils aient eu entre les mains , comme nous l'avons dit dans l'avantpropos , est un registre sur lequel on consignait les noms des prisonniers, les causes de leur détention, la date de leur entrée , de leur sortie ou de leur mort. Ce registre présente une lacune à Tannée 1697, et cette lacune donne lieu de leur part à l'observation suivante : « Le folio 13 1 suit immédiatement le folio 1 19 ; par con- » séquentle folio 120 manque. Il n'a point été déchiré; il semble » au contraire qu'il a été enlevé avec beaucoup de soin et de pré- » caution. L'absence de cette feuille pourrai! servir de preuve à ce » que dit Sainte-Foix , relativement à l'homme au masque de fer. » U assure qu'en 1698 (année qui nous manque), M. dè Saint- » Mars , nommé au gouvernement de la Bastille , y arriva des îles » Sainte-Marguerite, emmenant avec lui ce prisonnier. Nous » croyons qu'il faut désespérer de trouver , dans les papiers de la » Bastille, des notes qui lui soient relatives. L'on aura mis autant » de précaution pour anéantir après sa mort tout ce qui aurait pu » donner quelques lumières sur son sort, qu'on en avait mis pen- » dant sa vie pour dérober aux regards des curieux le mystère

» caché sous ce masque de fer. » 1 > '••

Tout ne fut point anéanti cependant. Les éditeurs des Mémoires historiques, dans leur part du pillage des papiers renfermés à la

Note (A) , page ?4i-

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Bastille, ont trouvé quelques pièces qui ne donnent , il est vrai, que de faibles clartés , mais qui peuvent servir à rectifier des erreurs de dates , et par-là conduire à d'autres découvertes.

Ils donnent d'abord des détails sur lesquels on est généralement d'accord. Ils examinent ensuite les différentes conjectures auxquelles cette longue captivité a donné lieu ; ils rapportent les opinions diverses de l'auteur des Mémoires secrets , où l'on prétend que ce prisonnier était le comte de Vermandois , fils naturel de Louis XIV et de mademoiselle de La Yallière; de La Grange Chancel , qui , dans une lettre à Fréron , a voulu prouver que l'homme au masque de fer était le duc de Bcaufort; de Sainte-Foix, qui voit en lui le duc de Montmouth , fils de Charges II ; enfin de Voltaire , qui , sans s'expliquer sur le nom et le rang du prisonnier, dit que le marquis de Louvois l'étant allé voir à l'île Sainte-Marguerite , lui parla toujours debout et avec une considération qui tenait du respect. Ils remarquent que l'époque de sa détention dans ces îles, fut fixée par Voltaire à 1661 , par La Grange Chancel à 1669 , et par l'auteur des Mémoires secrets à la fin de i683.

a Par les observations qui nous sont tombées entre les mains , il *e trouve , ajoutent-ils , que Fauteur des Mémoires secrets , M. de Voltaire , M. de La Grange Chancel et M. de Sainte-Foix se sont tous également trompés sur les dates , et vraisemblablement sur leurs con jectures. Voici les observations que nous avons recueillies.

» Par une lettre du i3 août 1691 , que M. de Barbczieux écrivait -à M. de Saint-Mars, gouverneur des îles Sainte -Marguerite , il paraît que le prisonnier , connu sous le nom de masque de fer , était détenu depuis 167 1 . H dit : « Votre lettre du 26 du mois passé m'a été rendue. Lorsque vous aurez quelque chose à me mander du prisonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans , je vous prie d'user des mêmes précautions que vous faisiez quand vous écriviez à M. de Louvois. »

» M. de Saint-Mars , ayant été nommé au gouvernement d'Exilés en juin 1681 , il fut question du transferement de son prisonnier dePignerol à.... (vraisemblablement à Exiles).

» En 1698, au mois de septembre, l'homme au masque fut amené à la Bastille par M. de Saint-Mars , lorsqu'il vint prendre possession de ce gouvernement vacant par la mort de M. Bezcjneaux. M. de Saint-Mars était gouverneur des îles Saint- Honorât.

11 eut ordre de passer par Pignerol , pour y prendre l'homme au masque qui y était prisonnier, et l'amener lui-même à la Bastille.

» On ne l'appelait à la Bastille que l'homme au masque ou l'inconnu.

» On pourrait croire que ce prisonnier est arrive* aux îles Sainte- Marguerite au mois d'avril 1687, car, par une lettre de M. de Louvois à M. de Saint-Mars , gouverneur desdites îles , il est marqué qu'il n'y a point d'inconvénient de changer le chevalier de Thezut de la prison ou il est, pour y mettre votre prisonnier , dit-il , jusqu'à ce que celle que vous lui faites préparer soit en état de le recevoir.

» Ainsi en résumant ces observations, ainsi que les précédentes, et l'ordre des dates , il suit : i° Que le prisonnier au masque fut transféré d'un endroit inconnu où il avait été mis avant 1671 ,4 Pignerol , en 1671 ; de Pignerol à Exiles eu 1681 ; d'Exilés aux îles Sainte-Marguerite , en 1687 ; des îles Sainte-Marguerite à la Bastille , en 1698, où il est mort en 1703. 20. Que si le prisonnier n'avait que quarante -cinq ans lorsqu'il mourut, suivant l'extrait mortuaire de Saint-Paul, il serait clair qu'il naquit en i658, et que lorsqu'il fut mis entre les mains de M. de Saint-Mars , comme prisonnier , il n'avait que treize ans. Mais comme il est impossible de croire qu'après tant de précautions prises pour cacher la personne et le nom de ce prisonnier, on n'en ait pas pris également pour cacher son âge , nous pensons que l'extrait mortuaire de Saint-Paul est faux et inexact; et nous croyons , avec beaucoup de personnes , que ce prisonnier était le frère aîné de Louis XIV. »

Cette opinion est en efTet aujourd'hui la plus universellement admise, non sans quelque apparence de vérité. Les prétendus Mémoires du duc de Richelieu , rédigés par M. Soulavie, n'ont pas peu contribué à la mettre en crédit. On peut voir dans ces Mémoires comment, d'après le rédacteur, le duc , qui faisait tourner la galanterie au profit de sa curiosité , et souvent même au profit de la politique , obtint la révélation de ce secret important , et de quel prix il fut payé par une princesse. On apprend, par la déclaration qu'il rapporte , que la reine Anne d'Autriche accoucha d'un second fils huit heures après la naissance du prince qui régna sous le nom de Louis XIV. Ou voit quelles furent les raisons politiques qui purent déterminer Louis XIII à cacher, sous un j>ro-

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fond mystère , la naissance du second prince ; quelle étonnante ressemblance la nature avait mise entre les traits des deux jumeaux : par quelles circonstances le prince qu'on sacrifiait à la paix du royaume pénétra le secret de son sort ; et comment cette cruelle raison d'Etat qui l'avait éloigné de la cour, et peut-être du trône , dès son berceau, cacha sa vie entière dans une obscurité, dont tant d'années écoulées depuis sa mort n'ont pu dissiper encore les ténèbres. M. Soulavie , qui soutient cette opinion avec plus de méthode et de critique qu'aucune de celles qu'il avance dans les Mémoires de Richelieu , a d'ailleurs rassemblé à ce sujet , dans ces Mémoires, tomes III et VI , tout ce que d'autres écrivains avaient publié avant lui, et plusieurs anecdotes intéressantes qui leur étaient restées inconnues. Nous n'avons pas à le suivre dans la discussion qu'il entreprend ; nous ne saurions davantage grossir ce volume d'une foule de détails et d'extraits trop étrangers à l'époque qui nous occupe , aux Mémoires que nous publions. Mais notre tâche ne serait pas entièrement terminée , si nous omettions de citer le journal de M. Du Jonca , journal dont il est fait mention dans le passage de la Description de la Bastille-qui a donné lieu à cette note. La citation de ce journal appartient à notre sujet.

« Arrivé à la Bastille, Du Jonca, lieutenant de roi , enregistra en ces termes l'arrivée du mas.que, dans le livre de cette prison ; et c'est le père GrifFet, jésuite,, qui , le premier, a publié ces deux lambeaux curieuv tirés des archives d'un château d'où jamais aucun papier ne sortait; mais il était confesseur de la Bastille , et les jésuites et le gouverneur avaient bien sans doute leurs raisons en publiant ces anecdotes.

« Jeudi 8 septembre 1698 , dit Du Jonca , à trois heures après » midi , M. de Saint-Mars , gouverneur de la Bastille , est arrivé » pour sa première entrée , venant des îles Sainte -Mai guérite et » Saint-Honorat , ayant mené avec lui , dans sa litière, un ancien » prisonnier qu'il avait à Pignerol , dont le nom ne se dit pas , U- » quel on a fait tenir toujours masqué , et qui fut d'abord mis dans » la tour de la Bazinière en attendant la nuit , et que je conduisis » moi-môme, sur les neuf heures du soir, dans la troisième chambre » de la tour de la Bertaudière , laquelle chambre j'avais eu soin de » faire meubler de toutes choses , en ayant reçu l'ordre de M. de D Saint-Mars En le conduisant dans ladite chambre , ajoute

j> ML. Du Jonca , j étais accompagné du sieur Rosarges , que M. de » Saint-Mars avait amené avec lui , lequel était chargé de servir » et de soigner ledit prisonnier qui était nourri par le gouver- » neur. »

» Les dernières anecdotes qu'on a puisées sur le masque de fer, ont été publiées par M. Linguet, qui , long-temps détenu à la Bastille , obtint quelques renseigneraens des plus anciens officiers et serviteurs du château ; il donna ses notes à M. de La Borde , qui les a publiées en ces termes dans un ouvrage sur cet infortuné :

« i°. Le prisonnier portait un masque de velours et non de fer, » au moins pendant le temps qu'il passa à la Bastille.

» 3°. Le gouverneur lui-même le servait, et enlevait son linge.

» 3°. Quand il allait à la messe, il avait les défenses les plus » expi esses de parler et de montrer sa figure ; l'ordre était donné » aux invalides de tirer sur lui , s'il se faisait connaître ; leurs fu- » sils étaient chargés à balles, aussi avait-il le plus grand soin de » se cacher et de se taire.

» 4°. Quand il fut mort , on brûla tous les meubles dont il s'était » servi ; on dépava sa chambre ; on ôta les plafonds j on visita tous » les coins , recoins , tous les endroits qui pouvaient cacher un pa- » pier , un linge ; en un mot , on voulait découvrir s'il n'y aurait » pas laissé quelque signe de ce qu'il était. M. Linguet m'a assuré » qu'à la Bastille , il y avait encore des hommes qui tenaient ces » faits de leurs pères, anciens serviteurs de la maison , lesquels y » avaient vu l'homme au masque de fer. »

» Ce malheureux prisonnier , après un long martyre , mourut enfin en 1703 , à la Bastille , après y avoir resté cinq ans et deux mois; et le même qui avait enregistré son arrivée , constata sa mort dans le livre des prisonniers , en ces termes :

« Du lundi 10 novembre 1703, le prisonnier inconnu, toujours » masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint-Mars » avait amené avec lui , venant de l'île Sainte -Marguerite , qu'il » gardait depuis long-temps , s'étant trouvé hier un peu plus mal » en sortant de la messe , il est mort aujourd'hui, sur les dix heures » du soir , sans avoir eu une grande maladie ; il ne se peut pas » moins. M. Guitaud , notre aumônier , le confessa hier. Surpris » de la mort , il n'a pu recevoir les sacremens , et notre aumônier » l'a exhorté un moment avant de mourir. Il fut enterré le mardi

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» ao novembre, à quatre heures après midi, dans le cimetière de » Saint-Paul , notre paroisse ; son enterrement coûta 4o livres. »

» On cacha cependant son nom et son âge aux prêtres de la paroisse; et les registres de ce jour annoncent son inhumation en ces termes , extraits des registres :

« L'an mil sept cent trois, et le 19 novembre, Marchialy, âgé 7» de quarante-cinq ans ou environ, est décédé dans la Bastille, » duquel le corps a été inhumé dans le cimetière Saint -Paul, sa » paroisse , le 20 du présent , en présence de M. Rosarges , major , » et de M. Rcihl , chirurgien major de la Bastille , qui ont signé : » Rosarges, Rcihl. »

Note (B) , page 25g,

Dans les notes jointes , par Dusaulx, à la préface d'une édition de Juvénal donnée par lui en 1796, il décrit en ces mots l'horrible scène qui se passa sous ses yeux, dans la soirée du a septembre :

« L'impunité de cette journée , ainsi que des deux suivantes , fut la cause de nos plus grands malheurs. Membre de la législature , je demande , à sept heures du soir , qu'il soit envoyé sur-lechamp une députation aux prisons de l'Abbaye , où le sang coulait à grands flots. Je fus du nombre de ceux qu'elle choisit. Nous n'avions pas tous les mêmes intentions.

» Arrivés au premier guichet, et monté sur une chaise, je harangue le peuple , spectateur passif des massacres commencés. Ce n'était pas lui qu'il fallait persuader, mais une poignée de bourreaux soldés. Quoi ! mes amis , ra'écriai-je , ne reconnaissez-vous plus celui que naguères vous écoutiez si volontiers? Que vous étiez grands alors! que vous étiez bons et généreux!

» Le peuple me tend les bras : mais déjà les bourreaux me frappaient les joues avec le fer de leurs piques, d'où pendaient des lambeaux de chairs palpitantes; d'autres voulaient me couper la tête : c'en était fait sans deux gendarmes qui les retinrent. Ce fut alors que je vis traîner dans le ruisseau plusieurs cadavres, entre auties celui de Montmorin. Manuel , procureur syndic de la commune , accourt à mon secours , et verse des larmes que , malgré ce qu'on en a dit , j'ai toujours crues sincères. Bientôt nous sommes entraînés dans un tourbillon et séparés. Seul, au milieu de ce4

anthropophages , je m'écrie : Citoyens , l'Assemblée nationale est violée ! On me dit de loin : — Nous répondons de tous les députés. Cependant un monstre couvert de sang me saisit le bras : — Qu'êtesvous venus chercher ici? cela ne vous regarde pas j laissez -nous faire. Tenez, ajouta-t-il , regardez l'endroit d'où nous vous avons chassés. Je regarde , on y assommait un homme ; on l'éventrait à coups de baïonnettes. — Hé bien! sans vous , nous en aurions . Aé)h expédié trente.

m Le massacre continue sous nos yeux. N'ayant pas reçu le pouvoir de requérir la force armée , qui brûlait de marcher , nous revînmes pour rendre compte de notre déplorable mission. On nous écoute dans un morne silence , et Ton passe à l'ordre du jour , malgré le vœu de la majorité consternée.

Le lendemain j'allai trouver l'un des personnages qui avait le plus de crédit à cette époque. — Vous savez , lui dis-je, ce qui se passe ? — Fort bien , calmez-vous , cela finira bientôt ; mais il faut encore un peu de sang. J'en vis d'autres qui s'expliquèrent encore plus nettement.

» Je me rappelle un trait dont je fus pénétré. Atiotre retour et traversant l'Abbaye-Saint-Germain , un jeune homme éperdu se jeta dans mes bras. — Législateur, où allez-vous ? on tue ici près : on y meurt de minute en minute. Il me baise les mains ; il invoque le ciel. Je l'embrasse , et je gémis. »

Nous pouvons annoncer ici que les procès-verbaux de la fameuse Commune de Paris , pendant les sanglantes journées de septembre, seront , pour la première fois, imprimés et publiés dans cette Collection , à la suite des Mémoires relatifs à cette époque.

Note (G) , page 263.

L'idée de serrer entre tous les Français les nœuds d'une fédération constitutionnelle , avait été conçue dans le sein de la Commune de Paris. La proposition en fut portée à l'Assemblée nationale par unedéputation dont un des membres prononça le discours suivant :

« Chers et braves amis, jamais des circonstances plus impé- » rieuses n'ont invité tous les Français à se réunir dans un même » esprit, à se rallier avec courage autour delà loi, et favoriser de » tout leur pouvoir l'établissement de la constitution.

44^ ÉC LÀ.I RC I SSEMENS HISTORIQUES

» Dix mois sont à peine écoulés depuis l'époque mémorable où » des murs de la Bastille conquise s'éleva un cri soudain : Fran~ » çais , nous sommes libres. Qu'au même jour , un cri plus tou- » chant se fasse entendre ; Français, nous sommes frères.

» Oui , nous sommes frères , nous sommes libres ; nous avons » une patrie : trop long-temps courbés sous le joug , nous repre- » nous enfin l'attitude fière d'un peuple qui reconnaît sa dignité.

» Ce que nous avons tous formé , ce vœu du plus chéri des rois, » nous vous proposons de l'accomplir aujourd'hui.

» Nous ne sommes plus Bretons ni Angevins , ont dit nos frères » de la Bretagne et de l'Anjou; comme eux, nous disons : Nous » ne sommes plus Parisiens , nous sommes tous Français.

» Vos exemples et les dernières paroles du roi , nous ont inspiré » un grand dessein; vous l'adopterez; il est digne de vous.

» Yous avez juré d'être unis par les liens indissolubles d'une » sainte fraternité , de défendre jusqu'au dernier soupir la consti- » tution de 1 Etat , les décrets de l'Assemblée nationale , et l'auto- » rite légitime de nos rois. Comme vous , nous avons prêté ce » serment auguste ; faisons, il en est temps , faisons de ces fédé- » rations une confédération générale.

» Qu'il sera beau le jour de l'alliance des Français! un peuple de » frères , les régénérateurs de l'empire , un roi citoyen , ralliés » pour un serment commun à l'autel de la patrie ; quel spectacle » imposant et nouveau pour les nations !

» Nous irions aux extrémités du royaume nous unir à vous ; » mais c'est dans nos murs qu'habitent nos législateurs et notre » roi ; la reconnaissance nous retient et nous appelle auprès d'eux ; » nous leur offrirons ensemble , pour prix de leurs vertus et de » leurs travaux , le tableau touchant d'une nation reconnaissante, » heureuse et libre.

» Vous serez avec nous , braves guerriers , nos frères d'armes » et nos amis , vous qui nous avez donné l'exemple du civisme et » du courage , vous qui avez trompé les projets du despotisme , et » qui avez senti que servir la patrie c'était accomplir vos serr> mens.

» Et vous , dont la présence nous eût été si chère , Français que » les mers ou d'immenses intervalles séparent de nous , vous ap- » prendrez , en recevant l'expression de nos regrets , que nous

» nous sommes rapprochés par la pensée , et que malgré les » distances vous étiez placés au milieu de nous à la fête de la » patrie.

» C'est le i4 juillet que nous avons conquis la liberté, ce sera » le 1 4 juillet que nous jurerons de la conserver : qu'au même jour, » à la même heure , un cri général , un cri unanime retentisse » dans toutes lès parties de l'empire : Vive la nation , la loi et le » roi ; que ce cri soit à jamais celui du ralliement des amis de la » patrie , et la terreur de ses ennemis.

» Non , Français , la patrie , la liberté , la constitution n'auront » plus d'ennemis. Bientôt tous ces hommes qui portent encore et » semblent chérir leurs fers , s'élèveront à la hauteur de nos com- » munes destinées : ils aspireront à l'honneur de voir leurs noms » inscrits dans ce pacte de famille , monument de notre gloire et » garant éternel de la félicité de cet empire. »

Ce projet fut accueilli par des applaudissemens universels , et M. de Talleyrand , quelques jours après , en fit l'objet d'un rapport dont le Moniteur contient l'extrait en ces termes :

a M. l'évéque il Au tu n : L'Assemblée a ordonné à son comité de constitution de lui présenter un projet de décret relatif à la fédération dont l'époque est fixée au i4 juillet.

» Le comité a pensé que cette fête vraiment nationale ne pourrait se faire avec trop de solennité ; qu'une telle fête , en réveillant des souvenirs glorieux , en resserrant les liens de la fraternité entre tous les citoyens , en rendant sensible à tous les yeux le patriotisme qui anime tous les Français , achèvera de persuader aux ennemis de la révolution , s'il en existe encore , combien seraient vains les efforts qu'ils pourraient faire pour la détruire. Le comité pense en même temps que l'Assemblée , juge éclairé et sévère de la véritable grandeur, ne consentira pas à une magnificence ruineuse pour les peuples, et voudra sûrement présenter aux districts des idées d'économie dont ils seraient coupables de s'écarter. Il pense que l'Assemblée voudra consacrer en même temps des principes constitutionnels sur la garde nationale , afin que , dans cette ivresse patriotique , l'opinion publique ne puisse s'égarer un seul instant. 5)

La proposition fut décrétée après une discussion à laquelle prirent part successivement MM. La met h et La Fayette.

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Note (D) , page 284.

Les fausses indications données par l'infortuné M. de FlesselJes, sur les lieux où l'on pourrait trouver des armes, excitèrent particulièrement contre lui le ressentiment de la multitude. Le procèsverbal contient les détails suivans au sujet de la visite qu'on avait été faire aux Chartreux.

« Le prieur et le procureur général des Chartreux ont été présentés au comité , conduits par MM. Joly et Pons de Verdun , électeurs.

» Ces religieux , épouvantés du spectacle qu'offrait alors la place de l'IIôtel-de -Ville qu'ils venaient de traverser , ne pouvaient proférer un seul mot, et se soutenaient à peine.

» M. Joly , tenant à la main un ordre que M. le prévôt des marchands avait donné la veille au district de Saint-André-des-Arcs , pour aller prendre des armes aux Chartreux , en adressant la parole à ce magistrat , lui a dit : « Voilà , Monsieur , Tordre que » vous avez donné hier au district de Saint-André-des-Arcs , pour 5) l'autoriser à aller prendre des fusils aux Chartreux. Envoyés par » ce district, M. Pons de Verdun et moi , nous nous sommes trans- » portés ce matin au couvent des Chartreux avec cinquante hommes; » nous avons sommé M. le prieur et M. le procureur général de » nous délivrer à l'instant les armes demandées , en leur obser- » vant que votre ordre ne permettait pas de douter de l'existence » de ces armes. Us nous ont répondu qu'ils étaient fort étonnés de » ces ordres donnés à plusieurs districts ; qu'ils n'avaient jamais » eu aucune arme dans leur maison ; que ces ordres cependant les » exposaient au plus grand danger , en répandant dans la capitale 3> le faux bruit que leur couvent recélait un magasin d'armes ; que » depuis plus de douze heures le couvent était rempli d'une foule » prodigieuse de personnes qui se succédaient sans aucune in- » terruption , et qui , toutes , disaient-elles , venaient chercher les » armes cachées ; que la plus grande surveillance et le secours » de tous les bons citoyens avaient à peine suffi jusqu'à présent y> pour le garantir du pillage; que des recherches mille foisrépé- » tées , et par plus de vingt patrouilles différentes, devaient as- » surer bien certainement qu'il n'existait pas un seul fusil dans Je » couvent des Chartreux.

» Sur cette déclaration , nous les avons engagés à nous accom- » pagner à l'Hôte We-Ville , et les voilà. Voulez-vous bien , Mon- » sieur , nous expliquer ce mystère. »

» M. le prévôt des marchands a donné quelques signes d'embarras et d'hésitation ; puis il a répondu : Je me suis trvmpé

j'ai été trompé.

» Après des observations assez vives sur le danger manifeste d'une telle erreur, MM. Joly et Pons de Verdun ont demandé à M . le prévôt des marchands sa réponse par écrit, nécessaire à eux-mêmes, pour rendre compte à leur district de la mission dont ils ont été chargés , mais plus nécessaire encore aux Chartreux , pour les garantir de la fureur du peuple trompé , qui veut les forcer à donner des armes qu'ils n'ont pas.

» Alors M. le prévôt des marchands leur a donné un écrit daté , signé de lui , et conçu en ces termes : Les Chartreux ayant déclaré qu'ils n'avaient aucunes armes , le comité révoque l'ordre qu'il a donné hier. » ( Tome Ier , Procès-verbal des séances et délibérations de rassemblée générale des électeurs de Paris , pages 3g4 , 395,396.)

Dans une autre circonstance oii les accusations se renouvelaient contre lui avec plus de violence que jamais , et où il opposait à ses ennemis une présence d'esprit et une fermeté qui , peut-être , n'auraient pas même alors suffi pour écarter de lui le danger qui le menaçait , un membre du comité permanent prit la défense de M. de Flesselles , et rendit compte de ses efforts , de son zèle et de son patriotisme : ces détails sont intéressant pour sa mémoire.

« Deux particuliers se disant députés du Palais-Royal , sont entrés dans la salle du comité permanent, suivis d'un concours extraordinaire.

» L'un de ces deux particuliers , dont le maintien n'annonçait pas la modération , a dit , du ton le plus haut et le plus emporté , qu'ils étaient envoyés par les citoyens assemblés au Palais-Royal , pour dénoncer M. de Flesselles comme traître à la patrie ; que , depuis plus de vingt-quatre heures , il trompait ses concitoyens par de fausses promesses d'armes et de munitions qu'il retardait toujours à fournir sous les plus vains prétextes , pour livrer la ville à ses ennemis; qu'il était en relation avec les principaux aristocrates; qu'il avait surtout des intelligences intimes avec le prince de Conti ;

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qu'il fallait enfin que M. de Flessellcs vînt au Palais- Royal expliquer et justifier sa conduite.

» M. de Flesseiles a répondu avec une fermeté tranquille que sa conscience est pure , qu'il a rempli son devoir, qu'il ne demande pas mieux que d'éclairer sa conduite aux yeux de ses concitoyens ; que l'accusation relative à son intimité prétendue avec le prince de Conti , est une insigue fausseté ; qu'il n'a vu ce prince que deux fois en sa vie , encore dans des circonstances fortuites ; qu'il ne lui a jamais écrit , et qu'il n'a jamais reçu une seule lettre de lui.

» Un membre du comité permanent a pris la parole , et il s'est exprimé avec beaucoup de force et d'énergie sur le crime et les dangers d'une accusation capitale , qui n'aurait pour tout fondement que des suppositions , des inductions , des conséquences fausses d'un fait dont tous les incidens ne pouvaient être parfaitement connus de la multitude.

» Il a dit que depuis le moment où M. de Flesseiles était monté la veille à l'Hôtel-de- Ville , depuis le moment où il avait été confirmé dans la place de premier administrateur municipal par le peuple lui-même , il n'avait donné que des preuves de fidélité , de zèle et de patriotisme ; qu'il n'était pas sorti un seul instant de l'Hôtel-de- Ville j qu'excepté trois ou quatre heures de la nuit , données au repos le plus nécessaire , il n'avait pas cessé de travailler avec les membres du comité , de donner sous les yeux , tantôt des uns et tantôt des autres , et concurremment avec eux , tous les ordres nécessaires à la défense de la ville, contre les troupes dont elle est environnée ; qu'en cet état il est bien difficile de concevoir comment M. de Flesselles aurait entretenu, sans que personne s'en aperçût, des intelligences contraires au salut public. »{Prvcèsverbal des séances et délibérations de l'assemblée générale , pages a 1 4 , ai5, 216 , 217. )

Note (E) ipage 293.

La Bastille fut prise le i4 juillet 1789, environ à cinq heures trois quarts de l'après-midi.

Quelques jours après , la Commune de Paris nomma quatre commissaires, MM. Dusaulx, Oudart, Bourdon de la Crosnière et de La Grey , pour constater le nombre des vainqueurs , des blessés , des morts , de* veuves et des orphelins.

Le travail fut long et pénible. Ces Messieurs firent d'abord plus de cinq cents procès-verbaux. Ils furent obligés de recommencer plusieurs fois.

Enfin , pour terminer , ils demandèrent à la Commune deux nouveaux commissaires. MM. Thuriot de la Rosière et Dosmond furent nommés.

Ils choisirent ensuite, parmi les vainqueurs de la Bastille, huit adjoints, pour les aider à reconnaître ceux qui avaient en effet servi convenablement au siège.

Des séances publiques furent tenues en présence de tous les vainqueurs; de sorte que l'on ne peut rien contester à ceux qui ont été reconnus dans ces diverses séances.

Il reste encore plusieurs certificats à vérifier : on y procédera bientôt; et Ton ne rejettera aucun de ceux qui se présenteront avec des preuves suffisantes.

Les vainqueurs de la Bastille adjoints sont : MM. Hulin , Élie , Tournay,Thiryon,Rousselot,Cholat, Aubin Bonnemer et Maillard.

H résulte du travail de MM. les représentans de la Commune et de MM. les vainqueurs adjoints , que l'on compte de

Morts sur la place 83

Morts des suites de leurs blessures i5

Blessés ,#J 60

Estropiés i5

Vainqueurs qui n'ont pas été blessés 654

Veuves 19

Orphelins &

Total. ...... 849

( Eclaircissemens donnés par Dusaulx. )

Note (F) , page 293.

La publication de la pièce qu'on va lire est la preuve la plus convaincante de l'esprit d'impartialité dans lequel ont été rédigées les premières livraisons de la Bastille dévoilée. Cette déclaration contredit sur plusieurs points importans les rapports des assaillans ; elle a été rédigée par les soldats et sous-officiers renfermés dans la place au i4 juillet.

La garnison était composée de trente-deux soldats du régiment

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suisse de Salis-Salmade , et de quatre-vingt-deux soldats invalides , dont deux canonniers de la compagnie de Monsigny. a Ce sont eux , disent les rédacteurs de la Bastille dévoilée , qui nous ont donné le mémoire qui suit, et que nous allons copier littéralement.

a Le 1 a juillet, la révolution a commencé dans Paris : vers les sept heures du soir , l'on s'assembla dans différens quartiers , et l'on prit les armes.

» Le 1 5, à deux heures du matin , M. de Launay les fît prendre à la compagnie, et la fit rentrer dans l'intérieur, elle et trente-deux Suisses qui étaient depuis quelques jours à la Bastille. H fit fermer les portes du quartier , où la compagnie laissa tous ses effets : on mit seulement en dehors deux soldats invalides , sans armes, pour veiller à l'ouverture et à la fermeture des portes donnant sur l'Arsenal et la rue Saint- Antoine. Ces deux soldats furent arrêtés et conduits à la Ville dès le mardi matin i4. Après bien des dangers courus , des motions bien vives } faites à leur sujet par le peuple , ils ont obtenu leur liberté : ils sont présentement à l'hôtel.

» La garnison resta clans l'intérieur delà Bastille toute la journée du i3. L'on mit des factionnaires partout où le gouverneur les crut nécessaires , et douze hommes furent commandés pour monter sur les tours , afin d'observer ce qui se passait au dehors.

» Cette journée fut très-tranquille , si l'on en excepte de mauvais propos tenus à plusieurs reprises aux factionnaires par diverses troupes d'individus qui passaient. Entre onze heures et minuit , l'on tira sept coups de fusil à balle sur ces mêmes factionnaires qui étaient sur les tours ; ce qui causa une petite alarme. M. de Launay entendant crier aux armes / y monta, accompagné de plusieurs bas-officiers , pour voir ce que ce pouvait être. On lui rendit compte de ce qui venait de se passer : il resta une dennheui e , et , n'entendant plus rien , il descendit avec les hommes qu'il avait fait monter avec lui.

» Le i4 , sur les dix heures du matin , trois particuliers vinrent à la grille de la Bastille , et dirent au soldat qui y était qu'ils voulaient parler au gouveimeur , qu'ils étaient des députés de la Ville. Le soldat les conduisit au petit pont-levis de l'avancé , et fit dire au gouverneur que trois députés de la Ville, accompagnés d'une grande multitude , le demandaient. Le gouverneur et les autres officiers de l'état-major se présentèrent au premier pont, et le

firent baisser. Mais le gouverneur voyant la foule immense qui suivait ces députés , leur dit qu'ils ne pouvaient entrer que trois , et qu'il allait faire sortir pour otages quatre bas-officiers qui resteraient avec le peuple jusqu'au moment oii les trois députés sortiraient de la Bastille. Les quatre bas-officiers sortirent , et les trois députés furent introduits. Ils étaient encore au gouvernement , lorsque M. de la Rosière entra , également suivi de beaucoup d'individus de toutes classes, qui s'arrêtèrent dans la première cour, vis-à-vis le pont de l'avancé. Aus ilôt que les trois premiers députés furent sortis , M. de la Rosière parla à M. de Launay en ces termes : « Je viens , Monsieur, au nom de la nation et de la patrie , vous » représenter que les canons que l'on voit braqués sur les tours de » la Bastille causent beaucoup d'inquiétude et répandent l'alarme )> dans tout Paris. Je vous supplie de les faire descendre , et j'es- » père que vous voudrez bien acquiescer à la demande que je suis » ebargé de vous en faire.

» — Cela n'est pas en mon pouvoir , lui répondit le gouverneur; » ces pièces ont de tout temps été sur les tours : je ne peux les en » faire descendre qu'en vertu d'un ordre du roi. Instruit déjà des » alarmes qu'elles causent dans Paris, ne pouvant pas les faire » ôter de dessus leurs affûts , je les ai fait reculer et sortir des » embrasures. »

>* M. de la Rosière demanda au gouverneur la permission d'entrer dans la cour intérieure ; M. de Launay la lui accorda , mais avec peine , et d'après l'invitation que lui en fit M. de Losme , major. Y étant entré , M. de la Rosière somma les officiers et soldais qu'il y trouva , au nom de l'honneur, de la nation et de la patrie , de faire changer la direction des canons et de se rendre. Sur la provocation même du gouverneur, les officiers et soldats jurèrent qu'ils ne feraient pas feu et ne se serviraient pas de leurs armes , si on ne les attaquait.

» M. de la Rosière demanda ensuite et obtint du gouverneur la permission de monter sur les tours pour voir tout par lui-même et être dans le cas de rendre un compte plus fidèle de sa mission aux citoyens qui l'avaient envoyé. Descendu avec le gouverneur, il dit à haute voix dans la cour , en présence des officiers et de la compagnie , qu'il était content , qu'il allait faire son rapport au peuple , qu'il espérait qu'il ne se refuserait pas à fournir une garde

45o ÉCLÀIRCISSEMEWS HISTORIQUES

bourgeoise pour garder la Bastille , conjointement avec les troupes qui y étaient II sortit du château, et rentra avec M. de Launay au gouvernement. Le peuple , impatient de ne pas voir revenir son député , le demanda à grands cris ; aussitôt M. de la Rosière parut à une fenêtre , le calma , en lui disant que, dans un instant, il allait le joindre. En effet , quelques minutes après , il sortit.

» Mais , une petite demi-heure après , quelle fut la surprise des officiers de l'état-major et la nôtre , en voyant arriver le peuple en foule , armé de fusils, de sabres, d'épées, de haches, etc., et criant : Nous voulons la Bastille ! en bas la troupe! en parlant aux soldats qui étaient sur les tours. Nous priâmes aussi honnêtement qu'il est possible ces divers particuliers de -se retirer , et nous nous effor-

» Malgré nos représentations , le peuple n'en fut pas moins obstiné. Deux hommes (^montèrent sur le toit du corps-de-garde, qui était à côté du petit pont-levis , coupèrent et cassèrent , à coups de haches , les chaînes du grand pont , tandis que d'autres hachaient et écrasaient le petit ; ce qui nous obligea de leur dire fermement de se retirer , ou bien que l'on serait forcé de faire feu sur eux. Ils parvinrent à baisser le grand et le petit pont de l'avancé. Enhardis par ce succès , ils accoururent en foule au second pont pour s'en emparer , en faisant une décharge de mousqueterie sur la troupe.

» Nous fumes forcés de faire feu sur eux pour les empêcher d'abattre le second pont, comme ils avaient abattu le premier. Ils prirent la fuite et ils se retirèrent en désordre , une partie sous la voûte de la porte de bois , dans la cour de l'Orme , et une autre partie sous celle de la grille , d'où ils ont fait un feu continuel , sans cependant oser s'approcher pour attaquer le second pont.

» Une heure après cette attaque , Ton entendit , du côté de 1* Ar-

(i) L'un de ces deux particuliers est le sieur Louis Tournay , ancien soldat au régiment Dauphin, infanterie, et actuellement compagnon charron chez le sieur Girard , rue de Braque, au Marais. Nous Pavons coofronté avec les soldats invalides qui, sans en avoir été prévenus, 1 ont tous reconnu pour celui qui le premier était monté sur le pont de l'avancé avec une intrépidité dont on n'a jamais vu d'exemple.

senal, le bruit d'un tambour, accompagné de cris et d'acclamations terribles. Nous aperçûmes aussitôt un drapeau escorté par une foule immense de citoyens armés. Ce drapeau resta dans la cour de l'Orme avec la plus petite portion de la troupe qui l'avait accompagné ; la plus considérable s'avança jusque dans la cour du gouvernement , en nous criant de ne pas faire feu , que c'étaient les députés de la Ville qui voulaient parler au gouverneur ; qu'ils le priaient de descendre. IL de Launay et les bas-officiers qui étaient alors sur les tours , leur crièrent de faire avancer le drapeau et les députés de la Ville , et d'engager le peuple à se retirer dans la cour du passage. Au même instant, un bas-officier, nommé Guyot de Fleville , pour leur prouver que notre intention n'était pas de faire feu sur eux , retourna son fusil le canon bas et la crosse haute , et nous engagea à l'imiter , ce que nous fîmes surle-champ. Nous criâmes tous alors unanimement : a Ne craignez » pas , nous ne ferons pas feu , restez oii vous êtes. Faites avancer » votre drapeau et vos députés ; le gouverneur va descendre pour » leur parler. Nous allons baisser les ponts-levis pour les faire en- » Irer , et six de nous sortiront pour vous servir d'otages. »

» Après bien des prières de la part des soldats invalides , le peuple s'arrêta , et les députés entrèrent par la porte de bois dans la cour du passage , où ils ont dû voir tous les soldats sur les tours , la crosse du fusil haute , qui leur criaient d'entrer avec leur drapeau pour parler au gouverneur , en leur donnant leur parole d'honneur qu'ils ne feraient pas feu sur eux. Les députés ont dû voir également, sur la plate - forme , un pavillon blanc, en signe de paix et d'appel (i).

» Les députés restèrent dans cette cour environ dix minutes sans vouloir s'avancer pour parler au gouverneur, malgré la promesse des bas-officiers , qui leur criaient du haut des tours : « Venez vous expliquer avec le gouverneur; vous n'avez rien à » risquer , nous répondons de vous sur notre tête. »

» Sans écouter leurs propositions , les députés se retirèrent dans

(i) Les personnes qui étaient en dehors , nous ont bien dit avoir vu tous ces divers signaux j mais il n'était pas possible d'entendre les invitations que ks invalides assurent avoir faites.

453 ÉCLÀ.IRCISSEMENS HISTORIQUES

la cour de l'Orme , où ils restèrent plus d'un quart d'heure , ou a se consulter, ou à écouter ce que nous n'avions cessé de leur erier , de ne pas s'en aller , qu'on leur remettrait la Bastille , s'ils étaient de vrais députés de la Ville.

» Le gouverneur nous dit : « Vous devez voir , Messieurs , que » ces députés et ce drapeau ne sont pas de la Ville ; c'est sûrement » un drapeau dont le peuple s'est emparé et dont il se sert pour » nous surprendre. Si c'étaient vraiment dfcs députés , ils n'au- » raient pas hésité , d'après les promesses que vous leur avez » faites, de venir me faire part des intentions de l'Hôtel-de- » Ville. »

» Les députés ne restèrent pas plus d'un quart d'heure dans la cour de l'Orme ; ils partirent , emmenant avec eux une très-petite partie des personnes qui les avaient accompagnés. La plus grande resta , et remplissait les trois cours de l'Orme , du passage et du gouvernement. Les députés partis , le peuple se porta en foule à l'attaque du second pont , résolu de l'ahattre comme le premier. Les bas-officiers criaient des tours , aux assaiUans , de ne pas avancer , qu'on allait faire feu sur eux ; mais ceux-ci ne voulaient rien entendre. A leurs cris, à leur acharnement, la compagnie pensa que les députés , qui venaient de se présenter , n'étaient pas des députés de la Ville. Le gouverneur ordonna de faire feu : cette décharge les dispersa , et plusieurs restèrent sur la place.

» Ils ne se retirèrent pas loin , et continuèrent à tirer sur les bas-officiers postés sur les tours. Ce fut alors qu'ils commencèrent à briser, à coups de haches , les portes du quartier ; incommodés par le feu de la place , ils ne purent les enfoncer toutes : ils les - abandonnèrent , coururent forcer celles de derrière , et pillèrent le quartier.

» Une heure après ils amenèrent trois voitures de paille, et mirent le feu au corps-de-garde avancé, au gouvernement et aux cuisines. Ce fut dans ce moment qu'on tira un coup de canon à mitraille , le seul qui soit parti de la Bastille pendant le combat qui a duré cinq heures ; on ne se défendit qu'avec des fusils (1).

(i) 11 nous a paru démontré par la déposition des invalides, des Suisses, des porte- clefs, et de quelques assiégeras qui n'ont pas quitté la place, qu'on n'avait effectivement tiré que ce coup de canon de la

Quel avantage prétendait-on retirer de cet incendie ? Il était plus préjudiciable qu'utile aux assiégeans, et , loin de faciliter la prise de la Bastille , il servait à la défendre , el à rendre le second pont imprenable (1).

» C'est alors que nous vîmes paraître les gardes -françaises qui placèrent , dans la cour de l'Orme , deux pièces de quatre , un canon plaqué en argent, venant du garde-meuble , et un mortier. On plaça encore deux pièces à la porte qui communique au jardin de l'Arsenal. On nous a assuré , depuis la reddition du fort, que ces pièces , avant d'être ou nous les avons vues , avaient été placées près de la pompe et du passage de Lesdiguières et du culde-sac Guémenée. Cet appareil redoutable n'eût pas suffi pour réduire la Bastille , si la garnison , quoique trop peu nombreuse pour la défendre , eût eu à combattre des ennemis de l'Etat et de la Nation. Depuis quarante-huit heures nous n'avions d'autres vivres que ceux qui se trouvèrent au quartier lorsque le gouverneur nous le fit quitter.

» Nous ne devons pas oublier de citer les nommés Ferrand et Béquard, qui sauvèrent la ville de Paris du plus grand des malheurs. Vers les quatre heures du soir , le gouverneur , vivement sollicité

Bastille. L'on a pu confondre le canon avec le fusil de rempart qui était placé, comme nous l'avons dit, au trou pratiqué dans le tablier du grand pont- le vis, et dont on a eflectivement fait plusieurs décharges. On a pu également confondre, à une certaine distance, le bruit du canon avec celui de la inousqueterie qui partait de îa plate-forme et de beaucoup de créneaux. Les officiers de l'état-major et de la compagnie ont eux-mêmes fait le coup de fusil. Ce qui a pu contribuer à accréditer cette erreur, c'est que le canou des assiégeans, ne rencontrant pas toujours la Bastille, passait quelquefois par-dessus, et les boulets étaient s portés fort loin au-delà.

(i) Cet incendie était effectivement si nuisible aux assiégeans, que 1« nommé Réole , mercier près Saint-Paul , M. Élie, officier de la Reine , et trois ou quatre autres citoyens furent pour retirer ces voitures. Ils en écartèrent une; mais la seconde leur présentait plus de difficultés ; elle était en face du pont dormant, et bouchait précisément l'entrée du fort. Le nommé Reole parvint , à lui seul , à retirer cette voiture enflammée , après avoir perdu deux de ses camarades tues roides à côté de lui.

454 ÉCLAIRC I8SËMENS HISTORIQUES "

parles bas-officiers de rendre la Bastille , voyant lui-même qu'il ne pouvait plus long-temps en soutenir le siège, manquant de vivres , prit la mèche d'uue des pièces de canon de la cour intérieure pour mettre le feu aux poudres qui étaient dans la tour de la Liberté , ce qui aurait immanquablement fait sauter une partie du faubourg Saint-Antoine , et toutes les maisons voisines de la Bastille , si ces deux bas-officiers ne l'eussent empêché d'exécuter son dessein : ils lui présentèrent la baïonnette et le firent retirer. Le nommé Ferrand repoussa de l'en tr.ee de la saintebarbe le gouverneur , qui descendit alors de la tour de la Liberté , d'où il fut également repoussé par le nommé Béquard (1).

» C'est alors que M. de Launay demanda à la garnison le parti qu'il fallait prendre , qu'il n'en voyait pas d'autre que de se faire sauter plutôt que de s'exposer à être égorgé par le peuple , à la fureur duquel on ne pouvait échapper; qu'il fallait remonter sur les tours , continuer de se battre , et se faire sauter plutôt que de se rendre (a).

» Les soldats lui répondirent qu'il était impossible de se battre plus long-temps, qu'ils se résigneraient à tout plutôt que de faire périr un aussi grand nombre de citoyens , qu'il était plus à propos de faire monter le tambour sur les tours pour rappeler , d'arborer un drapeau blanc , et de capituler. Le gouverneur, n'ayant pas de drapeau t donna un mouchoir blanc. Les nommés Rouf et Rou-

(1) Le nommé Ferrand existe encore, et ses camarades, en sa présence, nous ont confirmé ces faits. Quant au malheureux Béquard, dés qu'on eut ouvert la porte, il reçut deux coups dVpée, et eut le poignet abattu d'un coup de sabre. Sa main fut portée en triomphe dans toutes les rues de Paris ; l'on a cru pendant long-temps que c'était celle d'un porte-clefs. 11 fut arraché de la Bastille et conduit à la place de Grève, où il a été pendu. Si, d'après les preuves que nous en avons, on ne peut pas révoquer en doute la belle action de ce Béquard , quelle famille a plus de droits que la sienne à la commisération publique ? II a laissé dans l'indigence une femme et des enfans, dont il était Tunique soutien.

(1) Lea porte-clefs , tons les soldats qui étaient dans l'intérieur, nous ont assuré que M. de Launay avait parlé plusieurs fois de se faire sauter, qu'il avait même demandé, comme une grâce, un seul baril de poudre qui lui avait été refusé.

lard montèrent sur les tours, arborèrent le drapeau, firent trois fois le tour de la plate-forme avec le tambour qui rappelait , ce qui dura environ un quart d'heure ; le peuple faisait un feu continuel sans faire attention au drapeau ni au rappel.

» Un quart d'heure après que les invalides et le tambour furent descendus, les assiégeans, voyant que l'on ne faisait plus feu d'aucun côté de la Bastille(i), s'avancèrent en faisant toujours des décharges jusqu'au pont de l'intérieur et en criant : Abaissez le pont. L'officier suisse leur adressa la parole à travers une espèce de créneau qui se trouvait auprès du pont-levis , et leur demanda de sortir avec les honneurs de la guerre ; on lui répondit que non. Ledit officier écrivit la capitulation et la passa par le même trou , en disant qu'on voulait bien se rendre et poser les armes , si toutefois on promettait de ne pas massacrer la troupe ; l'on se mit à crier : Abaissez votre pont , il ne vous arrivera rien.

» C'est sur cette promesse que le gouverneur donna la clef du petit pont-levis , qu'il avait dans sa poche , aux nommés Gaïard , caporal , et Pereau , bas-officier, qui ouvrirent la porte et baissèrent le pont. U est certain que , si Ton eût prévu ce qui allait arriver, on n'aurait baissé le pont que quand on aurait apporté une capitulation par écrit , bien en règle et signée de la Ville.

» La porte ne fut pas plutôt ouverte que le peuple se précipita dans la cour , se jeta sur les invalides qui avaient déposé leurs armes le long du mur à droite en entrant. Les Suisses étaient de l'autre côté , mais ils échappèrent à ce premier mouvement; couverts de sarreaux de toile , on les prit pour des prisonniers. D'ailleurs on ne les avait pas vus , ils n'étaient pas montés sur les tours; ils étaient dans la cour où ils faisaient un feu continuel , tant par les créneaux que par des trous qu'ils avaient pratiqués dans le pontlevis (a).

(i) Nous n'avons pu mettre d'accord, sur ce point, les assiégeans et les assiégés. Est-ce de l'intérieur des tours? est-ce de la cour que l'on a fait feu? Nous l'ignorons. Dans la confusion qui régnait alors , était-il bien possible aux citoyens armés de distinguer leur feu d'avec celui de la place ?

(a) De ces trente-deux Suisses, il y eu a encore dix à douze répandus <lans les divers districts de Paris. Nous en avons fait venir plusieurs , ils

456 ÉCLÀIttCISSEMENS HISTORIQUES

» Le peuple e'tait tellement aveuglé , qu'il se porta en foule dans le logement des officiers de l'état-major, en brisa les meubles, les portes, les croisées. Pendant ce temps , des citoyens qui étaient dans la cour tiraient sur ces mêmes citoyens qu'ils prenaient pour des gens de la garnison : il y en eut plusieurs de tués.

» Les invalides furent conduits comme des esclaves dans plusieurs endroits de Paris ; vingt-deux furent menés à l'Hôtei-de- Ville. Après des humiliations et des tourmens de toute espèce , ils y virent en y arrivant deux de leurs camarades pendus. Ce spectacle leur fut plus sensible que la mort. On les présenta à un officier de Ville , qui leur dit : « Vous avez fait feu sur vos concitoyens , vous » méritez d'être pendus , et vous le serez sur-le-champ. » A l'instant des voix s'élevèrent de toutes les parties de la place , qui criaient : Livrez-nous-les , que nous les pendions. Aussitôt des gardes-françaises (1) ont demandé notre grâce, et le peuple, revenu à lui-même, nous l'a accordée. Nous nous reposâmes environ une demi-heure , et les gardes-françaises nous escortèrent eux-mêmes jusqu'à laNou-

sont convenus avec nous des faits contenus dans ce Mémoire. Aucun d'eux n'a été tué pendant le combat; un seul Ta été après. Le hasard a voulu que ce fût celui qui avait placé, chargé et pointé le fusil de rempart qui a fait tant de ravage. 11 avait été embarqué pendant pl usieurs années de la guerre dernière, et il avait appris, sur les vaisseaux du roi , la manœuvre du canon. Se sentant probablement plus coupable que ses camarades, dès que le pont-levis fut baissé, il voulut fuir; il fut tué dans la cour du passage d'un coup de sabre ou d'un coup de baïonnette. Le reste du détachement fut conduit à l'Hôtel-de-Ville j les gardes-françaises demandèrent et obtinrent leur grâce.

(i) C'est en grande partie au sieur Marqué , ci-devant sergent de grenadiers au régiment des gardes-françaises, et actuellement sous-lieutenant de la compagnie de grenadiers soldée, casernée à la porte Saint- Antoine, que les invalides sont redevables de ce bienfait signalé. Apres avoir, conjointement avec ses camarades (comme il nous l'a rapporté lui-même ) , demandé et obtenu leur grâce , il les fit pltcer au nombre de vingt-deux et onze petits Suisses au milieu du détachement qu'il commandait, et les conduisit par la place des Victoires., malgré le peuple qui voulait qu'on les promenât au Palais-Royal , jusqu'à la Nouvelle- France. Soldats, citoyens, hommes, voilà la véritable gloire! Emaemiy nt le combat, mais amis après la victoire.

velle-France dans une de leurs casernes, où ils nous ont fait donner à souper et à coucher : nous y passâmes la nuit fort tranquillement, et le lendemain matin nous partîmes pour nous rendre à l'hôtel.

» Il est aisé de voir que la Bastille n'a pas été prise d'assaut. L'on n'a point fait de brèche ; nous défions qui que ce soit de le prouver ; l'on est entré lorsque nous avons eu baissé le pont , et M. Elie est le premier militaire que nous ayons vu dans la cour.

» Les invalides n'ignorent pas tout ce qu'on leur impute ; peutêtre reviendra-t-on sur leur compte quand on saura les circonstances fâcheuses dans lesquelles ils se sont trouvés. S'ils résistaient plus long-temps aux ordres du gouverneur , ils devaient être fusillés par les Suisses; il fallait donc qu'ils fusillassent les Suisses , et qu'Us trempassent leurs mains dans le sang des officiers qui les commandaient.

» Les invalides ont perdu tout ce qu'ils possédaient; leur quartier a été entièrement dévasté.

» La garnison n'a perdu qu'un seul homme pendant le combat , je nommé Fortunié , tué roide sur les tours. Il y a eu trois ou quatre soldats invalides légèrement blessés.

État des personnes tuées ou blessées après la reddition de la place.

» M. de Launay , gouverneur , décapité à la Grève ;

» M. de Losmc-Salbray, major , tué à la Grève, vis-à-vis l'Arcade-Saint-Jean ;

» M. de Miray, aide-major, tué rue des ïournelles}

» M. Person, lieutenant de la compagnie, tué sur le Port-aux- Blés;

» M. Caron, lieutenant de la même compagnie , blessé en quatre endroits diflerens , conduit à l'Hôtel-Dieu (1);

» Le nommé Dumont, soldat invalide , massacré dans le château , mort la nuit suivante à l'Hôtel-Dieu ;

» Les nommés Asselin et Béquard , pendus à la Grève (a).

» Ici finissent le Mémoire et les renseignemens qui nous ont été fournis par les soldats invalides. ^(Bastille dévoilée; 2e livrai., p. 87.)

(1) Cet officier est sorti de l'Hôtel-Dieu parfaitement guéri , et est actuellement aux Invalides.

(?) On a cru pendre les deux canonniers , et on s'est trompé.

458 ÉCLAIRCISSEMEH5 HISTORIQUES

Note (G) y page 3i5.

On va trouver , dans un extrait du procès-verbal , le discours de M. de Lally et le tableau des mouvemens d'enthousiasme qu'excita dans l'Assemblée cette vive et brillante improvisation.

« M. de Lally-Tollendal a pris la parole , et a dit :

» Messieurs,

» Ce sont vos concitoyens , vos frères , vos représentons qui » viennent vous donner la paix. Dans les circonstances désas- » treuses qui viennent de se passer, nous n'avons pas cessé de par- » tager vos douleurs , mais nous avons aussi partagé votre ressen- » timent ; il était juste.

» Si quelque chose nous console au milieu de l'affliction pu- » blique , c'est l'espérance de vous préserver des malheurs qui » vous menacent.

» On avait séduit votre bon roi ; on avait empoisonné son cœur » du venin de la calomnie ; on lui avait fait redouter cette nation » qu'il a l'honneur et le bonheur de commander.

» Nous avons été lui dévoiler la vérité : son cœur a gémi ; il est » venu se jeter au milieu de nous ; il s'est fié à nous , c'est-à-dire , » à vous ; il nous a demandé des conseils , c'est-à-dire les vôtres. » Nous l'avons porté en triomphe , et il le méritait. H nous a dit » que les troupes étrangères allaient se retirer -, et nous avons eu » le plaisir inexprimable de les voir s'éloigner. Le peuple a fait » entendre sa voix pour combler le roi de bénédictions ; toutes les » rues retentissent de cris d'allégresse.

» Il nous reste une prière à vous adresser. Nous venons vous » apporter la paix de la part du roi et de l'Assemblée nationale. » Vous êtes généreux ; vous êtes Français ; vous aimez vos femmes, » vos enfans , la patrie, il n'y a plus de mauvais citoyens parmi » vous : tout est calme, tout est paisible.

» Nous avons admiré l'ordre de votre police , de vos distribu- » tions , le plan de votre défense ; mais maintenant la paix doit » renaître parmi nous , et je finis en vous adressant , an nom de » l'Assemblée nationale , les paroles de confiance que le souverain » a déposées dans le sein de cette Assemblée : Je me fie à vous ; » c'est là notre vœu , il exprime tout ce que nous sentons. »

» Ce discours, interrompu souvent par des transports qu'il était impossible de réprimer, a porté l'Assemblée au dernier degré d'enthousiasme et de sensibilité. Les citoyens qui environnaient M. le comte de Lally-Tollendal , l'ont pressé dans leurs bras ; une couronne de fleurs a été jetée sur lui du fond de la salle : on a voulu la placer sur sa tête ; il a résisté de toutes ses forces ; il a tenté plusieurs fois d'en faire hommage à l'Assemblée nationale , en la dirigeant sur la tête de M. Bailly, son premier président.

» Mais , malgré ses efforts , la couronne a été placée et retenue sur la tête de M. le comte de Lally-Tollendal ; et , dans cet état , il a été porté et présenté par la fenêtre à la multitude qui couvrait la place de l'Hôtel-de-Ville , et qui faisait tout retentir de son allégresse. » {Procès-verbal , etc. Tome Ier, p. 453 et suhr. )

Note (H) , page 3fa.

Le passage qu'on va lire ne permet pas de douter qu'il n'ait existé autrefois des instrumens de torture à la Bastille ; et puisqu'ils s'y trouvaient, on peut en inférer 'qu'ils étaient mis en usage.

« Comme il vit , » dit La Porte en parlant du maître des requêtes qui l'interrogeait , a que toutes ces belles paroles ne m'ébranlaient pas , il changea tout d'un coup de ton , et me dit que, puisque je me voulais perdre, il m'allait apprendre bien d'autres nouvelles que je ne savais pas. En même temps, il tira un papier de son sac , et , en me le montrant : « Voilà , dit-il , un arrêt par lequel vous êtes condamné à la question ordinaire et extraordinaire; voyez où vous en êtes , et où vous jette votre opiniâtreté. » H me fit descendre dans la chambre de la question. , avec le sergent de la Brière ; et là ils me firent voir tous îes instrumens, me les présentèrent, et me firent un grand sermon sur les ais, les coins , les cordages, exagérant le plus qu'ils pouvaient les douleurs que cela causait , et comme cette question aplatissait les genoux : ce qui véritablement m'aurait étonné , si je n'eusse été résolu à quelque chose de pis , et si je n'eusse tenu la paix dans mes mains en disant à propos ce que j'avais ordre de dire. Je lui dis que le roi était le maître de ma vie , qu'il pouvait me Tôter, et qu'à plus forte raison il pouvait me faire aplatir les genoux ; mais que je savais qu'il était juste, et que je ne pouvais croire

46o ÉCLAIRCISSEMENS HISTORIQUES

qu'il consentît qu'on me traitât de la sorte sans l'avoir mérité, h (Mém. de La Porte , page 177. )

Ceci est positif. Aussi la présence de ces instmmens de gêne , ce passage des Mémoires de La Porte , les rapports faits par d'autres prisonniers) et telle disposition- des esprits portés naturellement à tout craindre , dans des lieux ou l'on peut tout oser par la force et tout ensevelir dans le mystère , ces différences causes réunies avaient-elles généralement accrédité l'opinion que pour des causes, même légères , on donnait la question dans les cachots de la Bastille. Madame de Staal rapporte dans le morceau qui suit , avec l'intérêt qu'elle répand sur tout ce qui sort de sa plume , et les craintes qu'elle en avait conçues , et la singulière méprise qui servit à fortifier ses craintes,

((Soulagée des plus grandes peines de mon état, j'en aurais goûté le repos , s'il n'eût été troublé par une funeste pensée qui m'assiégeait continuellement. Quelques jours avant que je fusse à la Bastille , l'abbé de Chaulieu m'avait conté, à l'occasion de tous les gens qu'on y mettait, des histoires effrayantes de ce qui s'y passait j entre autres celle d'une femme de condition , à qui autrefois on y avait donné la question , sans lui faire son procès ; et si rudement qu'elle en était demeurée estropiée toute sa vie. Il prétendait que ce moyen y était souvent employé sans aucune formalité, et que l'exécution s'en faisait par les valets de la maison. Cette opinion , qu'il m'avait mise dans l'esprit, avait de quoi m'alarmer. Je passais pour instruite du secret de l'affaire. J'étais sans doute supposée aussi faible que les femmes ont coutume de l'être , d'ailleurs un personnage peu important. H y avait toute apparence que si l'on tentait cette voie , le choix tomberait sur moi. Frappée de cette idée , j'avais un extrême désir d'en éclaircir les fondemens ; mais je ne savais comment m'y prendre : je hasardai , un jour que j'étais avec notre lieutenant de roi , d'amener la conversation sur plusieurs choses que j'avais ouï dire se faire à la Bastille. Il les traita la plupart de contes puérils. Enfin , baissant le ton , comme on fait ordinairement quand on est embarrassé , je lui dis qu'on prétendait qu'on y donnait quelquefois la question sans forme de procès. Il ne me répondit rien. Nous nous promenions dans ma chambre pendant cet entretien : il fit encore un tour et s'en alla assez brusquement. Je demeurai tout éperdue, et plus

persuadée que jamais du sinistre traitement qu'on me destinait. Je crus que notre homme en était informé , et que cette connaissauce lui avait fermé la bouche; ne voulant ni prévariquer dans son ministère , ni avancer par la prévoyance le mal que je devais subir. Je continuai de me promènera grands pas, faisant sur ce sujet de profondes réflexions. Je n'avais à cœur que de bien faire , et je ne me souciais ni de souffrir ni de mourir; mais je craignais ce que peut contre les résolutions les plus fortes l'excès de la douleur , et je n'osais me répondre de moi dans un cas où je n'avais pas ma propre expérience pour garant. J'en appelai d'étrangères à mon secours. Pourquoi ne ferai-je pas , me disais-je , ce que d'autres ont fait? On souffre des opérations affreuses pour sauver sa vie. Que fait la douleur ? Elle arrache des cris , et ne peut vous forcer d'articuler des paroles. Après cet examen , je me tranquillisai , et j'espérai de moi , soutenue par de puissans motifs , ce qui n'était pas au-dessus des forces de la nature. Je m'aperçus parla suite que notre lieutenant était sourd d'une oreille ; et , me ressouvenant que j'avais adressé mon interrogation de ce mauvais côté, je ris de la vaine frayeur que son apparente circonspection m'avait causée. » {Mém. de mad. de S/au/ tome II \p. h y.)

Note (1), page 398.

Les notes qu'on va lire sont extraites ou du grand registre dont il est parlé dans l'avant-propos , ou des feuillets détachés qui servaient pour ainsi dire de brouillons à ce registre. Nous avons copié textuellement ces détails dans la Bastille dévoilée. L'on a vu plus ha ut les motifs qui doivent donner confiance en ce recueil pour toutes les pièces dont la date remonte à des époques antérieures à la révolution. Le registre, ou plutôt les diflerens registres qui contenaient ces notes, commencent en 1 663, et s'arrêtent en 1761 ; mais dans cet intervalle de cent années, ils présentent un trèsgrand nombre de lacunes. Les principaux ministres signataires des ordres d'entrées, pendant cet espace de temps , sont : Le Tellier, Colbert , Louvois , Phelipeaux, Barbezieux , Chamillart , Chauvelin, Amelot, d'Argenson, le duc de La Vrillière,le duc de Choiseulet le maréchal de Belle-Isle. Nous n'avons pu donner toutes les notes portées sur les registres ; nous avons choisi les plus remarquables, soit à cause des personnages qu'elles concernent, soit

462 ÉCLÀIRCÏSSEMENS HISTORIQUES

parles causes de détention qu'elles indiquent.On sait qu'au nombre de ces causes se trouvait la publication des écrits défendus et des livres obscènes. Nous n'avons pu nous dispenser d'indiquer le titre ou la nature de ces mauvais ouvrages par des initiales , et nous prions ceux qui seraient tentés d'en faire, à notre égard , un sujet de reproche , de se rappeler que ce recueil , destiné à l'histoire , n'est écrit , surtout dans la partie qui renferme les notes et les éclaircissemens , ni pour les jeunes gens ni pour les femmes.

Année i663. a Le sieur de La Bazinière , trésorier de l'épargne. — On conjecture , sans en avoir la certitude , que ce prisonnier a donné son nom à une des tours de la Bastille.

» Pradier. — Sorti après deux mois de détention , à condition qu'il ne se mêlera plus de gazettes.

1681. » Le comte de Clermont-Tonnerre. — Ordre de se rendre lui-même.

» Le sieur de Berlye. — Ordre de se rendre lui-même. — Affaire de poison.

» Plusieurs Italiens, savoir : Paul Trovato, Victorina Trovato , dom André Trovato. — Soupçonnés de composer des drogues et poudres suspectes de poison. Le jugement en déficit.

» Margnan, prêtre. — Lettre de M. de Seignelay, en date du 3i décemb., qui demande par ordre de quel ministre il a été arrêté.

i684. » Le nommé Duménil.— Lettre de M. de Seignelay , qui demande combien de temps il y a qu'il est prisonnier, et pourquoi.

11 Le nommé Délasse, remis à un officier de la prévôté de l'Hôtel, pour le conduire à la cour. — Lettre de M. de La Reynie , pour qu'on ne parle à personne du prisonnier amené le matin à la Bastille , et que personne n'ait connaissance de son nom. — Lettre du chancelier Le Tellier , pour faire garder à vue l'homme que M. de La Reynie a envoyé à la Bastille , et dont il lui mandera le nom.

1686. » Le nommé Desvallons. — Pour avoir tenu des propos insolens contre le roi.

» Le père de Hanne , jacobin irlandais. Fou dangereux.

» Le sieur Dupret , sa femme , ses filles et ses domestiques , de la religion prétendue réformée. — Pour avoir voulu sortir du royaume.

1688. » Jean Martinon, ccuycr, natif de Nîmes. — Mort et enterré à SaintrPaul, U 3o juillet 1$%*, après huit jours de maladie ; s'est

confessé trois fois, et est mort en bon catholique; sa femme et sa fille en ont eu soin pendant toute sa maladie.

» Joachim Girard , ci-devant valet de chambre et maître d'hôtel du maréchal d'Aumont. — Pour recherches de trésor.

i68q. » Poupaillard. — Mauvais catholique (ce motif se trouve à chaque page).

» Le sieur Cardel. — Pour la religion , qui a servi de motif que voici : Pour des raisons très-importantes qui regardaient la sûreté de la personne du roi ; mort subitement le 1 5 juin 1715.

» Le marquis de Cessac. — Pour poison. — Déchargé d'accusation après treize mois de prison.

169a. » Dayrolle , Français de nation. — Trouvé sur un vaisseau ennemi. Il est sorti de la Bastille pour aller chez son frère se faire traiter d'une maladie , ayant une garde du château.

» Le prétendu marquis Desportes , sa femme , sa cuisinière , son laquais, et les nommés Ranson, Chabot, de Loi me et Chevalier. — Tous entrés le même jour , sans motifs , sans observations , et même sans ordre des ministres connus.

» Jonas de Lamas , boulanger de son métier. — Qui vomit des exécrations contre le roi. — Transféré à Bicêtre , après vingt ans de séjour à la Bastille.

1695. » Jean Pardiac, prêtre du diocèse de Condom. — Pour libelles contre les jésuites.

1696. » Le sieur Jsaac Armet de La Motte, gentilhomme de Bourgogne. — Transféré à Char en ton , après avoir resté à la Bastille 54 ans 5 mois 10 jours.

» Jean Hasting, Anglais, capitaine d'un vaisseau du roi de Danemarck.— Tenu pour suspect.— Soupçonné de mauvais desseins contre l'État , nommément d'avoir formé le projet de brûler les vaisseaux du roi , pendant qu'ils seraient désarmés dans le port de Brest.

» François Davaut. — Accusé d'être quiéliste.

1697. » Jean Pardieu , prêtre. — Pour mariage de protestans. 1702. » Le sieur Constantin de Renneville, Français, auteur de

l'Inquisition de la Bastille.— Transféré à Lille.— Ce prisonnier a été arrêté à Versailles , et conduit à la Bastille par deux hoquetons.

» Le sieur La Perche , maître en fait d'armes.— Accusé d'avoir dit que le roi ne songeait qu'à sucer ses peuples , qu'a manier le

464 ÉCLURCISSEMENS HISTORIQUES

c... de sa vieille , et qu'il sera bientôt le roi des gueux : que les officiers mouraient de faim ; que Sa Majesté avait ruiné son royaume en chassant les huguenots, et que le roi se f... du peuple.

(Nous copions littéralement les motifs de détention , tels qu'ils existent dans le registre que nous avons sous les yeux.)

» Le prince de Riccia. — Chef de la conspiration de Naples contre Philippe V. Il a déclaré, dans son interrogatoire , qu'il a été informé de la conspiration formée parles Espagnols, pour faire passer le royaume de Naples à l'archiduc ; que le principal agent , pour la négociation de cette entreprise , était Sotto Mayor , gouverneur du château de Sainte-Hélène. Ce prisonnier avait été renfermé à Marseille, de Marseille à Vincennes, de Vincennes à la Bastille , d'où il sortit en 17 1 3 pour aller à Orléans jusqu'à nouvel ordre.

1708.» Le sieur Germain Veillart,ouWillard,bon historiographe, janséniste outré. — Ce prisonnier était en relation avec le P. Quesnel, dès 1667 jusqu'à sa détention. Il faisait imprimer ses ouvrages, et faisait toutes ses affaires à Paris. Il a subi quatre-vingt-neuf interrogatoires ; il est tombé malade le jour de sa sortie , et il est mort quelques jours après.

» Le sieur Duplessis , Flamand. — Resté onze ans à la Bastille , pour avoir contribué à la liberté du P. Quesnel , détenu prisonnier dans le palais de l'archevêque de Malines.

» 16 novembre 1707. Un sieur Claude Lenoir. — Pour avoir engagé quinze jeunes gens pour la marine , et les avoir cédés à son frère , capitaine au régiment de Vexin.

» Laurent D'Houry , imprimeur. — Pour avoir manqué de respect, dans son almanach, au roi Georges , en ne le nommant pas comme roi d'Angleterre, ou plutôt de la Grande-Bretagne.

1716. » Jean-François- Armand Duplessis, duc de Richelieu , entré le 4 mars , sorti le 4 août. — Pour duel avec M. de Matignon, comte de Gace. Il y a eu une procédure au parlement pour cette affaire. L'arrêt du parlement du ai août 1716 ordonne un plus amplement informé de trois mois , et cependant liberté. Le duc de Richelieu était alors âgé de 20 ans ; il avait déjà été mis à la Bastille , le 22 avril 1711 , et y est revenu le 28 avril 1719.

» François Barrois, libraire. — Pour avoir imprimé et débité des livres défendus et séditieux.

ET IMÈC14S OFF1CIKLLES. /|f)*>

» Jean Le Fèvre , prêtre du diocèse de Trêves. — Accusé d'avoir tenu des discours insolens contre M. le duc d'Orléans , en ers termes : « M. le régent en use d'une façon si extraordinaire , qu'il » ne pourra que lui en arriver malheur; qu'il y avait une ligue » formée pour l'attaquer, si les choses ne changeaient pas avant » le 1er janvier. Quant à moi , je ne le manquerai pas d'un coup » de pistolet ; et , s'il ne change de note , son affaire n'ira pas loin . »

1728. » L'abbé Blondel , dit le frère Laurent. — Il y avait une assemblée de jansénistes au château de Vermouillet , près Poissy , où l'on composait des ouvrages contre la constitution. M. de Melliaud , intendant de Flandre , arrête un paquet de livres très-suspects à l'abbé Blondel, qui venait de Hollande. Ce Blondel était fameux écrivain des jansénistes. — Il a composé une nouvelle Vie des saints, et était gagé du sieur Despret, libraire ,pour composer des ouvrages de cette nature.

» Les papiers du sieur Blondel ont été remis à la bibliothèque du roi , en conséquence d'un arrêt du conseil.

» La dame Jourdain , ou Théodou. — Elle entrait dans Paris des imprimés contre l'assemblée d'Imbrun ; elle a été interrogée chez M. Hérault.

» Pierre Vaillant , prêtre du diocèse de Troyes , natif de Mercysur-Scine. — Fameux dans le parti janséniste en 1725. Il fut charge de la procuration de M. de Senez , pour adhérer , en son nom , aux protestations faites et à faire par MM. de Montpellier et de Bayeux , et autres évêques opposans à la bulle unigenitus , étant autorisé à passer tousles actes tendantà s'unir avec lesdits évêques, et à s'opposer à la constitution; il se mêlait aussi d'écrire des nouvelles ecclésiastiques ; il colportait , il distribuait tous les imprimés . sur les affaires du temps.

» Le sieur Thibout fils , imprimeur , place Cambray. — Soupçonné de relation avec les Chartreux de Hollande , et d'avoir imprimé et distribué des livres contraires à la religion , à l'État et aux bonnes mœurs.

» Le nommé Poupé , dit Saint - Orner , portier de madame l'abbesse de Port-Royal. — H a été arrêté sur la demande de M. le comte de C ha roi lais , sollicité par madame de Courchaup. Labbesse avait refusé de recevoir cette dame ; on s'était présenté à l'abbaye à heure indue , sous le nom de M. le comte de Charol-

4C(3 ÉCLAIRC1SSEMENS HISTORIQUES

lais , et le portier fit quelques réponses dures de la part de cette abbesse , qui a pris vivement sa défense.

» Pourjé a été arrêté pour satisfaire au comte de Charollais , et savoir de lui ce qu'on désirait savoir.

» Le père François Louvard , religieux bénédictin de l'abbaye de Gilblas-des-Bois. — Accusé de cabaler dans son ordre contre la bulle unigenitus. Il était en relation avec tous les jansénistes du royaume et avec ceux de Hollande.

» Claude Laudin , courrier de Lyon. — Arrêté a la barrière chargé de libelles et imprimés contre la constitution , portant titre : Lettres de Paris à un ami de propince , au sujet des violences que l'on exerce tous les jours contre les appelans.

1730. Antoine Patron, janséniste- et convulsionnaire. — Condamné à être au carcan pendant deux heures , par arrêt de U Chambre du 5 mars 1731 .

» Michel Aubert, gagne-denier, crocheteur de la constitution.

» Le sieur Chantereaux , donneur de faux avis jansénistes.

1732. » Jean Fiet, cuisinier du collège de Navarre. — Janséniste qui allait fréquemment à Saint- Médard, où il se procurait des convulsions volontaires sur la tombe de M. Pâris ; et ce par le conseil d'un parent dudit sieur Pâris : ce qu'il a avoué.

» Pierre Lahier, garçon boulanger , et Claude- François Tursau , apprenti bourrelier. — Les médecins ont reconnu , et ils ont avoué qu'ils se procuraient des convulsions qu'ils faisaient cesser à volonté.

» Le sieur Chalandas , prêtre habitué à Saint-Germain-TAuxerrois , accusé de prêcher avec trop de chaleur sur les affaires du temps , et d'avoir avancé des principes contraires au respect dn au saint-siége. — Il a été interdit de confession et de prédication. Il l'était encore six ans après. ,

» Gervais - Martin Comtri , graveur, fils d'un fossoyeur de l'église Saint-Séverin. — Pour avoir fait des vers destinés à être mis au pied d'une gravure qui représentait un arbre, entre les branches duquel on aperçoit MM. Nicole, Quesnel, Pâris et autres ; deux jésuites sciaient cet arbre par le pied , pendant que plusieurs autres tâchaient de l'abattre en le tirant avec des cordes.

» La nommée Lefèvre, jeune convulsionnaire miraculée. — Elle avait jusqu'à trente convulsions par jour; elle en avait d'in-

ternes et d'externes ; elle en a en à la Bastille ; il allait chez elle tin grand concours de monde pour voir ses convulsions. — Elle a été transférée à l'Hôpital.

1733. » Claude Souchon , et Pierre Segain , l'un maître et l'autre garçon chapelier. — Pour avoir planté une croix au Port-Royal , ou ils furent arrêtés.

1734. » Le sieur de La Faye , capitaine de dragons. — Pour avoir interrompu le spectacle de la comédie italienne.

» Le sieur Robert de La Motte, gentilhomme servant S. A. S. monseigneur le duc d'Orléans. — Pour avoir assassiné Bruny , limonadier , pour jouir de sa femme. Ce prisonnier n'est resté que six mois à la Bastille.

» Le sieur abbé Vallaud, janséniste, chef de la secte des éliséens. — Cette secte de jansénistes voulait le faire passer pour le véritable prophète Elie, qui était venu sur terre pour la conversion des Juifs et la réprobation de la cour de Rome.

» Soudan , dit le frère Canard. — On l'appelait frère Canard , parce que , lorsqu'il était dans le monde , il barbottait dans toutes sortes d'impuretés.

1735. » Le comte Daverne , -— qui apprenait à son fils , âgé de cinq ans, à avoir des convulsions, et qui dissipait son bien à entretenir des convulsionnaires. ,

» De Bellefonds , — ayant une belle main pour faire jouer de malheur, et affaire de 1$ dame Mesgriny.

1757. » Angélique Noël, fille d'un vitrier dit Poirier. — Pour avoir cassé beaucoup de vitres chez son père , à l'occasion de Saint- Médard et de M. Paris.

1741. » Le sieur Baculard d'Arnaud, poète licencieux. — Auteur d'un ouvrage obscène, intitulé : Y Art de f. Transféré à

Saint-Lazare.

» Lc«sieur d'Arnoncourt de Moran. — Pour avoir fait imprimer Y Art fief.....k Moulins , à la femme de M. de Noinville son oncle , intendant de Moulins.

» La demoiselle Ollier. — Colporteuse du livre du P. des C. D. B.

» Le sieur Jean-Louis Lanniet , curé de Saint-Pierre de Saint- Denis , près Paris. — Accusé de séduire des femmes.

» Le sieur abbé de Noury , clerc de l'ordre de Clunv. — Impliqué dans l'impression de 1). B., P. des C.

4^3 IfiCLlIRClSSEMENS 1IISTORJQUES

I74a. » IiC sieur abbé de Gouffé, principal du collège du Piessis , pour divertissement des fonds du collège. — Accusé de mauvaises mœurs. Il y a eu une commission.

» Le sieur de La Borguc , prêtre du diocèse de Lyon. — Il élevait la jeunesse aux convulsions.

1745. » Pierre Azua. — Pour l'affaire de La Raessnis, du faux bon du roi pour être fermier général. Ce prisonnier a tué à la Bastille, le 17 avril 1745, avec une bûche, le nommé François Pipat , qui allumait son feu.

» Le sieur abbé Lenglet Dufresnoy. — Pour ouvrage qu'il a fait imprimer contre les ordres de M. le chancelier.

1744. » Le sieur Duprcz. — Il était secrétaire de M. de La Chétardie , ambassadeur de France en Russie , et soupçonné d'infidélité. Son innocence reconnue après quinze mois de détention , le roi lui fit donner i5oo francs de gratification.

» Jacques Durant, garçon limonadier. — Nouvelles licencieuses qu'il distribuait dans le café.

i?45. » Le sieur comte de Thelis. — Pour intrigues à la courr et avoir voulu donner un placet au roi étant à la chasse.

» Le sieur Maudry , Genevois. — U tenait des discours impertinens contre l'Etat dans les cafés.

» La femme Peigner. — Intrigante qui avait des avis à communiquer au roi.

» La demoiselle Ma ric-Magdeleine Bonafjpus , femme de chambre de madame la princesse de Montauban. — Auteur du Tomastès où I on faisait le-journal de ce qui s'était passé à Metz, à la maladie du roi, et du rétablissement de madame la duchesse de Châteauroux. Transférée , lors de sa sortie , au couvent des Bernardins de Moulins en Bourbonnais.

1746. » Le sieur abbé de Lor , prêtre du diocèse de Rhodes, grand janséniste. — Son véritable nom est Fraissuz ; mort» s'étant pendu dans sa chambre dans la nuit du 19 au 20 septembre 1 746 : enterré à Saint-Paul. Il a passé pour être mort d'un coup de sang.

1 ?48- » Le sieur de La Bourdonnaie , capitaine de frégate. — H y a eu une commission. — Déchargé de l'accusation intentée contre lui , par arrêté de la chambre de l'Arsenal du 3 février 1751 , et* qui a ordonné, sous le bon plaisir du roi , qu'il soit élargi.

1749. » Le sieur abbé Fleurs , prêtre. — Pour fabrication de

faux billets de la loterie royale. — Pendu en place de Grève, par arrêt et jugement de la chambre de l'Arsenal.

» Le sieur Darles de Montigny. — Pour l'impression du livre intitulé : Th. Pà.

» Jean Laçasse. — Garçon de vaisselle du Grand-Commun , qui avait mis en entrepôt , dans la chapelle du roi à Versailles , une édition entière du P. des C.

» Le chevalier de Beîlerive , ancien capitaine de dragons. — Pour mauvais propos contre le roi , madame de Pompadour et les ministres. — On le dit fils naturel de M. le duc de Vendôme.

» Daury , garçon chirurgien. — Affaires d'État. — Pour faux avis de poison contre madame de Pompadour , et avoir lui-même composé une boîte remplie de drogues assez suspectes, adressée à celts dame pour donner du poids à son avis. Transféréà Vincennes lors de sa sortie.

» La demoiselle Dupont. — Soupçonnée d'avoir connaissance des auteurs de vers contre le roi.

» André Dubuisson, faux sorcier. — Ce prisonnier faisait voir le diable au duc d'Olonne , pour lui attraper de l'argent.

i75o. » Le sieur abbé Langlet Dufrcsnoy. — Auteur d'un almanacli où il faisait l'éloge de la maison S tu art. , et établissait que le prince Édouard était le légitime héritier de la couronne d'Angleterre, et le roi Georges un usurpateur.

1761 . » La dame Sauvé, première femme de chambre de monseigneur le duc de Bourgogne, et Marie-Charlotte Anquety , femme Mezières, sa femme de chambre. — Affaire d'État. Cette dernière prisonnière était enceinte lorsqu'elle a été arrêtée , et sur un ordre du roi, contresigné Phelipcaux, elle est sortie de la Bastille pour aller faire ses couches chez la dame Pilon , sage-femme à Paris. Elle y a été conduite par le sieur d'Hémery et le commissaire de Kochebr une , lesquels l'ont ramenée, après ses couches faites, à la Bastille , oii elle a été reçue conformément à un autre ordre du roi. (Voyez p. 191.)

» La demoiselle Gravelle. — Pour Mémoires contre les sieur cl dame de Montmartcl, et contre le marquis de Béthunc. Transférée à Vincennes après treize mois de séjour à la Bastille.

» Le sieur abbé LangletDufresnoy. — Pour des lettres anonymes cou Ire des personnes dans les premières places. Il cskà ob.eivcr

4jO ÉCLÀIRCISSEMEWS HISTORIQUES

que ce prisonnier est entré six fois à la Bastille ; savoir r

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