‹ Mémoires sur la campagne de LithuanieChapitre 1 sur 14 · DEDICACE · texte numérisé non relu

DEDICACE

Apianissez les voies du Seigneur et rectifiez ses sentiers.

J'ai traité le même sujet en allemand, et j'ai dédié mon ouvrage à la nation allemalade, alors je m'étais borné à présenter les faits, aujourd'hui , je déduis de ces faits les conséquences qu'ils renferment. C'est toujours vers la terre de Germanie que mes espérances se tournent. Seulement, après avoir parlé aux peuples, je voudrais aussi dire la vérité aux souverains, et leur faire comprendre leurs intérêts qui sont les nôtres.

Puisse la Providence susciter bientôt , au seîn du vaste corps germanique , un autre Gustave Adolphe , capable de fonder la liberté politique

de ses compatriotes , comme son précurseur assura par le glaive leur liberté religieuse. Les peuples appellent . de tous leurs vœux un chef qui joigne aux lumières et à la vertu l'énergie de la volonté. Qu'il vienne cet homme fort par la générosité de son cœur, fort par une position sociale qui lui donne le droit d'établir dans ses états le berceau de la régénération européenne.

Ah! si quelque monarque est à la hauteur de cette héroïque mission , fasse le ciel que ma faible voix trouve de récho dans son âme! Empereur, roi , duc ou prince , vengeur futur de la plus sainte des causes, messie de la Uberté, c'est à lui que je m'adresse, en lui disant:

Prince !

Regardez autour de vous , non avec l'œil ardent ou apathique d'un pouvoir jaloux ou incapable, mais avec l'œil calme et plein de scfUicitude du maître de l'art qui , pour guérir un malade , confié long-tcms à des mains

moins pures ou moins habiles, joint aux lumières de la science le zèle du dévouement.

Voyez le grand malade , prince , voyez les peuples , voyez Thumanité , entendez les gémissemens des populations germaniques et slaves. Demandez leur où est le mal qui cause leur agitation ; elles vous diront :

»Nous réclamons la liberté, qui nous »a été promise et que nous avons payée »de notre sang; nous désirons la paix »et l'assurance de la conserver long- »tems. Nous voulons travailler pour »nous et pour nos familles. C'est avec »une douloureuse indignation que «nous donnons le fruit de nos sueurs , »et que nous nous voyons enlever nos «enfans , pour entretenir une force » militaire préjudiciable à nos intérêts , »à nos droits, à notre liberté; une » force qui naguère fut indirectement » complice du plus odieux des atten- ))tats, de la destruction d'un peuple )) magnanime. Nous détestons cette po- «lilique sans entrailles qui s'efforce

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5) d'étouffer jusqu'à nos sympathies.

»Nous voulons au moins , à l'exemple »de nos ancêtres, pouvoir donner »rhospitalité aux malheureux de tous »les pays. Nous sommes las de nour- »rir, souvent au prix de la misère, »un état expectant , pire que la guerre «elle-même. Enfin, nous ne voulons «plus que nos frères tiennent toujours »le sabre levé sur nos têtes : il est tems »que le règne de la justice succède au » règne de la force brutale, et que »tous , tous sans exception se soumet- »tent au joug de la loi. Les gouver- »hemens doivent être faits pour les «peuples , et non les peuples pour les » gouvememens .

»Jusques à quand, au sein de leur » commune patrie, les Allemands ren- » contreront-ils à chaque pas , ces fron- 9 tières factices, ces jalouses barrières, »ces innombrables lignes de douanes, » funestes à l'industrie et au commerce, »plus funestes encore à la force et à ))!' indépendance nationales? Prince , il )>faut réunir tous ces peuples frères ,

î)et recomposer cette noble famille.

» L'ennemi de la civilisation, sous le »voile d'une perfide anuûstie, con- » somme la destruction physique et «morale de la Pologne , et menace la «vieille Europe d'une nouvelle inva- »sion des barbares : l'unité germani- »que , voilà le plus ferme rempart «qu'on puisse opposer au barbare gérant du Nord.«

Prince, vous venez d'entendre les plaintes et les vœux de la société souffrante ; hâtez-vous ; le mal fait des progrès effrayants. Vous pouvez encore faire descendre du trône conune un bienfait , ce que plus tard les peuples arracheraient à ce même trône comme une dette. Sans crainte et sans arrière-pensée , embrassez la cause des lumières et de la liberté. Les peuples verront en vous l'envoyé de Dieu et leur appui ne vous manquera pas.

La France dirigée par un homme de génie parut devoir exercer ce glorieux patronage du monde civilisé; mais celui qu'on appela l'homme des

destinées se laissa enivrer par sa haute fortune , et son despotisme , vainement protégé pai^ la gloire , tomba au premier souffle de la liberté.

Et les peuples furent trahis encore une fois ; et les princes dont ils avaient relevé les trônes , leur donnèrent Fesclavage pour prix de leur dévouement. Aussi la justice de Dieu ne se fit-elle pas attendre. — Qu' est-il besoin de rappeler les terribles exemples qui viennent d'épouvanter les rois, et de prédire ce qui les menace?

Nous aussi, prince, nous avons offert aux nations un mémorable enseignement. Notre révolution qui paraissait si téméraire , non seulement aux étrangers , mais à la plupart d'entre iious, fut cependant sur le point de triompher, malgré l'immense disproportion des forces , malgré des fautes sans nombre. Pourquoi? parce qu'elle marchait sous l'égide de la vraie liberté. Mais lorsque des malheureux, égarés ou criminels, prenant le masque du désespoir, eurent dé-

tourné la plus belle révolution de sa voie , et changé la liberté en une hideuse anarchie , tout fut perdu

Prince, profitez de ces grandes leçons: voyez Napoléon mourant dans Fexil: voyez les trônes écroulés ou chancelants ; et nous , infortunés !

voyez-nous dans rabîme du malheur.

Toutes ces catastrophes ont eu lieu, lorsqu'on dévia du chemin de la vraie liberté.

Mais avant de vous revêtir de cette dictature toute populaire, rentrez en vous-même, prince; interrogez votre conscience. Si vous vous sentez assez pur , assez désintéressé pour ne point succomber à Tenivrement du succès, invoquez le Dieu de force et com- , mencez l'œuvre.

Songez que ce n'est point par les foudres de la guerre que vous devez triompher. Vous entreprenez une conquête morale ; à l'exemple du Christ , vous étendrez votre influence par la parole et par la vérité. Faites comprendre aux peuples votre pensée et

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Totre but, ils s'empresseront de répondre à votre appel*

Vous leur direz : » Peuples slaves , ^peuples germaniques! l'heure de la «délivrance est arrivée , levez-vous !

3) Propriétaires , cultivateurs , indus- »triels, citoyens de toutes les classes, » ralliez vous autour de moi; de cœur )>et de sentimens, aidez-moi de tout »vos moyens, mais ne quittez point » vos paisibles travaux , car je viens pro- »téger tous les droits et tous les intégre ts ; je vous apporte avec la liberté » l'ordre et la justice qui la conservent- « )>Mais toi, ardente jeunesse, qui »sens bouillonner dans tes veines , avec »le sang du jeune âge , le feu du pa- »triotisrae et l'ambition des grandes » choses, viens te ranger autour de »moi-, résigne-toi aux privations, aux » fatigues, aux sacrifices. Jeunes gens, » réprimez la fougue de l'âge , obéissez pour vaincre. Immolez à l'intérêt général toutes les passions individuel- )>les. Préparez vos armes avec un pieux » recueillement ; apportez dans la lutte

»qui va commencer le sentiment du » de voir, et le respect le plus minu- )>tîeux des droits de l'homme : c'est par » la vertu que vous nous rendrez digne »de la liberté. «

Aux militaires de tout rang et de toute nation vous direz : » Soldats l »j'ai pris les armes pour la liberté; »vous aussi vous êtes armés pour » défendre et non pour opprimer. — » Joignez -vous donc à moi ! défen- »dons ensemble notre liberté , la li- »berté de nos pères et assurons celle ))de nos enfans. Rappelez-vous les «exemples que vous ont donnés vos » devanciers en 1812; ils se sont levés «contre le despotisme de Napoléon, »et bien loin de les condamner, les «souverains les ont récompensés, et «la patrie l^ur a marqué sa recon- «naissance; c'est qu'ils avaient com- «pris l'élan des masses qui voulaient «marcher à la liberté , et s'ils n'ont »pas été assez récompensés par l'his- «toire, c'est qu'ils ont attendu les

» malheurs du grand homme, pour le »quîtler.« —

Dites, prince, aux jeunes armées de r Allemagne que le véritable honneur est dans la conscience de chacup. Une fois donc que vous aurez fait sonner l'heure de la liberté , tout homme qui porte un cœur allemand , soldat , sous-officier , officier , général , devra accourir , tendant une main de frère au soldat accouru des pays voisins. —

Rassurez les états , en leur déclarant qu'ils ne changeront de nom , de forme géographique , de forme de gouvernement, que lorsque les populations suffisamment et légalement représentées l'auront décidé- Que tous sachent que vous avez pris les armes pour placer les lois au-dessus des hommes, au lieu qu'aujourd'hui 1^^ hommes sont au-dessus des lois .

Promettez, Sire, et avec la ferme résolution de tenir votre serment , que vous-même , une fois l'œuvre accomplie , vous vous démettrez de votre

pouvoir suprême et reconnaîtrez les lois au-dessus de vous.

Ayant ainsi rassuré les peuples, et anéanti tout danger de votre propre ambition, donnez-leur encore la confiance dans la fermeté de votre résolution. — Lorsque donc vous aurez tiré répée , rejetez le fourreau esclave loin de vous , et que chacun voie qu'entre vous et la liberté calme et vertueuse , c'est à la vie et à la mort.

Marchez , prince , avec un cœur droit et une volonté ferme , sous la bannière de la liberté, portant Folivier d'une main , le glaive de l'autre , et la force de vos ennemis sera votre force , leurs armées seront vos armées , et votre triomphe joint à celui de la liberté , volera non seulement de clocher en clocher, mais passera de bouche en bouche et pénétrera tous les cœurs.

Vous n'aurez à combattre que les hommes pervers , suppôts du despotisme , qui seront peu nombreux , tandis que l'immense majorité des cœurs

vertueux et désintéressés devancera au loin vos bannières et entonnera le cris d'amour pour vous : Aplanissez les voies du Seigneur et rectifiez ses sentiers.

HENRI DEMBINSKI,

générai polonais»

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