‹ Mémoires sur la campagne de LithuanieChapitre 6 sur 14 · II · texte numérisé non relu

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tageraicnt ep autant de détachemens qu'ils \oiidraicni , pour faire la petite guerre ; cela donna lieu à de longs discours pour et contre, qui finissaient toujours par reconnaître le mauvais état moral de la troupe. J'écoutais, sans dire mot, que chacun eût dit son a\is; alors je pris la parole et dis: Messieurs, on parle beaucoup du mauvais esprit de la troupe, et personne ne veut toucher la véritable raison de cette démoralisation ; je vous demande si ce n'est pas le commandement du général Gielgud qui en est cause ; le manque de confiance qu'on a en lui fait que l'esprit de la troupe ne peut se relever tant qu'il commande; je propose donc à élire un d'entre nous comme chef, et je serai avec joie son subordonné, si c'est un plus jeune en grade que moi qui sera élu. Là-dessus on se récria, surtout Clilapowski , Szymanowski , et le colonel du génie Wisniewski , que ce n'était pas faisable. Chlapowski dit, qu'il ne connaissait que Tobéis-

sance passive , et qu il ne pouvait concevoir qu'une armée se formât en Diétine. Les autres reprirent : Nous sommes contraires au choix , car suivant l'opinion qu'on porte sur les généraux , il est visible que ce serait le général Dembinski ou Chlapowski qui serait élu ; Gielgud donc et Rohland seraient forcés de ser-

vir sous eux , quoique plus anciens. Le colo^ nel Oborski; commandant une brigade d'infanterie et Brzezanski m'a|>puyèrent i en disant que Gielgud ne pouvait commander. Enfin , voyant que mon ayis ne prévaudrait pas, je dis : Messieurs , vous ne voulez pas voir que les circonstances extraordinaires où nous nous trouvons, donnent le droit de prendre auasi des mesures extraordinaires ; si donc vous ne voulez pas qu'un autre général en chef soit élu , je vous propose une autre me-^ sure. Outre les fautes du général Giélgud, une des causes qui fait que notre 'armement n'a pas marché , comme il aurait pu le faire c'est la faiblesse du gouvernement; le général Tysk**, président du gouvernement ici présent , me pardonnera que je le lui dise ; je propose donc de nommer un dictateur qui ait droit de disposer de l'armée de même que du pays et vous propose M/ Staniewicz, maréchal du district de Rosienne, qui par son énergie a tant fait pour l'insurrection de là Lithuanie ; que ce soit lui qui désigne celui qu'il voudra , pour commander l'armée ; plus nous sommes abattus , plus nous devons prendre des mesures énergiques pour nous relever. Je fus écouté presque avec pitié. Le général Szymanowski dit ^ que nous nous étions

écirtës de la question posée par le général en chef, qui était devions-nous, nous séparer ou non ? et comme , tfiit-il , le plus grand nom-^ bre est de Tayis du général Gielgud qui désire la séparation , il faut sans perdre de tems , procéder à ce partage et marcher dans les directions désignées. Ces directions étaient ostensiblement le Nîemen pour Qilapowski, Polangen pour Rohland , et pour moi la di-r rection que j'ai prise. (Ces directions du Niémen et de Polangen étaient yisiblement un prétexte , puisque ces deux colonnes prirent tout de suite , sans manoeuvrer , la direction la plus courte de la Prusse.) -^ Là^essus enr tra le colonel Sierakowski , qui , voyant qu'on procédait au partage et entendant la guerre dit , qu'il demandait qu'une mesure aussi pernicieuse que ceUe du partage fût mise aux voix ; ce qui fut tout de suite exécuté ; les votes étaient comme ci-dessous ; Pour le partage ;

Le général Rohland ,

le général Çhlapowski,

le général Szymanowski,

le colonel Wiszniewski ,

le colonel du i .*' d'Uhlans Borkowski , Contre le partage :

1p giéfiéral Df n>binski ,

le colonel Oborskî,

le colonel Pientka ,

le colonel Sierakowskî ,

le colonel Brzezanski^ Il y eut donc parité de voix , que Gîelgud pài* son adhésion décida en faveur du partage; il y fut procédé immédiatement. Il avait été décidé que Gielgud choisirait la colonne avec laquelle il voulait marcher, et il se décida comme de raison pour la colonne de Chlapowski. On se partageait les régime ns ; je né voulus pas en changer , quoique ma troupe fût composée de jeunes soldats; mais je savais pouvoir compter sur son esprit ; je demandai seulement plus de sapeurs et quelques nageurs , dont tous les vieux régimens étaient abondamment pourvus. On porta mes sapeurs à quarante et je reçus neuf nageurs qui me furent d'un grand secours. Chlapowski dans sa lettre sur les événemens de la Pologne dit , qu'il fut au désespoir dans la marche , de voir qu'une brigade d'infanterie lui avait été adjointe. Mais je puis lui rappeler , qu'il me demanda mon avis sur les régimens d'infanterie qu'il /devait prendre, quand eut lieu le partage. Je ne veux pas le ménager, espérant que tôt ou tard, l'exemple que chacun de nous a donné dans cette guerre sera suivi ou évité par nos neveux ;

que chacun voie donc que les actions les plus cachées viennent au grand jour; qu'on écrive sur moi , pourvu qu'on dise la vérité et je serai bien content, si ceux qui viendront après moi évitent les défauts que j'ai eus;* car qui en est exempt ? — Moi , je crois qu'outre trpp de vivacité et trop de franchise , on ne pourra rien me reprocher. Sierakowski mit ]cs partageants dans un gran<f embarras, en me disant tout haut : Je ne sais pas pour* quoi , mon général , vous voulez que nous marchions dans la direction la plus dangereuse ; pourquoi les directions des colonnes ne seraieutcUes pa^ tirées au sort? Il voulut en outre prouver à Chlapowski , que toutes les forces pourraient passer dans la direction que je proposais , ou qu'au moins notre devoir était d'occuper les forces ennemies en Lithuanie, pour aider notre grande armée. Mais Chlapowski ne pouvant s'en convaincre, lui dit:

Vous avez une poitrine plus forte que moi, je ne puis disputer avec vous. On voulut aussi prouver que les directions ne devaient pas être votées ; mais je mis moi-même fin à ce verbiage , en disant: Je marcherai dans la direction que j ai choisie, arrive ce qui voudra.

Je crois aussi que Sierakowski n'avait fait cette proposition que pour les mettre dans Teni-, barras.

Vers la fia du conseil de guerre , (pendant lequel toutes les troupes, à l'exception de mon corps , avaient reçu l'ordre de marcher sur Lukniki où mes bagages furent envoyés par Chlapowski avec ceux de tous les corps,) quand on vint à parler de Vargent , Chlapowski dit : Je suis d'avis de donner tout l'argeiit, (il y avait 38,000 il.) et toutes nos munitions à Dexnbinski ; car il e&t le seul qui va encore se battre , et nous , dit-il , en faisant un mouvement de la main — il expliquait ce qu'il a fait , c'est-à-dire , qu'ils se regardaient comme perdus.

Malgré cela , je ne reçus pas le sou , quoique toute ma caisse ne consistât qu'en cent fl. de Pologne , et j eus les plus grandes difficultés à recevoir des cartouches de fusil; malgré Tordre de Gielgud donné par écrit , on ne voulut pas les délivrer. La moitié de mon infanterie n'avait que trois coups par homme. Je vis bien qu'on aurait préféré me voir forcé à suivre la même direction. Quand les corps de Rohiand et de Chlapowski furent déjà en marche , ce dernier m'avoua qu'il ne voyait pas d'autres ressources que de se rendre en Prusse , que vu l'état de l'Europe , une révolution générale était imminente ; qu'il fallait avant tout tacher de conserver les hommes;

que le gouvernement prussien , par sa moralité , faisait espérer que les soldats pourraient rentrer en Pologne , ou au moins qu'on les sauverait. Gielgud s'approcha alors de nous ; voulant voir jusqu'à quel point ils étaient de connivence , je fis à dessein l'objection à Chlapowski qu'ils avaient le Niémen à passer pour entrer en Prusse ; qu'ils risquaient donc d'être détruits ou pris au passage. Là-dessus Gielgud tira rapidement une Carte géographique de son sein et me montra avec triomphe la Prusse débordant avec la lisière toute la longueur du Niémen , depuis Jurburg jusqu'à Memel. Je vis alors que la chose était convenue. Chlapowski termina cependant son discours en disant, qu'il tâcherait de remonter le long du Niémen et de revenir par le chemin qu'il avait pris , ce qui était de toute impossibilité , puisqu il pouvait d'un endroit à l'autre être acculé au Niémen.

Dans l'instant même entra un de mes ftidesde-çamp en me disant que les officiers me demandaient; je crus que c'était une députation qui venait me demander de prendre le commandement en chef; au lieu de cela je trouvai une quinzaine de mes officiers de la cavalerie , qui vinrent me dire qu'ayant combattu plusieures fois sous mes ordres , ils

avaient pleine confiance en moi au jour de bataille , mais qu'ils osaient me faire la ré<* flexion, que peut-être mon entreprise étaitr elle trop téméraire ; qu'on leur ayait dit que je voulais aller en Courlande , et que je ne pouvais espérer de faire avec un si petit corps ce que tout le corps de Gielgud n'avait pu exécuter; qu'ils avaient pris les armes pour la patrie et ne voulaient pas les quitter ; mais que le général Chlapowski retournait en Pologne ; qu'ils me priaient donc de voir s'il n'était pas plus utile pour la patrie de limiter. Je leur répondis : N'ençiez pas , messieurs , la direction que prennent les autres corps , JOieu çeuille qu'ils ne le regrettent pas toute leur çie ; Je rie cous cacherai pas que la route que je prends est pleine de dangers , mais peut-être nous r amener a-t-elle plus sûrement au sein de notre patrie; ce que je puis cous assurer c'est que c'est la seule qui reste à l'honneur; au reste je ne veux ni vous ordonner de me suivre comme votre supérieur , ni vous y engager comme votre camarade ; je vous dirai seulement , que si vous ne voulez pas me suivre , j'espère trouver dans tout le corps dix hommes de bonne volonté qui me suivront. A la tête de dix hommes , je marcherai et agirai en cf^séquence , mais je ne changerai pas la di-^

rection que foi clioisie; alors ils répondirent avec un enthousiasme bien méritoire , puisque c^était celui du pur amour de la patrie : Général , nous TOUS suivrons tous et partout. Je rentrai pour prendre une invitation de la part du gouvernement , pour que tout ce dont j'aurais besoin me fût fourni par le pays, et allai rejoindre mon corps. Plusieurs des aides-de-camp de Gielgud et d'autres 'officiers qui- voyaient que j'allais encore affronter des dangers voulurent me suivre; Gielgud les en dissuada; je vis qu'on regardait mon entreprise comme chimérique ; mais je ne me laissai pas rebuter* Arrivé à l'endroit où campait mon corps, je renvoyai mon aide-de-camp Félix Bystrzonowsld, voisin de campagne de quinze ans et en même tems mon ami , qui avait été blessé à Szawle , je lui dis : Mon cher , il faut nous séparer; je serai peut-être obligé de quitter demain mes canons , et de n'avoir pas une seule roue avec moi; vous seriez donc trop mal, au lieu que dans trois jours vous serez eu Prusse. Nous nous séparâmes les larmes aux yeux, et nous ne devions plus nous voir; il mourut en Prusse. Je vis alors bien des larmes silencieuses couler autour de moi ; personne ne parlait plus , mais on pouvait voir que c'était le combat entre le devoir envers^a

patrie et la certitude de la mort ou de l'esclavage qui paraissait devoir être notre partage. J'éprouvai un serrement de cœur difficile à décrire ; je voyais la précipitation avec laquelle le corps de Rohland passait la Vindawka , où les soldats avaient Tair de craindre de ne pas arriver à tems. L'idée que j'allais faire 3oo lieues dans la direction qu'ils fuyaient si précipitamment ; la terrible responsabilité de quelques mille hommes , . qui me confiaient leurs destinées , et que je menais, à travers un pays inconnu , à une entreprise oii il y avait neuf chances contre une , que je devais être anéanti , me mirent dans un moment d'incertitude. Quelques corps , qui s'étaient déclarés me suivre comme la cavalerie de Kalisz , me quittèrent pour suivre Chlapowski. J'envoyai un aide- decamp pour le prier d'entrer chez moi en passant ; mon intention était de lui demander de rester vingt-quatre heures , pour faire reposer ma troupe , et me laisser par là le tems de la réflexion. J'étais à 200 pas de la route ; il passa et refusa d'entrer , disant qu'il était trop pressé ; j'envoyai encore une fois un officier des escadrons de Posen , Darowski qui était tout âme , pour prier Chlapowski de revenir ; il me fit dire qu'il m'écrirait de la première halte. Ce manque de pudeur me remplit d'in-

dignation et me rendit ma force. Une yive fusillade qui se fit entendre sur la route de Szawle , où était mon arrière-garde , me décida Itout-à-fait; j'envoyai au colonel Radziszewsld , qui était là avec le 26™* régiment , Tordre de ne point céder un pouce de terrain ; je lui envoyai en outre une pièce de canon , et deux escadrons pour tâcher de repousser rennemi, ce qui m'était absolument nécessaire , puisque je devais passer à côté de cette arrière-garde en lui prêtant le flanc droit ; et l'arrière-garde devait me suivre sans que l'ennemi s'aperçût de la direction que j'avais prise ; c'était bien le devoir de ceux qui allaient en Prusse à me rendre au moins le service de faire cette arrière-garde , puisqu'ayant la ligne perpendiculaire à suivre pour gagner les frontières ils ne risquaient rien ; cela m'aurait donné le tems au moins de faire une marche , sans que l'ennemi l'eût su ; au lieu de cela , je fus obligé de repousser l'ennemi moi-même ; heureusement que l'arrière-garde était placée sur une grande route dans une forêt marécageuse. L'ennemi qui probablement ne faisait qu'une reconnaissance céda ; la cavalerie le suivit quelque tems et me rejoignit dans la marche sans être suivie-

J'employai le tems où mon arrière-garde se fusillait avec l'ennemi , à faire filer mon corps j

mes bagages que j'avais envoyés chercher sur la route de Lukniki revinrent vers les onfze heures ; mais une quantité de blessés que j'a-^ vais renvoyés revenaient avec eux ; et une quarantaine de seigneurs Lithuaniens, avec leurs voitures , qui avaient toujours suivi Gielgud se joignirent à moi , ce qui faisait un train de voitures qui. était un fardeau trèsgrand pour une petite colonne comme la mienne ; mais je ne pouvais ni repousser les bles^ ses , ni forcer les malheureux Lithuaniens à quitter leurs voitures qui étaient leur dernière ressource , puisqu'ils avaient tout quitté pour la patrie ; mais par contre j'allégeai mon corps autant que je le pus , en faisant laisser .toutes les voitures inutiles.

En passant à côté du corps pour rejoindre mes guides à l'avant-garde , je fus agréablement reçu par le cri unanime : Vive notre général Dembinski ! mon cœur et mon âme brisés avaient besoin de cette preuve que les soldats avaient compris le sacrifice que nous faisions , et je pus l'accepter comme la reconnaissance de n'avoir pas méconnu leur sentiment ; cela m'émut jusqu'aux larmes et me fit oublier tout danger; ce fut la première récompense sensible que je reçus , pour l'énergie que j'avais toujours montrée en les menant à l'en--*

nemi ; mon énergie leur avait donné confiance en moi et revenait d'eux à moi dans ce moment si solennel. Oui, je puis le dire, le mérite de mon expédition , n'est pas dans la réussite ; celle-ci , je la dois au travail , à un peu d habileté dont ma position me faisait au reste un devoir , et aussi aux fautes sans nombre de Tennemi ; mais le vrai, mérite est d'avoir osé Tentreprendre ; aucun de mes compagnons d'arme qui était là ne pourra se rappeler sans effroi et sans une sensation difficile à décrire, ce qu'il a éprouvé en voyant notre corps placé au-dessus de Kurszany , abandonné par nos compagnons d'arme; nous avions ll'air d'être seuls au monde. Quant à moi , méditant une marche de 3oo lieues en décrivant un cercle immense autour de toutes les forces russes ,

dans un pays qui , deux fois dans l'espace de trois mois , s'était levé et avait vu ses forces dispersées; sans argent, presque sans munitions, je sentais une angoisse difficile à décrire ; et que devaient donc sentir et éprouver ceux qui se fiaient à moi ? Certes , leur dévouement était plus méritoire ; aussi tous les détachemens de cavalerie, qui jusque-là navaient point fait partie de mon corps et par là même ne pouvaient me connahre , mais qui dans un moment d'élan s'étaient déclarés

qu'ils me suivraient , me quittèrent-ils , excepté l'intrépide capitaine Lisiecki avec un escadron de loo chevaux, un des , meilleurs

officiers que je connaisse , et le modeste et brave major Prozor qui portait avant notre entrée en Lithuanie le titre de général et qui l'avait bien honorablement soutenu , si je ne me trompe cela fera un jour un militaire distingué, de même que le capitaine Douot Strowinski avec i5o chevaux samogitiens. Tout les autres détachemens , les uns par ordre de Chlapows^ ki, les autres par les bruits qu'on semait à dessein sur la témérité de mon expédition , me quittèrent. Il est venu chez moi ici en Fra^nce un officier qui m'a raconté que Chlapowski avait parlé , devant le front à sa troupe du retour en Pologne ^ et lui avait même donné une espèce d'enthousiasme pour le suivre.

C'est ainsi que me quitta la cavalerie de Sta- . niewicz à-peu-près 4^0 chevaux , les escadrons de Kalisz 3oo chevaux , le 6"^* de chasseurs régiment Lithuanien , et la cavalerie de Hube- ] rowicz, de sorte que plus de looo chevaux sur lesquels je comptais, me manquèrent. Tout cela n'était pas encourageant ;. mais j'avais oublié tout danger; mon calcul qui pourra servir d'exemple dans mainte circonstance de la yie , était que j'avais au pis aller quarante

jours de marche pour arriver à Varsovie , que toutes les difficultés ne viendraient pas en un jour , et que si je surmontais celle d'un jour , il n'en resterait que trente-neuf, et ainsi du reste. D'ailleurs j'avais la consolation d'avoir duré autant de plus pour le bien de la patrie en occupant l'ennemi à ma poursuite.

J'avais demandé des guides pour Gurdzie; ils se présentèrent en foule dans ce pays tellement polonais; je leur parlais pour savoir comment ils voulaient m'y conduire, chacun proposait un autre chemin ; je fis choix de deux guides qui me promirent de me conduire par des endroits où il n'y avait pas de chemin pendant deux lieues ; mais qu'après cela j'en trouverais un bon ; cela m'arrangeait de toute manière; ils me dirent que nous aurions un endroit très-marécageux à passer; je leur montrai mes pièces de 12, ils examinèrent les chevaux , qui étaient en très-bon état , et me dirent que nous passerions. Je me confiais donc à eux , et me mis en marche ; je côtoyais et tournais le bois où Radziszewski combattait toujours ; mais d'où l'ennemi se retirait déjà. Après une demi-lieue de chemin à travers des prairies à foin souvent marécageuses entourées de forêts, dans la direction du nord , les guides tournèrent à droite , de

'79 sorte que nous étions très-près de rennemî qui combattait Radziszewski . Un bois épais et marécageux ,noiis séparait de la route conduisant de Szawle à Kurszany ; là j'arrivai vis-àvis d'une prairie tres-marécageuse , où il n'^^ avait aucune trace de chemin ; les guides me dirent qu'il fallait passer ici absolument; je fis donc placer les pièces Tune à côté de l'autre , pour que chaque pièce et chaque caisson passât séparément , et se frayât sa route , autrement Je gazon coupé ne permettait plus de passer sans s'embourber ; il fallait outre cela animer les chevaux sans grands cris , l'ennemi pouvant l'entendre ; tout passa heureusement ; quelquefois je passais des endroits où mon infanterie était obligée de se déshabiller ayant de l'eau jusqu'à la ceinture ; cela donnait le tems à mes sapeurs , qui côtoyaient la colonne sur ma droite entre moi et l'ennemi , d'abattre les arbres sur chaque petit chemin qui venait de la route où était l'ennemi , pour que aucun cavalier; ne pût y passer. Il m'importait infiniment que l'ennemi ne sût pas le premier jour la direction que je prenais ; car je devais supposer ses forces concentrées autour de Szawle , tant à cause du danger qu'avait couru cette place , qu'à cause du corps que j'avais combattu et laisse près de Poniewierz

et de celui , qui avait pris les bagages de Ôielgud sur la route de Szawlani ; si donc Tennemi avait appris que je prenais cette direction il n'avait que quatre lieues de chaussée pour se porter sur la grabde route de Szawle à Mieszkuc, où j'avais deux fortes marches à faire par un chemin de traverse.

Ayant atteint la moitié du chemin de Grusdsy je fis une halte dans les terres d'un homme immensément riche , . où je commençai à faire mes provisions en bétail, ce que j'ai toujours continué chez les riches ; les habitans de la campagne (paysans) nous recevaient en frères ; les soldats étaient par eux pourvus de toute chose , . les femmes pleuraient sur notre échec de Szawle. Je fis faire là le compte de mes munitions ; mes grosses pièces de 1 2 n'avaient chacune que douze coups à tirer et douze coups de mitraille ; les autres pièces de 6 avaient chacune loo coups y compris la mitraille. Je vis à ma grande peine qu'on m'avait privé du brave lieutenant Bochenek qui commandait mes grosses pièces ; il avait un parent dans la colonne de Rohland et comme on croyait que je marchais à une perte certaine , on me le reprit , et cela si précipitamment, qu'on ne lui permit pas de prendre congé de moi. J'avais une, grande

confiance en cet officier , et il Tavait bien méritée. Le soir du 6 juillet j'arrivai à Gurdzîe ; je vis qu'une foule de nouvelles levées faisant partie du corps de Gielgud me suivait isolement sans aucun ordre, pillant et commettant différens excès. Je réprimai le désordre et punis sévèrement, d'autant plus que le mal gagnait très-facilement mes nouvelles levées. Le lendemain , je partis très-tôt de Gurdzîe et arrivai vers les dix heures du matin vis-à-vis Mieszkuc à une lieue de cet endroit. Les habitans me dirent qu'on avait toute la nuit entendu le roulement du tambour sur la grande route; je crus que ma crainte se réalisait , c'est-à-dire que l'ennemi avait marché de Szawle , pour me couper et me joindre. .T'avançai néanmoins jusque près de la chaussée que je savais devoir atteindre audessus de Mieszkuc, en cas que ce dernier endroit eût été trop fortement garni , j'aurais marché vers Mittau. Arrivé sur la chaussée j'appris qu'il n'y avait à Mieszkuc qu'une compagnie d'infanterie , qui était venue la nuit de Janiszki , dernière station de poste sur la route de Mittau ; cette compagnie escortait quelques employés et une petite caisse.

J'envoyai deux escadrons de cavalerie pour ne pas donner à cette infanterie le tcms de se

remettre , mais elle avait déjà pris les armes ; quelques coups de fusils tirés à bout-portaot dans les rues , ramenèrent ma cavalerie ; mon aide-de<amp Hirosz ^ toujours le premier quand il fallait aller à Tennemi , eut son cheval tué sous lui. Cette retraite de la cavalerie donna le tems aux Russes de s'enfermer dans un cimetiëre entouré d'un mur autour de Téglise et une vingtaine de fantassins montèrent au clocher d'où ils tiraient au choix sur l'infante-^ rie que j'envoyai à l'attaque sous le comman* dément de Sierakowski et Matusewicz ; en attendant j'avais pris position sur la chaussée , faisant braquer une pièce dans la direction de Mittau pour ne point être pris au dépourvu par-là. J'envoyai un officier proposer à Tennemi de se rendre ; il refusa malgré la menace de les passer au fil de l'épée. Je fus donc obligé de les attaquer en forme et quoique mon infanterie eût escaladé les toits des maisons, ils se défendaient cependant avec acharnement et je perdis cinq officiers et seize soldats à cette petite affaire ; deux frères , Paliszewski 1 tombèrent , l'un mort , l'autre dangereusement blessé. Je fus [obligé de faire approcher une pièce de 6 qui d'un endroit qui dominait le cimetière, approcha malgré un feu très-vif; après deux coups de mitraille , l'ennemi se reu"

dit. (Ce futFrœhse et un sous-officier Przytusld qui placèrent cette pièce à force de bras dans un endroit où les balles pleuvaient sur eux.) Les Russes avaient aussi perdu dix*sept hommes tués et deux officiers; nous fîmes ii6 prisonniers, un officier et un homme qui avait beaucoup nui à l'insurrection , M"^ de Wolf ; capitaine Sprawnik (sous-préfet) de Szawle. Les Lithuaniens qui m'entouraient Toulaîent absolument que je le fisse pendre; je fus obligé d'employer toute mon autorité pour le sauver , et pendant trois jours ils retenaient à la charge , tant il leur avait nui ; c'était un homme très-capable comme administrateur, et la connaissance qu'il avait du pays sous le rapport moral et géographique lui avait donné les moyens d'entraver beaucoup les insurgés. Mes soldats furent contents de ce premier succès qui me valut 6000 cartouches prises sur les prisonniers , leurs bottes, . chacun en ayant deux paires , et mon infanterie était au deux tiers pieds-nus ; et je vis aussi à plus d'un indice qu'on avait fait un butin considérable en argent. Un soldat lithuanien me remit un sac d'argent que je rendis à M™ de Wolf qui voulait accompagner son mari , mais que je forçai de retourner à Szawle ; une forte somme se perdit là ; mal*

grë le mécontentement que j'en montrai , les jeunes officiers voulaient prouver qu'ils savaient dans quelles mains elle se trouvait , mais je ne voulus pas faire honte à un homme qui aurait dû par son grade donner l'exemple du désintéressement. Je dois le dire à l'honneur du corps qu'outre quelques petits abus commis par un homme que j'avais chargé de faire le service de commissaire de guerre encore à Wilkomirz et auquel par punition je retins la nomination d'officier qui se trouvait déjà dans mes mains et le laissai soldat , Je corps n'était nullement porté au pillage. Un seul homme donna le mauvais exemple et le donna à plusieurs reprises , avec plus ou moins d'habilité. ^Dans le commencement je voulus faire semblant de ne pas le voir et nie contentais de gronder ceux qu'il employait , comme si j'avais cru qu'ils agissaient pour leur .compte ; plus tard je fus obligé de lui parler vertement entre quatre yeux ; je ne veux pas le nommer, . mes compatriotes le connaissent assez pour le reconnaître. Je fus généreux enyérs lui audelà de tout ce qu'on peut imaginer , croyant me tromper il employa ma propre générosité à me nuire. Brzezanski , colonel des possaniens , trouva pendant l'attaque une cassette qu'il me fit remettre et qui fut aussi détour-

née ; on voulut après deux heures de marche me la remettre de même que les clefs , mais je la fis remettre en main tierce, en fit garder la clef par celui qui me l'apportait et ne l'ouvris qu'après avoir fait rassembler les Lithuaniens notables et plusieurs officiers supérieurs ; l'inventaire de son contenu fut fait : j'y trouvais 469 ducats d'Hollande et sept ou neuf pièces de doubles-louis; ce fut le seul argent que je parvins à faire entrer en caisse. On voulut encore , et cela toujours la même personne, qu'il fût partagé comme butin, mais je n'en voulus rien entendre et je fis payer la troupe tout de suite , surtout le bataillon de Matusewicz , le régiment de Radziszewski et ce qu'il y avait de soldats lithuaniens pour les accoutumer à la paie et à la subordination. Tout cela fut exécuté en avant de Lygumy où un pont sur la Kulwa , rivière profondement encaissée , me donnait le moyen de remettre mon corps en ordre. Ce malheureux contact d'une nuit avec le corps de Gielgud , ces trainards qui me suivaient , et deux marches forcées avaient considérablement désorganisé un corps composé de nouvelles levées.

A une heure de l'après-midi j'arrivai sur ce point; j'adossais mon camp à un bois et mis pied à terre avec quelques officiers au

pont pour faire passer chaque homme , pour ainsi dire par mes mains. Chaque voiture qui passait était classée entre les indispensables ou les inutiles ; tous mes gros fourgons furent condamnés; les hommes isolés furent incorporés , et le corps reprit une forme régulière. D fut considérablement allégé , car toutes les Toitures inutiles furent brûlées impitoyablement; ce furent six heures de travail biea fatiguant , mais bien employé surtout pour Teffet moral que cela fît sur la troupe, car chaque officier put voir que je voulais que notre épée fût notre unique fortune. Je restai dans cette position vingt heures , c'est-à-dire que je n'en partis que le lendemain vers dix heures du matin.

J'avais repris des lettres de mes officiers blessés à Szawle ; le brave Ostrowski m'écrivait qu'il avait seize graves blel^tires ; je lui envoyai dix ducats, n'ayant plus d'argent. Il m annonçait que malgré seize blessures qu'il avait reçues il avait été dépouillé jusqu'à la chemise par les Russes et laissé dans la rue , où un des habitans l'avait recueilli. Pourquoi un homme aussi brave que l'était le commandant de Szawle n'a-t-il pas eu l'humanité et les sentimens élevés que son beau courage devrait faire présumer? Pourquoi? — Ah, ce n^^

pas la nation qu'il faut en accuser , mais le système d*un gouvernement basé sur la fausseté et la fraude , et qui ne fait rien pour le développement du moral des hommes , mais veut seulement avoir dans ses sujets des instruments aveugles de son despotisme. Oui , il est triste et affligeant pour Thumanité de le dire, nous n'avons pas un seul trait noble à citer de la part des Russes durant toute cette campagne; j'en excepte le généraL Geismar dans sa conduite envers le colonel Bledowski amputé , auquel il permit de se faire guérir à Varsovie. Bien plus, j'en appelle à l'Europe entière , c'est-à-dire , à tous ceux des militaires tant français qu'allemands , qui ont été prisonniers des Russes en 1812 , i8i3 et i8i4 , y en a-t-il un seul , oui , un seul qui eût rapporté un autre sentiment pour ce qu'il a éprouvé de la 'part des habitans , des militaires ou des autorités , que la conviction qu'ils n'ont pas l'idée d'une conduite noble et généreuse. Où est la cause de ce mal tellement évident? il serait absurde d'en accuser le caractère national ; les hommes , à peu de différence près , naissent avec les mêmes sentimens ; c'est l'éducation , c'est-à-dire, la manière de les élever dès le berceau , qui les rend tels ou autres.

C'est donc là qu'il faut chercher la source du mal et pour cela il faut remonter à la source de la naissance de la nation ; je ne veux la prendre qu'au moment où elle brisa le joug de quelques centaines d'années que lui avaient imposé les Tartares qui dominaient en humiliant , et avaient commencé leur domination avant que les lumières eussent pénétré le moins du monde chez les Moscovites.

La nation continuellement humiliée prit le seul sentiment qui pouvait la faire réussir à obtenir une indulgence quelconque de la part des Kans dominateurs : Ramper pour vivre , plus tard ramper pour tromper et à la fin tromper pour vaincre ou secouer un joug d'autant plus humiliant qu'il était faible. Depuis ce tems, la Russie prit son essor et sous le rapport physique ou matériel cet état a fait des progrès immenses; il est à regretter, ou plutôt à gémir pour Thumanité , qu'aucun souverain russe n ait encore rien fait pour le moral de la nation, qui , sortant d'un long esclavage en avait tant besoin et qui est resté dans le sentiment de la réussite par fraude. Les Russes n'ont pas manqué d'hommes énergiques pour les régir ; mais ces gens nés barbares ne concevaient pas d'autres améliorations que les agrandissemens de leur pouvoir à l'intérieur comme

à l'extérieur , n'importe les moyens. Ainsi nous voyons dans un pays manquant de population, des villes entières égorgées, des corps d'armée décimés de la main même de leur souverain ; mais aucune institution qui agisse en bien sur le moral , aucun souverain vertueux.

Avant Pierre le grand la nation sous le rapport moral et intellectuel n'était rien ; Pierre réforma sa nation , c'est-à-dire , que de nation à-peu-près asiatique qi^'elle était , il la fit européenne ; il changea la forme des habits , la coupe des cheveux et la forme géographique de l'empire. En plaçant sa capitale aux confins de ses états , il dut peser sur le petit état de la Suède, d'abord par les intrigues d'un cabinet né ^tucieux , puis , par ses armées ordinairement, ipprochées de la capitale, ce qui étant un état naturel pour la Russie aurait exigé une tension de la Suède qui ne pouvait pas durer; elle succomba. Pierre le grand voyagea, pour se former une idée de la civilisation ; lui , génie supérieur , et certes le plus civilisé d'entre les Russes d'alors , commença cependant son instruction par le matériel; il ne chercha pas à Berlin à connaître les lois contre les malfaiteurs , mais voulut seulement voir le mode de les exécuter; il

visita la Hollande , et y yit ses chantiers , la France , où ses courtisans trouvèrent la dissolution des mœurs de la régence. Il fat suivi par quelques Français ; mais quel pouvait être le caractère des hommes qui osaient suivre un prince barbare , pour aller vivre dans un pays encore plus barbare , et presque tout-àfait inconnu à TEurope ? c'étaient des aventuriers; j'admets même que c'étaient des industrieux ; mais ce n'étaient pas là les hommes qu'on aurait pu souhaiter à une nation au berceau de la civilisation.

Après Pierre, les règnes des femmes ou plutôt « de leurs amants , ne pouvaient rien faire pour la civilisation morale de la nation ; ces règnes amenèrent la dissolution des mœurs , d'autant plus que la débauche et le crime ou^aient le chemin des honneurs , des richessA et des premiers emplois. Ces règnes de femmes attirèrent en Russie une foule d'étrangers la plupart aventuriers , dont tout le savoir consistait dans ce qu'on est convenu d'appeler le savoir vwre; mais ce n'étaient pas certes encore les hommes qui pouvaient inspirer à une nation vierge, sortant de l'esclavage étranger et contenu par le despotisme , l'amour de la vertu pour ellemême , les sentimens du beau et du généreux. Toujours se modelait-on sur eux et de

là ce vernis de civilisation que nous voyons aux Russes , qui , d'astucieux esclaves tartares qu'ils étaient , sautèrent à pieds joints la civilisation et Tatteignèrent là où elle en est à son déclin. -~ Il serait injuste d'accuser la nation de Tétat dégradant où elle se trouve sous le rapport du moral et du sentiment de la vraie dignité de l'homme. Les nations se modèlent sur les^ cours , même dans l'Europe civilisée, bien plus est-ce le cas là où les lumières sont encore à naître. Mais la cour qui refuse rinstriiction à la nation et qui développe en système étendu la démoralisation est double^ ment coupable. — Quel beau et vaste champ de gloire avaient les empereurs de Russie! Une nation forte , nerveuse , et vierge quant à l'instruction , ne demandait qu'un Numa Pompilius ou un Marc-Aurèle pour assurer à jamais le bonheur de ce peuple. Cette abondante sève dirigée vers la vertu aurait épargné au monde un abîme de malheurs que des millions de cadavres pourront seuls combler , si la Russie ne trouve dans son sein un caractère assez généreux et assez fort pour épargner ces malheurs au monde. Tels sont les résultats du système suivi sous les règnes des femmes.

Le règne singulier du bizarre Paul fit plus peut-être pour la Russie que tous les autres

souverains , en recueillant les régimens de Condé et la plus grande partie de rémigration française ; c est à Thistoire à juger de la valeur des idées et préjugés qu'apportèrent avec eux la plupart des émigrés; cependant beaucoup d'eux étaient des hommes distingués ; le besoin les plaça dans les châteaux des seigneurs, et l'éducation générale de la noblesse s'en ressentit. Mais ce n'était pas le règne de Paul qui pouvait ennoblir les sentimens de la nation en les établissant sur de fortes bases.

Vint le règne de l'empereur Alexandre I quon pourrait aussi bien appeler le règne des deux Alexandre , puisqu'il changea absolument de système depuis le congrès de Troppau , si ce n'est depuis celui d'Aix-la-Chapelle , et Alexandre II a agi depuis ce tems pour détruire ce qu'avait tâché de bâtir jusqu'alors Alexandre l Ce fut ce changement de système qui éloigna de la Russie tous les hommes pensants de l'Allemagne , qui fut cause de la mort de Kotzebue et de la fuite de Stourdza et qui aliéna à l'empereur Alexandre les cœurs de tous te Polonais et des Russes pensans; je puis 1^^' firmer avec connaissance de cause ; je me sens Polonais , et sens que l'amour de la patrie es chez moi , je ne dirai pas plus fort que ch^' tous mes compatriotes , mais du moins n^i

en a point un sçol qui soit metUeur que moi ; eh bien, mon cœur était porté pour Tempereur Alexandre ^ surtout quand tout nous promettait qu'il allait rétablir notre patrie ; il n'aurait pas eu de provinces pluâ dévouées, ni d'armée qui eût combattu ij^omit lui et pour la Russie avec ][dns d^ardenr; mais plutôt qu aurait-il eu à combattre? La Russie avec la Pologne libre , et ne tenant à cet empire que par conviction , n'avait qu'à vouloir et elle était maîtresse du monde sans combat : la Gallicie , le duché de Posen , la Silésie , la Bohème et là Moravie , n'ont pas encore oublié leur origine slave ; à ce changement total de, système une grande partie des Russes éclairés, soit par le contact de l'émigration française , soit par les guerres d'Europe , soit par cet instinct que chaque génie supérieur a en lui et qui le pousse au bien malgré les entraves , perdit l'espoir de l'amélioration morale du pays; de là vint la conjuration de Pestel , qui eut pour résultat les exécutions des principaux conjurés et l'envoi en Sibérie de 6000 officiers et élèves ; outre les 4000 officiers qui périrent dans la guerre de Turquie.

La Russie fut donc par là dépeuplée de tout esprit à sentiment élevé et revint à-peu-près au degré de civilisation , la corruption en sus ,

ï*94 où lavait prise Paul. — Le règne de TEnipereur Nicolas n*a encore rien fait pour le moral de la nation ; il a trouvé à son avènement au trône des enfans des premières familles de la Lithuanie âgés de dix ans , condamnés pour crime politique commis par eux ^ à servir comme simples soldats, et aucun na obtenu sa grâce. Vint la conspiration de Pestel; les coupables furent condamnés , des innocem disparurent dans les mains du pouvoir. À son couronnement l'Empereur commua la peine a Jous. Certes , ce n'est pas à cette grâce impériale que la nation a pu apprendre la géuéro- ^ité ; l'Europe était indignée à la publication de ces grâces qui diminuaient la peine des travaux forcés aux mines , de 25 à 20 de, 20 à i5. ans , quand il est de notoriété publique» qu'aucun des condamnés ne peut vivre au-del^ de trois ans ; il semblerait que c'était une manière d'-acquitter sa conscience pour avoir une ' épargne d'années pour ceux qui devaient être soustraits aa monde contre la loi, comme Krzyzanowski , Lukasinski etc. etc. Voyons les actions postérieures de l'Empereur Nicolas; a quel règne de l'empire russe pouvons-nous le comparer? Ivan le cruel fit exterminei: Nowogorod la grande. Mais Ivan, me dira-t-on, vivait dans un siècle de barbarie, et Nicolas )

suivant les auteurs bassement flatteurs (Krug et autres), est un prince débonnaire. Il est bon pour l'Europe de savoir qu'outre sa conduite en Pologne l'exemple de Nowogorod a trouvé son pendant dans le 19™* siècle.

En 1829 ou i83o la ville de Sebastopol , pour aider les besoins de la marine et pour faciliter les expéditions de commerce avec la Turquie et les côtes asiatiques, fut déclarée en quarantaine permanente , c'est-à-dire , ^ue toute communication des habitans avec le continent était à-peu-près annulée , puisqu'il fallait quarante jours de quarantaine pour sortir de la ville ; par compensation les habitans étaient exposés à gagner la peste à chaque bâtiment qui entrait dans le port. Comme une mesure pareille rendait le prix des vivres très-élevé , vu que les approvîsionnemens de la ville étaient trës-gênés , et que les vaisseaux , arrivant pour se pourvoir , rehaussaient le prix des denrées , l'Empereur fit avancer 'par le trésor de fortes sommes , qui devaient être employées à établir une espèce de magasin d'abondance , pour maintenir le prix des vivres au taux accoutumé. Il nomma une commission pour régir cet établissement. Je rougis presque en l'écrivant, mais je raconte ce que je sais d'une source 'certaine ; la commission fut composée de trois

généraux émérites , malgré cela , l'argent fut détourné et la basse classe mourait à la lettre de faim ; prières , suppliques , tout cela ne servait à rien , puisque les notes passaient dé droit par les mains de la commission, qai était la cause du mal. On apportait les mourans aux portes des commissaires , pour qu'en expirant ils servissent de preuve à la justesse des plaintes; peines perdues. Les habitans, poussés au désespoir , firent de nuit une émeute , qui eut pour résultat la strangulation des trois commissaires concussionnaires et la violation de la quarantaine. A la nouvelle de cette émeute , des troupes furent dirigées sur Sebastopol , y entrèrent sur plusieurs points et trouvèrent tout tranquille ; le peuple s était

vengé , et s'était procuré des vivres au pnx courant , et il n'y avait plus de trace d'émeute. L'Empereur nomma une commission avec Tordre défaire une enquête sévère , le comte W***w et le comte W®, personnes, certes , les mieux réputées do la Russie , |furent nommés pour en faire partie. Il était diffici|^ de trouver des coupables là où la nuit avait protégé les vengeances; cependant ils pnr^" six hommes que l'opinion , plus que les pr^*^' ves , désignait comme coupables , les condainnèrent au knout et à être envoyés en Sibérie.

Ils en firent leur rapport à l'Empereur , qui répondît , que cette punition ne lui convenait nullement , qu'il ordonnait que les six condamnés au knout fussent pendus sur la place de Sébastopol , que trente-six ou cinquante (la personne qui me Ta raconté n'ayant pu se rappeler lequel des deux nombres c'était ,) fussent punis du knout et envoyés en Sibérie ^ que la ville fut rasée, et tous les habitans , dispersés dans les steppes.*) Les commissaires prirent donc le nombre voulu , leur firent donner le knout, et envoyèrent en Sibérie ceux qui y étaient destinés; mais en en faisant le rap^ port , ils eurent le courage de dire , qu'ils avaient suspendu les ordres de raser la ville , vu qu'outre le désavantage qui en résultait pour le commerce et la marine , cela faisait une perte brute de quinze millions de roubles. L'empereur répondit : qu'il avait reconnu lui-même la perte que cela occasionnerait, qu'en conséquence il ordonnât que la ville fut épargnée matériellement , mais que tous les habitans , fussent chassés dans les steppes , et la ville peuplée de Bulgares ra-

*) Outre la relation des commissakes eux-mêmes on m'a assuré d'autre part que 6ooo> hommes la plupart matelots et ouvriers du port furent envojés en Sibérie.

massés dans les environs ; ce qui fut exécuté (outre que les feuilles publiques en ont parlés.) Je tiens ceci d'une personne à laquelle le comte W**^w et W^ le racontèrent euxmêmes ; s'ils le nient je la nommerai , et ils pourront, s'ils le yeulent, lui donner un démenti. Mais alors je raconterai ce que j'ai appris moi-même de la bouche de Tun d'eux , et qui dépasse encore ce qui a été fait à Sébastopol. Quand Charles IX donna des ordres pour la S** Barthélemi , il rencontra des gouverneurs qui lui dirent , qu'ils n'avaient trouvé que des sujets fidèles , mais pas de bourreaux ! Et entre le massacre par le fer et une punition sommaire aussi cruelle, l'humanité réfléchie trouvera peu de différence. Une résistance ferme et publique d'un homme , comme le comte W***w , aurait suffi pour donner à toute la nation l'idée de la dignité de l'homme , mais 1 idée de la faveur du maître est trop innée chez les Russes , pour qu'il s'en trouve un seul même malgré des qualités émînenles , qui ait assez de courage pour quitter ses rangs, ses titres et sa fortune , et être par là au moins en partie le régénérateur de sa patrie. Qu'à fait l'empereur Nicolas depuis cet acte , qui puisse servir d'exemple à la nation? devrions-nous le chercher dans notre cause : au-

^99 rions-nous besoin de citer Tastuce employée envers le major Kiwerski et Bortkiewicz , qui , ayant été faits prisonniers pendant notre guerre reçurent non seulement leur grâce à Pétersbourg, mais encore de l'argent pour retourner en Pologne ,* quoiqu'ils eussent été actifs dans la nuit du 29 Novembre , et cette grâce astucieuse, nous était jetée aux avant-postes par les bulletins russes; et les cruautés inouïes n'ont-elles pas de suite commencées, dès que 1 9^000 prisonniers et plus de 800 officiers eussent été libérés ? quelle leçon la nation russe a-t-elle donc reçue par là? la même , que quand elle secouait le joug des Tartares : trompez et t^ous réussirez; mais je suis convaincu que nous serons vengés tôt ou tard de cette conduite ignoble par les Russes à sentimens généreux. Je sens que c'est s'abaisser ^ que de décrire ce que fait le gouvernement russe ; mais il fçiut que l'Europe soit une bonne fois désabusée sur le compte de la Russie , ou plutôt de son gouvernement. Les écrivains flatteur de tout pouvoir , comme le J professeur Krug, disent que la Russie, est destinée à • civiliser T Asie ; si ce n'est une amère ironie , par laquelle ils veulent- faire entendre , que bientôt l'Europe et TAsie seront au même degré de civilisation , (ce qui est

très-vrai , pourvu qu'on laisse agir le gouvernement russe d'aujourd'hui ;) nous sommes forcés de croire qu'ils, sont payés pour jeter de la poudre aux yeux de l'Europe.

Est-ce pour avancer la civilisation , qu'on a enlevé toutes les bibliothèques privées en Pologne; qu'on a abolie l'instruction publique et privée sur une étendue habitée par quatorze millions d'hommes , qu'on veut réduire au rang de brutes et faire descendre au degré où se trouve la Russie et l'Asie gémissant sous son joug? —

Les feuilles mercenaires parlent de le reconnaissance que la Pologne devait à l'empereur; mais qu'on ne s'abuse pas, outre ses griefs d'autrefois, la Pologne ne devait aucune re- \ connaissance au gouvernement russe ; si matériellement elle avait prospéré , elle le devait à la longue paix et surtout à son institution de l'association territoriale , mesure purement privée , et tout le bienfait du gouvernement a été de l'avoir autorisée et sanctionnée par une loi ; mais je crois , qu'on n'a pas encore vu de gouvernement perdre au bien-être matériel du pays ; ainsi ce bienfait ' même était intéressé , et je pourrais prouver , si cela ne me menait trop loin , qye l'arbitraire dans les finances était poussé à l'extrême.

Et qu'on ne s'abuse pas . ce n'est pas par des bienfaits matériels qu'on gagnerait la nation polonaise ; elle vise plus haut : son amour de la patrie , ses souvenirs de looo ans de liberté ne s'effaceront jamais. Aviec l'intérêt sordide on pourra gagner quelques âmes viles et basses, comme un R*** un Kalass** Sza** et cinq ou six autres individus; mais la nation a un sentiment de noblesse , de désintéressement et de dignité de l'homme , inné par la longue habitude de la liberté qui lui fei^a toujours repousser en masse tout ce qu'on ferait pour elle qui ne reponde pas à ses sentimens nationaux et moraux.

Il y a une différence entre la nation russe et la nation polonaise que la force des choses a établie: Les Russes ont les défauts d'une nation long-tems esclave , et malgré leur force ils ont conservé le besoin de la dépendance , et l'astuce qu'une longue habitude fit passer presque en seconde nature chez eux , (voilà pourquoi les hommes qui comme Pestel et Murawiew ont conçu l'idée de l'affiraîchissement de leur pays , ont doublement bien mérité de l'histoire;) les Polonais, malgré leur faiblesse comme état , ont conservé les belles qualités et les défais s d'une nation long-tems libre , ils sont généreux | fiers et francs jusqu'à l'indiscrétion.

Ici, Tempereur de Russie , aulieu de chercher à corrompre , aurait dû tâcher de propager le bon côté de ces qualités dans sa propre nation ; mais il a préféré refuser l'instruction à son propre peuple et anéantir une nation à sentimens élevés, pour avoir seulement des sujets rampans et des instrumens aveugles de son despotisme. Les Tartares Mongols vainqueurs des Chinois ont adopté leurs mœurs et leurs usages, car ils étaient une nation libre qui avait vaincu loyalement par le fer et a^ait les sentimens généreux, qui lui donnait assez d'élévation d'âme pour voir qu'on ne doit pas rougir , et qu'au contraire il y a plus de profit à adopter les mœurs , lois et sentimens d'une nation même vaincue , que de vouloir lui imposer la corruption et les autres défauts, résultats absolus d'un long esclavage. Mais, comme pour anéantir ce sentiment de la nation , il fallait avant tout corrompre le caractère des hommes ,. c'est à la jeunesse, à cet âge tendre que s'est vouée l'abominable sollicitude de ce gouvernemen* corrupteur. C'est l'espionnage introduit entre les enfaus , c'est l'odieuse délation qu'on leur inculquait par force , et par toutes sortes de moyens. Enfin , en un mot, on avait placé à la tête de l'éducation Nowosilzoff et Sraniowski pour développer

cet affreux système , deux noms qui sous le rapport de la morale répondent au nom de Marat sous celui de la froide cruauté. Je nai pas besoin d'en dire plus et je prends seulement à témoin tous ceux qui ont habité Varsovie de quelque nation qu'ils soient , même les Russea indépendans et surtout ceux qui savent les atrocités qu'il commit avec les enfans à Vilna ; qu'ils disent si j'exagère dans mes comparaisons. J'ai entendu les gens les plus froids d'entre les Polonais , qui prévoyaient , suivant eux , un abîme pour la nation dans l'impossibilité de réussir , lorsque notre révolution éclata , se consoler en disant : Au moins aurons-nous la conçiction dai^oir fait nos efforts pour repousser par tous nos moyens le système de corruption et de démoralisation auquel nos enfans étaient destinés. Je le demande , y avait-il de quoi être reconnaissant? Surtout quand non seulement l'empereur savait quels étaient ces hommes , mais que , pour insulter la nation , il leur accordait de larges gratifications des deniers publics donnés pour récompense du mépris, et qu'aujourd'hui ce sont encore les mêmes hommes , (qui ne rougissaient pas de présenter par écrit les demandes de gratification pour récompense de mépris ,) qui sont à la tête de toutes les affaires et qui

prononcent sur les personnes qu^on doit employer. Nous avons vu des souverains dire franchement ; Nous ne voulons pas de savans»

mais nous voulons des citoyens vertueux. C'est un système comme un autre. Mais il était réservé à l'empereur Nicolas de prouver par tous ces actes» qu'il ne veut que des hommes corrompus. Dois-je ajouter pour dernière conviction la manière de procéder aux jugemens militaires et criminels sous le grand-duc Constantin ? Dois-je dire que , lorsque le tribunal que le grand-duc lui-mcmc avait composé d'hommes qu'il croyait lui convenir » et qu'il avait choisis dans toule l'armce » était rassemblé, il faisait venir individuellement les juges dans son cabinet , et que là , prières , menaces , promesses , tout était employé , pour gagner leurs voix contre le malheureux , [qui avait encouru sa défaveur. N'est-ce pas ici que ressort le plus noblement le caractère de notre nation ? c'est que des tribunaux , composés de cette sorte, choisis ordinairement entre les gens qui n'avaient que leur épée pour fortune, agissaient d'après leur conviction et acquittaient celui qui était innocent. Que faisait alors le grand-duc ? Les juges étaient mis en jugement , et cela allait quelquefois jusqu'à remettre deux cours en jugement , ju&-

qu'à ce qu'il eût composé un tribunal , qui décidait d'après sa volonté. Qu'est-ce qui rendait si indépendanrt ces hommes^ dont toute la carrière et tout Tarenir dépendait de la bonne volonté dd grand-duc ? la longue liberté dont avait joui la nation , dont avaient joui leurs pères ; cette liberté qui leur avait donné le sentiment de la dignité de l'homme et la conviction du devoir moral. On estime le diamant , pierre brute , à raison de ce que la nature a besoin de plusieurs siècles pour le former , et on cherche à avilir la morale , ce bijou le plus précieux que nombre de siècles de liberté ont formé, pour remettre à sa place la basse vénalité et tous les genres de corruption qui dégradent l'humanité. Puissants delà terre ! C'est à vous que ma voix s'adresse ; c'est votre propre intérêt , aussi bien que celui de l'humanité qui me pousse à ces réflexions ! Voyez la grande nation anglaise que vous êtes forcés d'admirer malgré votre dépit, elle s'est ' levé comme un seul homme a vaincu par son attitude imposante et n'est pas sortie des bornes de la loi , pourquoi ? car des siècles avaient gravé ces lois dans leurs cœurs et vous, vous laissez anéantir l'ouvrage du tems pour mettre à sa place l'œuvre de la basse vengeance ! qu*est-ce donc qui vous rassure contre sa ter-

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rible réaction , si vous laissez anéantir la

morale.

On a aboli la traite des nègres , et on souSEre aujourd'hui qu'une nation entière soit décimée Y et cela « en lui enlevant ses habitans les plus éclairés. — Personne n'élève la voix , aucune menace ne vient interrompre la curée du tigre déchirant lentement sa proie ; et pourquoi ? Puisque c'est un pouvoir légitime , quoique basé sur le crime du partage de la Pologne; au lieu donc de l'en empêcher les gouvernemens ne rougissent pas de prêter secours à ces atrocités physiques et morales, que toute une nation est réduite à supporter. — C!haque décret de Tempereur Nicolas , n'ébranle-t-il pas les trônes légitimes jusque dans leurs fondemens? — « Qu'est-ce qui peut les raffermir et les empêcher de crouler pour toujours? — Rien , sinon la conviction des peuples qu'ils sont gouvernés dans leurs intérêts. -— Combien de guerres avons-nous vu faire dans l'intérêt des cabinets et des familles?

N en verrons-nous donc pas une seule dans l'intérêt de l'humanité? Se liant ici à celui d'une nation qui mainte fois et récemment encore à sauvé l'Europe ; d'une nation dont la première vertu est la reconna^sance ? — L'exil de Napoléon , dans le moment où toute l'Eu-

rope l'avait abandonné , n'en est-il pas une preuve ?

Voilà les modèles qu'on a donné à suivre jusqu'aujourd'hui à la nation russe. On ne pourrait donc , sans la plus grande injustice , l'accuser d'être ce qu'elle est, quand un gouvernement oppresseur, compteur et cruel comprime tout élan généreux , de sorte que les actions nobles sont soigneusement cachées. II y a un fond de grandeur d'âme dans la nation russe , aussi bien que dans chaque nation; mais chez eux tout se concentre dans l'obéissance aveugle au maître. Quel beau trait pfîre à l'histoire la dernière révolution des colonies, tout avant la chute de Varsovie! Les colonies militaires d'infanterie se révoltèrent et massacrèrent leurs généraux et grand nombre d'officiers ; T empereur , n'ayant pas de troupes à leur opposer, envoya un général avec des paroles de paix et la promesse que les colonies seraient abolies. Tout rentra dans l'ordre, alors l'empereur se rendit aux colonies et , leur réitérant la promesse de les dissoudre , il demanda qu'on lui livrât^les chefs ; cruelle alternative pour ces malheureux ! Alors 70 hommes se dévouèrent et se présentèrent Cjomme chefs , en se déclarant coupables , et périrent ou au moins disparurent. Voilà un trait

dont chaqoe nation pourrait certes s'enorgueillir. Nous devions être aidé par les Rmms à recouvrer notre liberté , mais Tordre donné d'être prêt à marcher contre la France a accéléré la révolution ; mais même ici je n^aocuse pa» tes Russes de ne nous avoir pas secondé « il leur paraissait peut-être au-dessous d'eux de devoir h la liberté à une nation plus faible. Mais j'ai un espoir fondé qu'un jour encore Russe et Polonais se tendront une main de frère , et que les haines entre les nations cesseront et feront place aux sentimens généreux et pacifiques qui doivent régner entre eux et qu'une politique de cabinet a seule fait naître et entretient soigneusement. Mais je reviens à mon récit.

De Mieszkuc j'avais envoyé deux émissaires à cheval à Chlapowski en lui décrivant mon petit succès et rengageant à rentrer encore en lui-même , et à m'envoyer au moins le i*^' d'Uhlans. J'écrivis la ipême chose à Borkowski , qui commandait le régiment ; et une troisième lettre au jeune prince Czetwertynski , qui commandait Tartillerie à cheval de Chlapowski . Jîécrivis à ces deux derniers : Ne quittez pas la colonne , tant que vous pourrez être utiles ; mais si vous voyez qu'on vous, conduit en Prusse , alors rentrez dans le pays , et marchez , pour me rejoindre , dans le. dis-

trîct de Wilkomîrz* Chlapowski dît à Toffidcr qu'il ne donnerait pas un ordre pareil pour exposer les gens à une perte certaine. Borkowski fit semblant de n'avoir pas reçu ma' lettre ; mais quand on lui eut prouvé le contraire, il manqua d'être pendu par ses propres soldats en Prusse. Le seul Czetwertynski Voulut marcher vers moi ; mais que pouvaitil sans escorte , avec la seule artillerie ? Chlapowski est doublement coupable; s'il avait eu la franchise 4' avouer qu'il allait en Prusse , je suis sûr que pas un homme de la cavalerie ne l'aurait suivi. Il m'avoua son projet dans une conversation privée , comme nous l'avons vu à Kurszany ; mais tout haut il annonçait Tin*^ tention de remonter le Niémen et de retourner en Pologne ; ainsi que pouvais-je faire * si j'avais parlé à ses troupes, (ce qui m'était impossible puisqu'il les fit partir avant sept heures , et que ce n'est qu'à- neuf heures , que nous sortîmes du conseil de guerre) . Alors on aurait pu dire que j'avais désorganisé le corps, et que c'était! ce qui l'avait forcé d'entrer en Prusse. Mais je suis aussi sûr qu'on peut l'être , que si j'avais eu seulement la cavalerie , qui s'était déclarée me suivre , et le i" d'uhlans , avec l'artillerie à cheval , dont je manquais absolument ^ j'aurais pu me détourner

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