‹ Mémoires sur la campagne de LithuanieChapitre 8 sur 14 · Chapitre cinquième · texte numérisé non relu

Chapitre cinquième

Surprise à Podbrodzîe. Passage de la IViKa.

Marche vers le Niémen. Passage de ce fleuçe.

Je pris, après avoir mis cette entrave entre moi et l'ennemi » la direction de Podbrodzie où un pont sur la Scheimana , rivière encaissée , me forçait à passer (voulant couper la route de Wilna à Dunabourg). Etant à deux lieues de Podbrodzie , un homme (administrateur de terires seigneuriales des environs ,) arrivant de là , tne dit que le pont était gardé par deux mille honimes, et qu'on attendait encore du renfort , qu'il avait vu les deux mille hommes de ses yeux. Je cite ce fait entre soixante autres fausses nouvelles que je reçus dans cette marche, pour prouver seulement , comme il faut être sur ses gardes , pour ne pas se laisser abuser par des rapports de, ce genre. Cet homme n'était peut-être pas mal-intentionné , mais si je m'étais laissé tromper ou si j'avais hésité ou changé de direction , j'aurais peut-être péri ; mais force me fut d'être déterminé , car que me restait-il ? Sur ma droite à Nîemenczyn ou-

tre la difficulté du passage de la Wilia , îl y avait un bataillon , et quelques cents chevaux , et à ce qu'on disait du canon ; à gauche à Schwienzany le général Doktorow ; derrière moi Sawoini , que j'avais assez vu la -veille ; il n'y avait donc de salut pour moi qu'en attaquant en désespéré s'il le fallait tout ce qui était à Podbrodzie.

Je marchai donc aussi rapidement que possible , et arrivai sur le midi à un petit village situe à une très-petite lieue de Podbrodzîe ; en route j'appris d'un brave cultivateur qui s'offrit comme guide ^ qu'il n'y avait qu'une compagnie d'infanterie et 3o ou 4^ uhlans.

Je fis faire halte dans ce petit village (Kabaczek ,) chacun se rafraîchit avec ce qu'il avait sur sdi , et après une heure de repos , je fis prendre les armes et monter à cheval. J'avais bien pris mes informations sur la position , et je savais qu'on sortait du bois à une petite portée de fusil de la maison de poste qui servait de réduit à l'infanterie de Fennemi ; sa cavalerie occupait un cabaret de l'autre côté du pont. — Je pris avec moi l'infanterie à cheval , la cavalerie de Posen et une pièce de Kaczanowski et devançai au petit trot la colonne ; au moment de déboucher du bois pour prendre le galop , il me vint encore un avis

que le pont était couvert par une batterie :

mais il n'y avait pas à hésiter ; Brzezdnski reçut Tordre de passer le pont ventre à terre , en renversant tout ce qui s*y trouverait et de cerner les uhlans ; le jeune Sawicki , lithuanien, soldat des escadrons de Posen devança tous ses camarades et passa le pont le premier en essuyant quelques coups de feu ; Tinfanterie à cheval reçut Tordre d'attaquer la maison de poste , et un escadron , de rester avec moi j^rès de la pièce de canon. Tout réussit le mieux du monde ; les uhlans avaient , je crois , été avertis et étaient prêts à mettre le pied dans Tétrier , quand ils furent cernée , et malgré quelques coups de pistolets tirés à travers les portes , ils furent obligés de se rendre avec leur officier. L'imprudence d'un de mes officiers qui , en sortant du bois , avait fait feu sur les vedettes à pied , donna le tems à l'infanterie de s'enfermer dans la maison de poste. Ma brave infanterie à cheval arriva au galop et mit pied à terre devant les portes et les fenêtre^ ; un feu vif s'engagea , et les Russes se défendirent hardiment; Tescadron qui était près de moi s'élança jusque dans la cour de la maison de poste , où il perdit un homme; ne voulant pas perdre du monde inutilement , je fis tirer deux coups de canon à demi-por-

tëe de fusil dans celte maison , alors tout se rendit. Le capitaine avait péri « de même cfue quelques soldats; nous prîmes i5o hommes 4*infanterie et trente uhlans superbement montés , 4^1 000 cartouches d'infanterie , de Teaude-TÎe , du biscuit et trente chevaux de trait ; mais ce qui était une vraie trouvaille pour moi , c'était un assortiment d'ustensiles de sapeurs : haches , scies , chevilles etc. ; mes sapeurs n'avaient que . de mauvaises haches de paysan , et j'allais avoir deux rivières ' à pUser, la WiKa et le Niémen. Tout fut expédié si rapidement que pas un homme ne nous échappa et que, la colonne arrivant avec Sierakowsld, tout était déjà fmi , de sorte que je pus faire marcher de suite , après avoir fait donner de l'eau-de-vie à la troupe. La cavalerie de Posea prit les chevaux des uhlans , et donna les chevaux nécessaires pour monter en artiUerie i cheval les deux pièces de KaCKanowski ; j'eus donc fortuitement de Tartillerie à cheval.

Après l'arrivée de la colonne , pendant le moment de halte et à peine un quart-d'heure après l'arrivée du corps, un juif voyageur accourut à moi en se plaignant qu'on lui avait pris 1000 ducats ou 25oo roubles en argent, quoique ma caisse n'eût p^s 3oo roubles , je lui dis en me doutant où je devais trouver

cet argent: Tu 1 auras! Car je le répète pour 1 honneur du corps , je n'avais qu'un seul homme qui fût capable, de cette action comme de toutes celles qui me donnèrent de Tamertune dans ma marche. La cavalerie de Posen se distingua ici par sa bravoure et par un désintéressement absolu, ce dont son commandant Brzezanski lui donnait f oujours. Tex* emple.

• Comme les grandes routée dans une guerre de partisans sont toujours un point profitable , j'envoyai Janowicz à droite vers Niemenczyn parcourir quelques verstes dans cette direction , et je marchai moi-^même avec le corps vers SWienczany ; après avoir marché dans cette direction dix à douze verstes pour me trouver à hauteur du coude que forme la Wilia près de Michaliszki , je me jetai à droite dans un trèsi^petit chemin de traverse et dans un pays très-boisé , et j'arrivai à Zolny pour y passer la nuit. La marche vers Swienczany avait un double but: elle pouvait faire croire que je voulais attaquer cet endroit , et m'éloignait de la Wilia, rivière avec laquelle je voulais couvrir et cacher ma marche à Tennemi , pour passer le dangereux point entre Oszmiana et le Niémen en gagnant quelque avance sur lui \ ce point était presque ma

seule 'inquîëtude depuis Kurszany; je layais toujours considéré comme le seul point ou nous pouvions échouer.

Si Tennemi avait eu vent de ce que je voulais retourner en Pologne , ir ne m'aurait pas suivi , mais il aurait tout commodément marché de Malata à Wilna et de là à Ossmiana, où il vint , comme nous le verrons plus tard , mais j'avais gagné une demi-journée sur lui, quoique je décrivisse la circonférence du cercle , dont il avait les rayons en son pouvoir. — Si de Podbrozie j'avais voulu côtoyer la Wilia , mon mouvement se trahissait dès le premier jour , et je n'y gagnais rien à cause du coude que la Wilia fait à Michaliszki que je tournai à deux marches d'avance , en marchant vers Swienczany.

Ma promesse faite au juif auquel l'on avait pris 25oo roubles , me porta bonheur. Le colonel Brzezanski , qui marchait avec son régiment à Tavant-garde , J)rit une voiture escortée par des soldats sur laquelle était un juif qui s'en disait le propriétaire ; la voiture était remplie de pain de munition , et en la fouillant on trouva au fond 5o,ooo fl. de Pologne; je les déclarai de bonne prise, vu que j'avais absolument besoin d argent. Le juif était trop mal vêtu pour être propriétaire de cet argent;

aussi disait-il qu'il était seulement envoyé par un autre juif pour faire des commissions à Wilna; comine il ne put se justifier par uri seul mot d'écrit , je pris cet argent ; niais pour ne pas faire d'injustice , je lui remis 5ooo fl. en lui disant: Si je te f^is injustice , avec les 5ooo fl. tu regagneras tes 5o,ooo fl. , et je lui

délivrai en outre une assignation de 45, 006 fl^.

* sur la banque de Pologne ou sur les impôts de la lithuanie , ce à, quoi j'étais autorisé. (J'ai déposé mes comptes à la commission de la guerre et l'argent , 39,65o fl. à la banque de Pologne , déjà en Prusse , quand au moment même j'empruntais 35 ducats pour avoir de quoi faire la route de Cracovie . Je ne le dis pas pour ni*en vanter , mais je dois le dire comme Polonais; partout nous avons agi de même. Après notre chute tous les fonds furent rendus au trésor ; comme je laissai une fortune considérable en Pologne , la banque aurait pu y renvoyer le juif, d'autant plus que ma fortune court risque d'être séquestrée sous un gouvernement arbitraire ; mais dans la misère je serai encore plus riche que l'empereur de Russie ou les satellites qu'il pourra enrichir de nos dépouilles , car ma conscience pure et tranquille me suivra partout.) Quelques centaines de pas plus loin , la

poste \eiiant de Péiersbourg, menée par un courrier , icmiba dans les inains de mon anantgarde.

Celait une journée heureuse, les soldats avaient repris joie et espérance et une grande confiance en moi ; c'était la troisième expé-^ dition fortuite dans ma marche qui me réus* sissait; la première était celle de Mieszkuc, la seconde trelle de Pohiewierz et la troisième celle d'aujôurd*hui qui nous avait si peu coûté et tant rapporté. Cette prise de poste où il y avait deux grosses malles de correspondance et des gazettes avait bien du prix à nos yeux ; depuis plus de deux mois nous étions étran-gers à l'Europe , à présent tous les journaux nous parvenaient à la fois. Je vis dans les let-^ très de Pétersbourg , que les esprits y étaient en fermentation , ou plutôt , j'y reçus là cône vLction que le sentiment du juste y fait aussi des progrès. U est à espérer que les atrocités frauduleuses exercées contre nous , révolteront à la fin ceux-là mêmes qui aujourd'hui sont employés comme instrumens de la barbarie.

Le courrier m'apprit aussi que la Gourlande était en insurrection partielle ; ce qui faisait que la poste n'y passait qu'avec de fortes es-* cortes et un grand danger; nouvelle preuve des avantages immenses et incalculables que présentait le plan, que j'avais proposé.

Arrivé à Zolny , je fis rendre au Juif 25oo roubles , (qui se trouvèrent là où je les supposais.)

Bientôt Janowicz revint, ramena vingt-neuf toitures de marchandises russes: vin , rhum , café, thé, sucre etc.; je ne permis pas d'y toucher , les chevaux seulement furent échangés et mon artiUerie se remonta en changeant les chevaux fatigués. Agissant en représaille pour tant de propriétés privées que Tempejreur de Russie , étant aidé en ceci de la Prusse, avait arrêtées dans toutes les banques , j'aurais certes pu prendre toutes ces marchandises ; on voulut m'y engager , en disant qu'on ne faisait pas la guerre à Teau-de-rose , mais je tins bon ; nous étions pourvus de tout , c'està-dire de tout 'ce que le soldat peut demander : Fa viande , Teau-de-vie et le biscuit ne nous manquaient jamais ;^ en outre j'avais alors de l'argent , et j'étais au-dessus du besoin ; je trouvais dont injuste de faire du tort à dçs gens , pour leur prendre ce dont nous pou-, vions nous passer. Pour me montrer leur gratitude , ils nous vendirent les citrons et le sucre trois fois plus cher qu'ils ne se vendaient à Wilna où ils se rendaient et d'où mes émissaires me les apportaient; car ie singulier de ma marche était que pendant près de sept

jours j'étais toujours , malgré de fortes marches, à-peu-près à la même distance de YfM.

Le i8 Juillet je marchai vers Niestwrisski et m arrêtai pour faire la soupe à Sederyszky d'où j'envoyai un habile émissaire à Wilna, ceux que j'y avais envoyés de Poniewierz ne m'ayant pas rejoint ; il est vrai que je ne leur avais pas dit où j'allais, mais je leur avais seulement enjoint de me chercher dans la direction de Dunabourg , car en la prenant il fallait absolument , qu'ils entendissent pa^ 1er de moi , puisqu'ils avaient alors à traverser la même contrée que moi.

De Sederyszky j'envoyai mes sapeurs, mon infanterie à cheval , et deux escadrons de Plock pour bâtir un pont sur la Wilia à Daniszew; je confiai ce détachement au brave et entendu colonel Radziszewski qui connaissait la contrée ; ji> donnai en même tems l'ordre à l'officier des sapeurs de prendre les cordages de tous les bacs sur la Wilia à côté desquels iU .passeraient , sentant que je pourrais en avoir besoin au passage du Niémen.

•Te vins coucher avec mon avant-garde à Niestaniszki , laissant le corps à une lieue en arrière; j'étais dans un pays abondaht où aucun soFdat n'avait passé , et où des fournitures considérables, ordonnées pour le magasin

de Wilna , me procuraient des vivres en abondance et toutes préparées.

Le 19 Juillet je partis asseiK tard de Niestaniszki , y ayant été arrêté par le besoin d'y laisser le lieutenant-colonel de la cavalerie de Plock , Izewski , non seulement un brave officier , mais un des caractères les plus nobles que je connaisse ; une maladie qui avait commencé par le choléra , et qui s'était changée en fièvre ardente, que les chaleurs des journées et les fatigues avaient augmentée , ne lui permit plus d'aller plus loin ; je laissai près de lui un médecin en chef d'un régiment russe que j'avais fait prisonnier , je crois à Poniewierz , et un officier russe avec quelques soldats auxquels je rendis la liberté et donnai de l'argent pour qu'ils eussent soin de lui, et j'écrivis en outre une lettre au général Doctorow en lui recommandant cet officier comme mon ami et il Tétait réellement; car je l'estimais comme il le méritait; je suppose qu'il est mort , vu qu'il était trop souffrant. Bien des larmes furent versées par ses camarades, car malgré son jeune âge il était généralement respecté pour ses belles qualités.

Je m'arrêtai pour faire la soupe à Zodiszkî , premier endroit où je touchai la Wilia; une patrouille de vingt cosaques y vint de l'autre

côië du fleuve et se retira vers Bystrzyca , ce qui me donna Tespoir que le corps ennemi était encore dans cette fausse direetion, et que je pourrais gagner ie Niémen avant lia.

J'eus en même tems une *fausse alerte ; des habitans du pays accoururent me dire que l'ennemi me suivait par la route où j'avais pass^, que Tartillerie à cheval et la cavalerie marchaient au trot. Cette apparition de rennemi sur deux points aurait dû me troubler, niais j*ëtais tellement habitué à ces bruits, quu n'en fut rien. Je cite ces faits pour montrer combien il faut se défier des fausses nouvelles; ce sont elles qui faisaient fuir près de Szawlé Gielgud et Ghlapowski , comme nous latoBs vu. Chiapovrski, dans sa lettre sur les événe* mens militaires de la Pologne , ose faire imprimer : Nous attaquâmes Szawle , et heureusement- nous ne le prîmes pas , car si nous l'avions pris nous aurions voulu y passer w xiuit et Tennemi venant en force nous y ^^ rait atteints. Ainsi il se loue du bonheur devoir pu , avec une troupe d'élite , faire qtitl^ ques marches forcées sans avoir vu lennenî^i pour atteindre un endroit où il puisse déposer les armes. Cependant nous avon$ w ^^ trois jours plus tard je passai à côté da^ même Szavrle , et que Tennemi avançait avec

Ja même circonspection avec laquelle Cblapowâki le fuyait. Il ne faut pas mépriser son ennemi , 'mais jamais le craindre , surtout sanâ le voir. Ici le mal aurait été de gâter la soupe aux soldats ; mais je ne voulais pas les en priver , ni marcher à Daniszew avant d'avoir reçu le rapport , que je trouverais le passage prêt. J'envoyai une patrouille en-arrière, à plus d'une lieue, et elle se convainquit que la nouvelle était fausse.

Mon corps était déjà tellement aguerri à ces fausses nouvelles et tellement accoutumé à la précaution que je prenais toujours depuis près de deux mois, en plaçant chaque nuit deux pièces en position dans la direction que je voulais prendre et deux en-arrière pour repousser ceux qui auraient pu me suivre , qu'on pouvait dire qu'ils étaiient tranquilles à force de dangers. On peut , je crois , comparer un général détaché avec un corps quelconque à un nageur qui a une eau profonde à passer; Xiage-t-il hardiment et avec calme , il passe et surmonte toutes les difficultés, mais s'il perd la présence d'esprit , ne pense qu'à l'abîme qui est sous lui, il se trouble, perd la tête et les forces , et se noie , souvent près d'atteindre la plsige. Ce fut le cas de Gielgud en Lithuanie ; nous étions plus de 1 2000 hommes , troupp

\cnue du royaume , y compris Chlapowsli, Zaliwski , moi et la division Gielgud et trent& trois pièces de canon; ces forces* pouvaient être triplées et quintuplées dans ce pays tclkment ami et ne demandjuit qu'à donner. Mais ridée d'être coupé rendait Gielgud toujours inquiet et indécis et il perdit ainsi la patrie. Bientôt je reçus le rapport de Dani szew, que le pont serait prêt, pour sept heures; jcme mis donc en marche et passai la Wilia le jour même ; je résolus d'attendre à Daniszew le retour de mon émissaire que j'avais envoyé à Wilna de Sederyszki , et de faire reposer le corps près du pont que je ne fis pas rompre, pour être en mesure de mettre toujours la rivière , entre moi. et Tennemi de quelque côté qu» !

se présentât. — Dans cet endroit mon corps reçut largement sa solde , et mes sapeurs u«« gratification. 28,000 florins furent distribues comme solde due ; je sentais d'autant plus la nécessité de le faire , que Beaucoup de soldats lithuaniens me quittaient. Le 36™* régiment qui était formé dans cette contrée avait diminué de moitié , car fatigué par une longue marche chacun voulait revoir les siens ; je crus donc qu'une bonne solde pourrait y porter remède. — A Daniszew revint mon émissaire envoyé*

Wîlna , et m'apprit que le corps ennemi qui me suivait n'y ^vait pas encore paru ; que Wilna ne comptait pas trois mille hommes de garnison ; et qu'on lui avait dit qu'on construisait un pont à Bystrzyca : c'était ce que je pouvais désirer de plus heureux. (Je le renvoyai de nouveau à. Wilna , et il me rejoignit 4 jours plus tard à Dziencioly); cet homme, officier dans mon* corps était brave au feu et s'exposait comme émissaire toutes les fois qu'il le fallait; que de beaux caractères pareils, je rencontrai là ! Une patrouille que j'avais envoyée à Smorgoni prit un ^courrier envoyé de Minsk par le gouverneur Dolgoruki qui écrivait de sa main au gouverneur de Wilna, Chrapowicki, en lui demandant des informations . sur mes forces et la direction que je prenais; il lui mandait qu'il avait fait marcher le général Safianow avec son corps entre les routes de Witepsk et Polock vers la Duna pour m 'empêcher de passer cç fleuve. Le rapport du général ; Safianow était joint à cette missive , il y mandait qu'il n'avait que i5oo hommes d'infanterie , quatre cents ckevaux et cinq ou je crois sept piècçs de canon, mais qu'il agirait de son mieux. Dolgoruki ajoutait, qu'en outre il avait placé à Wileyka un détachement (dont je ne me rappelle plus la force) et qu'il allait

lui-même inspecter les dispositions ]»îsesr.

Cette lettre me fit doublement* ^isir , parce que je voyais qu on marchait dans des directions diamétralement opposées à celle qae je prenais , et qu'on ne savait rien sur la force de mon corps.

Ce qui diminuait ma joie, ce furent des lettres que portait le même courrier qui marchait avec la poste de Smoleâsk et/Witepsk, et que j*interceptai. Il y en avait plusieurs écrites par nos malheureux compatriotes qu'on traînait comme suspects dans les cachots; elles étaient écrites des «casemates de Smolensk; quelle résignation , quelle grandeur d'âme elles peignaient ! On y mandait entre autres que le comte Gorski , maréchal du gouvernement de Wilna , était devenu fou de désespoir ; c'était le plus honnête homme du monde , mais sans aucune décision dans le caractère; bon Polonais au fond de Tâme ; mais soit faiblesse , Àdit d'autres motifs qui prouvaient seulement qu'il se laissait guider plutôt par son cœur que par sa tête , il céda aux promesses promulguées dans un décret de l'empereur et à celles du gouverneur de Wilna , et au lieu de se mettre à la tête de l'insurrection , à quoi sa place de maréchal du gouvernement , sa fortune et la confiance qu'on avait en son

noble caractère lui donnaient le droit , il se rendit à Wilna « y fut traité d'abord suivant son rang de maréchal , seconde place après le gouverneur et fut même proclamé par le journal officiel de Wilna comme étant revenu à ses devoirs et jouissant de Tamnistie. Mais par des ordres venys de Pétersbourg il fut enlevé de son lit la nuit , sans qu'on lui permit de prendre sa voiture ni aucun linge , ni de l'argent^ et fut mené en Kibitka vers la Sibérie. Comme c'était un homme accoutumé aux aises de la vie , il tomba malaàe et tout se porta au cerveau ; peut-être aussi le désespoir d'avoir cru aux promesses fallacieuses du monarque y contribua-t-il. D'autres malheureux de$ premières familles étaient traînés avec lui. des gens qui n'avaient pas quitté Wilna depuis le commencement de la révolution. On voyait dans leurs lettres la conviction de leur innocence et l'espoir , mais seulement l'espoir en Dieu , telle était la trompeuse amnistie du lâche tyran , qui , tremblant au fond de son palais où il craignait les hommes et la peste ^ signait à tour de r^le des promesses trompeuses , €ft des ordres traîtreusement barbares contre les victimes assez crédules pour croire à sa parole. Charles IX, après avoir signé l'ordre du massacre de la S*-Barthélemi , est

hiôrt en transpirant le sang; Nicolas a signé mille décrets plus lâches et plus cruels , puisqu'il condamne de sang-froid à une mort lente des hommes innocents , qui ont cru à sa parole ; quelle sera donc sa fin ?

Voyant donc que l'ennemi me supposait rintention de passer la Dunà (ce que ses émissaires , s'il en avait , avaient pu lui faire croire , puisque j'en parlais assez souvent sans jamais dire où j'allais) , je me décidai après vingt heures de repos à faire la petite marche de Smorgoni , où j'arrivai le 20. Jusqu'à présent j'avais ménagé ma cavalerie et ne l'avais jamais employée en fortes reconnaissantes ou patrouilles ; mais ici je la jetai dans plusieurs directions pour donner le change à l'ennemi ; comme j'y joignais toujours de l'infanterie i cheval (qui combattait à pied) , cela faisait croire à l'ennemi que le corps était là où il n'y avait quelquefois que 60 chevaux ; j'avais donc envoyé de Daniszew le capitaine Lem*** avec 60 chevaux d'élite Samogitiens et de Plock et 4o hommes d'infanterie à cheval , pour alarmer l'ennemi sur la route de Wilna à Soly , en attaquant un détachement de recrues qui venait de passer Smorgoni et allait à Wilna en suivant la route nommée route noire (Czarny TraktJ ; je lui donnai l'ordre de rester

2X7 toute la journée sur cette route et de marcher etisuile la nuit pour passer à Boruny sans être vu et de m'y attendre caché dans un bois.

J'avais aussi envoyé vers Wileyka un détachement pour enlever un autre convoi de recrues, mais Tofficier d'infanterie ne suivit pas l'instruction donnée et se montra trop tôt, ce qui donna le tems au détachement de regagner le bac et de repasser la Wilia en retirant la corde de son côté ; quant à Lem** , il attaqua le détachement , lui tua une trentaine d'hommes et en blessa grand nombre , les ayant surpris au bain.

A Smorgoni je mis une contribution de bottes sur la ville , vu que mes fantassins n'en pouvaient plus ; ils avaient les pieds enflés de sorte que par pitié Je demandai moi-mêine aux soldats souffrans de rester dans le pays, pour revenir isolément en Pologne après s'être refaits. 5e fis aussi acheter tout ce qu'on pourrait trouver en fer et qui pourrait être nécessaire pour bâtir un passage sur le Niémen ; heureusement on trouva quelques centaines de gros clous.

En prenant position à Smorgoni je plaçai xnon infanterie , mes bagages et mes pièces sur la route de Krewy , et la cavalerie sur toutes les autres avenues, pour pouvoir faire

marcher le matin Vinfanterie , sans que la yille peuplée de juifs s'aperçût de son départ. £lle partit le lendeinain 21 à quatre heures du matin et je ne quittai Smorgoni avec la cavalerie, que deux ou trois heures plus tard pour laisser Tennemi, en cas qu'il y apprît mon séjour , aussi long-tems que possible dans rincertitude de la direction /que je voulais prendre ; je crois que ce fut de la plus grande conséquence pour moi , comme^ nous le Terrons.

J arrivai à Krewy avec ma cavalerie vers midi , quand Tinfanterie faisait déjà la soupe ; je laissai à la cavalerie le tems d'en faire au-j tant et j'employai ce tems à bien prendre mes informations , tant par rapport aux facilités que pouvait ofirir chaque point de passage sur le Niémen , que sur la nature du terrain et. du pays sur chacune des deux routes, qui étaient devant moi. 'La route directe de Mil^olaiew passant par Wisniew était boisée et un peu marécageuse , mais plus courte ; celle de Boiska passant par 01s:^ny et Iwie découverte et plus longue* Aussi fut-on très-étonné et trouva-t-on mauvais , quand , au moment de me mettre en marche , )'ordorinai aux guides de me mener à Olszany par Boruny ; mais je me décidai pour cette direction pour deu:^

aSg

raisons : Boîska était plus bas qiie Mikolaiéw , je pouvais donc y faire descendre le bateau bac de Mikolaiew , où je ne pouvais songer à faire remonter celui de Boiska ; et j'avais aussi la grande considération de me mettre au plus tôt sur la ligne perpendiculaire entre Tennemi et le Niémen ; car alors , profitant de la première bonne position , je pouvais l'arrêter avec une partie de mes forces et faire construire le passage sans crainte d'en être coupé; (et d'ailleurs , quand je quittai Smorgoni Teniiemi n'était pas encore à Oszmiana) • Arrivé à Boruny , j'appris que le capit^e Lem** a'vait passé et l'on me dit qu'il était non loin de là dans un bois ; on me fil savoir en même tems qu'une patrouille ennemie venait à Finstant même^ de quitter la ville en retournant à Oszmiana. Je marchai avec la cavalerie d'un pas plus accéléré pour occuper Olszany. Un officier , que j'envoyai en avant avec quelques chevaux , pour dire au capitaine Lem*^ de m'attendre là où il le rencontrerait , me rapporta que Lem^* avait quitté la ville depuis long'tems , mais qu'on y attendait, d'un m6- «ment à Vautre l'arrivée d'un corps russe qui campait depuis sept heures du matin à Oszmiana. J'avançai avec 3o chevaux au trot pour faire en personne une rçconnaîssance vers Osz--

qfniana et je trouvai toute la ville inquiète t\ étonnée de ce que nous venions dans un endroit où des forces si considérables étaient attendues. Les Russes , pour effrayer le pays, disaient être 12,000 hommes d'infanterie et 4000 chevaux.- Ces forces étaient, j'en suis sur, bien exagérées , mais comme je pouvais supposer que la garnison de'Wilna avait renforcé ce corps , je pouvais facilement le croire. Mon angoisse fut grande ; je. regrettai presque de n'avenir pas pris 1% route de Wiszniew et M- IcolaieW. Le corps arriva vers les neuf heures et demie ; je le fis mettre en bataille , sur h place et dans les endroits où Ton pouvait combattre, et les soldats eurent ordre de ne pas quitter leur rang , mais de déposer les armes en faisceaux et de dormir en ordre. Je & acheter de Teau-de-vje que je payai le douHe de la valeur , pour avoir les juifs amis ; je fis donner un peu de foin aux chevaux et allai aux informations. Un homme, accourut ayec un billet écrit par une dame des environs d'Oszmiàna, qui me mandait que deux miUe hommes d'infanterie avaient marché vers Grauzyszki , c est-à-dir^, vers ma gauche , et qu'une grande partie de la cavalerie avait marché vers Smorgoni. Je crus qu'on voulait me cerner , et ce furent quelques heures cruelles, qo^

je passai en cet endroit. Oh me fit savoir, il eajt ^rai , que le corps ennemi se plaignait 'd'une fatigue excessive , les soldats disant qu'ils avaient marché deux j ours < et deux* nuits de ^ suite ; les miens , au contraire , avaient reposé ^ à Daniszew et n'avaient pas fait pendant trois jours de marches trop forcées ; mais celle d'aujourd'hui était forte et ils venaient, à peine d'arriver, tandis que l'ennemi était depuis î4 ^ heures à Oszmiana. Je calculai qu'il s'était mis à 8 heures du soir 'en .inarche pour éviter les chaleurs qui étaient insupportables, et que jusqu'à minuit il pouvait faire les quatre lieues d'Oszmiana à Olszany; je pe fermai pas l'œil un seul instant.

J'envoyai vers Oszmiana une patrouille de dix chevaux d'élite avec un officier lithuanien ^ qui. avait rejoint ma colonne seulement depuis quelques jours , mais que j'avais reconnu infatigable , intrépide et très-habile ; d'ail- ^ leurs il connaissait parfaitement la contrée et me promit de toucher Oszmiana, s'il en était besoin. :

Les juifs d'Olszani , me voyant abordable , m'apportèrent •une quittance du capitalise • . Lem** qui avait mis une contribution sur la ville et cela en mon nom ; je la fis rembourser et fus bien peiné , d'autant plus que ce

jeune homme était capable et avait jusqu a ce jour mérité ma confiance. A deux keures ^u matin , je fis éveiller la troupe sans bruit et me mis en taiarche vers Traby où j arritai vers les six heures du matin ; je fis distribuer de leauHie^vie el dn biscuit , tuer du bétail et donner la viande sans permettre de faire la soupe t mais pour être prêt à la faire à la première halte. C'est à ce soin de ménagerie tems que je puis attribuer la réussite de mon expédition; le soldat, malgré les marches for-* cées, avait toujours le tems de dormir et celui de £aire b soupe, et moi je dormais souvent descendant de cheval à Tavant-^garde et me faisant éveiller quand larrière-garde approchait. Au moment de monter à cheval pour me mettre en marche, l'officier envoyé en patrouille vers Ossmiana revint et me rapporta que lennemi s était mis en marche en

quittant cet endroit le soir; mais probable-

ment trompé par ma direction de Sniorgom à Krewy , et voulant m atteindre au passage du Niémen qu'il supposait que je voulais exécuter près de Mikolaiew , il marcha à Boruny ; c'est à ces quatre lieues qu'il fit ici inutilement, que je dois mon salut pour celle foiS' ci ; car les trois points ,. Oszmiana , Boruny et Olszany forment un triangle dont au hea de parcourir un côté , il en parcourut deux.

Mon officier lavait escorté jusqu a Boniny et Tavait vu tourner vers (Mszany , alors se cachant dans un bois , il en compta les forces et vît deux régimens de cavalerie , douze pièces de canon et quelques bataillons d'infanterîe. Ce fut une* grande faute de la part de rennemi; il voyait déjà que je prenais la direction du Niémen , il lui suffisait donc pour m'inquiéter au passage , de me faire suivre , (même dans la supposition que mon désir fut -de passer ce fleuve à Mikolaiew) , par une partie de ses forces , tandis qu'il aurait dû tou^ jours marcher directement à Olszany avec le gros de ses forces. Car en passant le Niémen à Zboiska, tandis que je l'aurais passé à Mikolaiew , il pouvait me rejeter vers Minsk et Nieswièz , et dans ce dernier endroit il y avait six bataillons et dix escadrons des réserves de la garde.

J'étais donc sûr de n'avoir qu'à-peu-près cinq heures d'avance sur l'ennemi; mais il avait fait huit lieues de plus que moi , ayant marché toute la nuit ; je voyais qu'il ne regarderait pas à là fatigue , mais qu'il voudrait à toute force m'atteindre a^i passage du Niémen.

A trois heures je me mis en marche. De Tràby j'avais déjà envoyé en avant moïi in-

fanterie à che\al, mes sapeurs et 60 che\aux de cavalerie , pour me préparer un passage sur le fleuve et faire • descendre le bac de Mikolaiew* Quatre charrettes , chacune sous la garde d'un officier que je rendis responsable, itienaient les cordages pris à quatre bacs de la \^ ilia ; ces charrettes avaient peine à avancer , mais je leur fis donner des chevaux frais, sentant que ces cordages étaient mon salut.

Je promis au lieutenant des sapeurs Siekerski de lui obtenir le rang de capitaine, si je passais le Niémen par ses soins.

J'étais étonné dt ne rencontrer nulle part le capitaine Lem**, De Jakuny j'envoyai un bon sous-officier avec deux lanciers au trot avec un ordre par écrit qui lui enjoignait que partout où le sous-officier l'atteindrait , il eût à s'arrêter, et que s'il rencontrait T officier de sapeurs il devait l'accompagner pour augmenter ses forces. Déjà les habitans m'avaient instruit qu'il se disait coupé et voulait faire la guerre à son compte; je n'aurais pas été contraire de planter un partisan dans la contrée ; mais la contribution d'Olszany me paraissait un mauvais commencement. Bientôt mon sous-officier revint au galop , me disant qu'il n'avait rencontré le capitaine Lem** nulle part ; mais qu'ayant atteint Ii^ie , petite

ville, où je devais passer , il avait appris que.^ l'ennemi y arrivait par la route de Boiska , c'est-à-dire , qu'il avait passé le Niémen et marchait à ma rencontre; je me regardais comme perdu. Comnie la. ville de Iwie est située dans un pays ouvert, j'étais sûr que c'était un mouvement combiné pour me prendre dans cette position , afin que rien n'échappât. Voulant pourtant approfondir la chose et ne pas perdre de tems , je pris trois escadrons de Posen et marchai au petit trot à Iwie , la colonne me suivant au pas accoutumé. J'étais décidé de me jeter dans les forêts de Woloszyn ou sur le chemin de Lida ; mais je croyais qu'il faudrait peut-être abandonner les, canons. A Iwie j'appris que le district de Nowogrodek avait seulement à présent fait son insurrection et que les hussards , que mon avant-garde avait rencontrés , étaient un escadron qui tenait garnison à Nowogrodek et qui fuyait l'insurrection. Mon officier de sapeurs ayant avancé hardiment contre eux ils avaient fui vers Mikolaiew et l'officier avait continué son chemin ; cela me rassura. Mais ce qui vint troubler ma joie ce fut l'avis que ces hussards avaient , en fuyant*, tout-à-fait détruit le bac, coupé les cordes en morceaux et abandonné au courant du fleuve .le bois marchand qui était sur le Nie-

men. Je fis prendre tout ce que k ville et les terres seigneuriales pouvaient fournir de matériaux , cordage etc. pour le passage ; j'en- Yoyai ramasser autant de gens que possibk avec des haches et expédiai le tout avec les escadrons de Ppsen au bord du fleuve. Je disposai mon infanterie entre Ivirie et le fleuve dans de petits bois et broussailles, en Tédielonnant à cheval sur la route. Le soldat était accablé de fatigue ayant fait près de dix-huit ]ieues par une chaleur étouffante , et je savais bien que tout dormirait profondément ; mais placés comme ils Tétaient , ils se réveillaient en bataille.

Je donnai au brave Janowicz Tordre de tenir Iwie avec Tarrière-garde , composée de cavalerie , et lui remis une instruction par écrite (ce que je ne faisais pas ordinairement) pour redoubler sa vigilance et lui marquer combien j'étais sûr qu'il serait attaqué la nuit. Déjà pendant toute la marche il avait reçu Tordre de détruire les ponts , même les plus insignifiants , sachant que Tennemi y passerait de nuit , où chaque difficulté devient double ; et je sentais combien chaque quart-d'heure çagnc devenait précieux. La circonspection même de [ Tennemi , qui ne me montrait pas un seul r^claireur , me prouvait qu'il voulait m'endor-

mir , et tomber sur moi avec toutefe ses force» à la fois.

Après avoir fait toutes ces dispositions , je courus au trot au Niémen ; j'y arrivai à neuf heures du soir et j'y trouvai une trentaine de fantassins de mon infanterie à cheval établis sur la rive opposée , et les sapeurs occupés à rassembler du bois de flottage (marchandise) pour la construction d'un pont. On travaillait; mais personne ne sentant l'importance de chaque minute, la moitié des sapeurs était à «'amuser à se baigner. Je demandai à l'officier ce qu'il comptait faire , et il me répondit : Je veux bâtir un pont. Comment, lui dis-je, où est le bois? D*me répliqua qu'on le remontait contre le courant , qu'on en avait trouvé en bas de l'endroit où le passage paraissait le plus facile et où existait le bac que les hussards avaient détruit à fond. Je lui prouvai que ce bois était insuffisant, et que même sans cela , vu la largeur du fleuve , il lui fallait au moins vingt heures pour bâtir le pont ; et quoiqu'il me promît d'avoir fini à huit heures du matin , Je ne permis pas de continuer , étant sûr d'être attaqué avant quatre heures. J'ordonnai de construire un radeau; deux couches de poutres équarries placées en travers l'une sur, l'autre et recouvertes de planches

qui furent jointes avec les. clous achetés à Smorgoni, servirent à passer toutes mes pièces,

mes caissons , mes blessés et une bonne partie

de mon infanterie. On attacha à deux angles opposés de ce radeau les cordages apportés de la Wilia, et trente hommes sur chaque rive tiraient à eux le radeau ; à dix heures trois quarts le premier canon et un caisson furent embarqués ; la montre à la main, je comptais les minutes du passage ; le premier dura trois quarts-d'heure ; je fis faire quelques améliorations ; les chevaux de l'artillerie furent passés à la nage , en quoi mes nageurs , pris de Kurszani , et qui marchaient toujours à cheval avec mes sapeurs , • me furent d «n grand secours.

Je gagnai un quart-d'heure au second passage , vu que les chevaux qui avaient passé, purent faire monter les pièces sur le bord qui était très-escarpé de l'autre côté. Chaque pièce , sitôt qu'elle eut passé , se mettait en batterie pour me protéger.

Les cavaliers de Posen reçurent l'ordre àt desseller les chevaux , de mettre les selles sur un second radeau qu'on attacha au premier et de jpasser à la nage. J'envoyai à Sierakowski l'ordre de m'envoyer d'heure en heure un bataillon et deux pièces; en attendant J^

faisais chercher-» un- gué , et avais promis vingtcinq ducats à celui qui en découvrirait un, A deux heures du matin quatre pièces avaient déjà passé , mais seulement à-peu-près 1000 homimes d'infanterie et de cavalerie. Comme la cavalerie de Posen composée de jeun^ gens d'une classe supérieure , n'était pas pfopre à manier le cheval dans Teau, deux hommes se noyèrent. J-étais dans le plus grand embarras; personne ne comprenait le danger où nous étions ; n'ayant pas vu d'ennemis , on ne pouvait comprendre la fureur qui me transportait , de ce qu'on ne mettait pas assez d'ardeur à passer. Deux jeunes Lithuaniens, faisant le 'service d'aide-de-qjimp près de moi , paraissaient les .seuls qui sentissent l'importance de cette opération;, c'étaient le jeune Weisenhoff, et un jeune hotnme que je n'ose citer pour ne pas aggraver ses peines , vu qu'il est rentré dans sa famille ; il n'était que quinae jours avec nous , mais il s'était concilié l'estime de tous ; brave , modeste , généreux , et donnant les meilleurs avis, il était jour et nuit à mes côtés , malgré une santé délicate ; toujours le premier quand il fallait agir , il me reconduisit jusqu'à la frontière de la Lithuanie , comme s'il avait voulu me faire les honneurs, et là il prit congé de moi. lia diligence de ces deux

aîdes-de^camp était ici doublement méritoire , vu que la grande fatigue faisait que tout le monde tombait de sommeil.

Vers les trois heures du matin la cinquième pièce était justement poussée sur le radeau , quand un feu Tif de mousqueterie m'annonça que Janowicz était attaqué ; bientôt quelques coups de canon me prouvèrent que je ne m'étais pas trompé et que Tennemi était là avec toutes ses forces. Quoique mon canon pût me protéger de Tautre rive , si Tennemi approchait avant que j'eusse passé , et que Radziszewski avec son régiment de l^oo hommes à-peu-près fût dans le bois pour protéger Janowicz , je sentais tout ce que ma position avait de dangereux si l'ennemi avaft voulu pousser vive-» ment. Je ne pouvais de ma persqpne quitter le rivage , car ma présence sur cette rive ras-

^ surait les soldats qui se précipitaient déjà en foule sur les radeaux. Dans cette grande détresse , un officier lithuanien , le major Bilewicz , apprit d'un paysan qu'il y avait un gué à quelques cents pas , Biais que ce n'était que l'année dernière qu'il y avait passé , et ^e IV vait pas essayé depuis ; je le fis sonde? par

' mes nageurs ; il se trouva mince ^ inai& trè^bon , le Niémen ayant souvent » malgré sou cours rapide et sa profoadeur > des gués qui

sont favorisés par les rochers de granit qui abondent dans son lit. Alors mon infanterie passa ; les prisonniers tenaient les gibernes de mon infanterie au-dessus de leurs têtes, ce qu'ils firent avec la meilleure volonté. J'envoyai à Janowicz et Radziszewski Tordre de se retirer vers le gué que je fis protéger par 200 hommefs, d'infanterie placés dans un bois situé sur la rive où je me trouvais, j'avais fait une perte sensible à cette arrière-garde; un des officiers les plus braves , Otto Junga, qui dans les guerres de Napoléon avait mérité la croix de la légion d'honneur et la croix polonaise comme sous-officier, reçut un coup de feu à la tête ; cependant je le ramenai à Varsovie. L'ennemi suivit vivement Janowicz au passage du gué et voulut le passer , mais mon infanterie le reçut avec un feu bien nourri qui l'arrêta court. Il eut alors l'insolence de,, me tirer les premiers coups de canon , mais quelques décharges de mes* six pièces pointées sur lui , firent retirer au grand galop cavalerie et artillerie; une bonne partie de son infanterie resta à Tabri du terrain à portée de mon canoa; il était là devant moi comme humilié. Le bord sur lequel j'étais dominait toutà-fait la rive opposée , et je crois pouvoir dire que 30US le rapport moral je le dominais aussi.

Ma manœuvre m'avait complètement réussi ; il ne prit pas une seule charrette , et je ne lui laissai pas une pièce de bois pour tenter le passage.

Cette journée fait le plus grand honneur à Janowicz , au colonel Radziszewski et au lieutenant Haysicki qui commandait la grande garde de cavalerie à Iwie. L'ennemi» attaqua sur trois points à la fois , croyant nous surprendre tous à Iwie ; Haysicki dispersa tout de suite sa troupe en tirailleurs qui avancèrent hardiment contre Tennemi , ce qui larreta , vu que le jour commençait seulement à poindre , et le força à engager un combat station naire. Je restai avec le corps sur le Niémen jusqu'à sept heures du soir, mais j'envoyai un escadron de Posen remonter le fleuve jusqu'à Mikolaiew , pour y détruire le bac, et j'envoyai le colonel Brzezanski avec trois escadrans, une pièce légère et 47 hommes d'infanterie à cheval , Unger le Niémen dans 1 espace de six lieues, en le descendant jusqu a Bielica pour détruire tous les passages sur ce fleuve et avoir par là ma droite couverte dans ma marche vers les forêts de Bialowieza. D avait en outre Tinstruction ti'attendre mes ordres le lendemain jusqu'à midi vis-à-ifis Bie- « • • • •

hca , et de me rejoindre à Dzienciol , si )«

ne lui envoyais pas d'autres dispositions. J'en*voyai aussi un émissaire , le capitaine Quesnel , à Nowogrodek pour savoir ce qui en était d^ Tinsurrection. Mes soldats reposaient à vo-7 lonté , se baignaient et faisaient sécher leurs habits mouillés pour avoir passé à gué , tandis que les Russes grillaient au soleil sous les armes et n'osaient approcher du fleuve. Je permis aux prisonniers, qui étaient à-peu-prèsSoo, de se baigner; ils couraient sur l'autre bord jusque vers les vedettes ennemies à la poursuite des oies , et pas un seul ne tenta de fuir, quoique ce fussent de vieux soldats dès provinces russes; car les autres avaient reçu la liberté de me quitter par deux ou trois hommes à la fois , et chaque jour j'en disséminai de la sorte une vingtaine habillés en paysans , car c* était un véritable fardeau pour moi ; et que le nombre de mes soldats diminuait, la colonne de prisonniers aurait bientôt pu dépasser le nombre de mes troupes. Vers les deux heures l'ennemi se retira sur tous les points ; les colonnes de poussière me firent juger qu'ils avaient pour le moins regagné Iwie.

A sept heures du soir je me mis en marche, laissant 200 hommes d'infanterie (Lithuaniens) vis-à-vis le gué , avec l'ordre d'y rester jusqu'à la nuit close , pour empêcher les cosaques de

me suivre. Je marchai à Wsielub, terre appartenante à un général russe démissionnaire , qui armait ses gens et nuisait à Tinsurrectioa de tout son pouvoir; il avait fiii avec Tescadron que )*ai rencontré à Iwie. A moitié chemin de Wsielub , vers les neuf heures du soir, un ouragan affreux mêlé d'une averse nous fît bien souffirir, mais |e lui dois l'avantage d'une bien grande distance entre moi et le général Sawoini, car quoiqu'on m'eût rapporté qu'il s'était rapproché du fleuve , sitôt que je Tavais quitté , le vent , Ja pluie et la nuit Tempêchèrent de toucher à quelque construction sur l'eau qui devait être horriblement agitée. D'ailleurs j'avais eu la précaution de faire brûler , sur les deux rives , les bâtinîens qui auraient pu lui donner des matériaux.

CaAPITRE SIXIÈME. .

rnsurrection de Nowogrodek. Marche vers Slonim et vers Naravha, Fermentation du corps. Réflexion à ce sujet. Jonction ai^ec le corps de^ Rozycki. Marche à Ciechanomec^ Passage du Bug, Arrii^ée à Marki, Entrée à Varsoi^ie.

• Arrivé à Wsielub où mon émissaire de Nowogrodek devait se rendre , j'appris que l*însurrection ne comptait à-peu-près que 3oo bommes : maïs qu'on avait Tespoîr que dans six jours elle aurait 5ooo hommes ; je vis donc que je ne pouvais l'attçndre. Le faux avis me parvint, que 1-ennemi avait passé le Niémen entre le point de mon passage et Bielitza ; j'envoyai en conséquence à Brzezanski Tordre de prendre garde à n'être pas attaqué et de marcher le matin à Dziencioly. J'écrivis au maréchal de l'insurrection , le brave Kasz5c ,- (le même qui , à Tâge de dix-neof ans , avait fait prisonnier en 1809 ^^ ^^ main le partisan prussien Schiller,) que j'étais suivi par' un corps considérable , que je marchais vers Dziencioly et que je le laissais maître de décider , s'il voulait me suivre ou agir sur les

derrières de Tennemi. J'appris aussi par le commandant de Tescadron que j'avab envoyé à Mikolaiew , qu'il y avait trouvé le détachement de Lem*^, mais que celui-ci, maigre Tordre donné par écrit de revenir, avait marché à Nowogrodek.

Xcs citoyens réunis préférèrent se joindre à moi et m'écrivirent qu'ils marchaient à Dsenzol. C'est encore une preuve à Tappui du plan que j'avais proposé à Gielgud et Chlapowski , le district de Nowogrodek seul nous aurait donné au nîoins 6000 hommes; outre cela , j appris à Dresde que 3 000 hommes, venant des environs de Lyda , cherchaient à me joindre ; le tems seul me manqua pour que ces détachemens pussent me rejoindre; aa lieu qu'avec les forces qu'avait Gielgud, nous aurions marché doucement et aurions pénétre dans des contrées où je ne pouvais m'exposer avec les seules forces que j'avais ; 60,000 hom^ mes est le moins que nous eussions amené à Brzesc-Litewski,

Jetais entré dans la maison seigneuriale a Wsielub , tombant de sommeil , après deux nuits si fatiguantes , et n'ayant pu fermer lœu toute la journée :, tant par la joie d'avoir réussi , que par ce que mon sang était alluï*^^ par la chaleur et l'insomnie.

J'étais assis dans une chambre où j'étais enti-é^ y voyant de ta lumière , pour consulter la carte et parler aux guides. Accablé par le sommeil , tout détrempé par la pluie , je fus réveillé de mon assoupissement par une voix de femme , qui , en très-bon français , me dit : Général , nous vous attendons depuis^ne heure pour prendre le th4 ; je crus rêver en voyant devant moi une très-jolie personne parée coname pour un bal ; il faut avoir mené le genre de vie que je menais depuis quelque tems , étant quelquefois dix jours de suite sans faire la moindre toilette , et ayant pour ainsi dire oublié le monde civilisé , pour 56 faire une idée de la sensation que j'éprouvais; je la suivis dans un salon où une table mise avec élégance acheva de me faire croire transporté loin du théâtre de la guerre. Partout où j'avais été reçu chez mes compatriotes , les maisons étaient démeublées, les meubles brisés et tout abîmé et pillé. Ici demeurait un général russe et les insurgés auraient pu user de représailles , mais nous faisions la guerre à l'ennemi et non aux propriétés; je fus encore plus étonné , quand la dame qui m'avait introduit me dit : Madame la générale désire V0US voir , mais souffrante depuis quelques jours , elle ne peut se lever. Je demandai alors

à lui être présenté, et je trouvais une personne doublement souffrante , son moral étant affecté autant que son physique. Apres quelques mots de conversation , elle me pria de ne pas faire incendier sa maison , m'assurant qu'en \érité son mari était russe , mais qu'oa Tayait ca^pmnié en beaucoup de choses. £h quoi , madame , lui dis-je, , nous prenez-YOus pour des sauvages? croye'A-moi que nous ne faisons la guerre ni aux femmes ni aux fortunes ; je vous avoue que je vous ai brûlé au*- ^ourd'hui deux cabarets situés sur le Niémen ; mais c'est que leur bois aurait pu servir à bâ* tir un radeau. Alors elle m'avoua que c'était ce que lui avait fait croire que j'allais tout brûler.

Je lui fis mes excuses sur ce que je ne répondais pas aussi de sa cave à laitage et à beurre , friandises auxquelles les soldats ne feraient pas •grâce. Malheureusement il s'était introduit uu abus dans la colonne, auquel j'avais donné lieu moi*même , y étant obligé pat la force des choses ; c'était que j'avais permis de changer les chevaux , que les selles avaient blessés , ou qui étaient trop fatigués. Comme il y avait plusieurs commandans de régimens et autres détachemens de cavalerie , c'était à qui se jetterait le premier sur les écuries et je n'avais

p^s assez de tems pour introduire quelqu'ordrc 4ans cette partie , ou plutôt , pour \eiller à ce que les instructions données ne fussfMfit pas transgressées.

Je raconte tout le plus scrupuleusement dii inonde pour Thonneur de mes officiers ^ car leur dévouement et désiptéressement le méT ritent ; ainsi , s il y avait des abus , je dois marquer ce qui les autorisait en quelque sorte.

Je laissai à Wsielub deux de mes officiers blessés à Mies^kuc , dont la chaleur avait aug» ment^ la souffrance. Que M"^ la générale Urog (née Polonaise) en reçoive ici ma reconnais^ sance ; )e sais qu'nn d'eux a déjà regagné le toit paternel en Prusse , et la reconnaissance d'une mère est assurée pour toujours à cette personne généreuse ; quoique ce ne soient quQ quelques instants que j'ai eu Tavantage de la voir , je suis sûr que c'est la seule ambition de son cœur» Je remis aussi à M™*^ Urug une lettre qui contenait une lettre de change d une très-forte somme appartenante à des enfans mineurs qui étaient en tutelle ; elle était tom^ bée dans mes mains avec la poste de Pétersbourg.

De Wsielub où je ne m'arrêtai que quelques heures , vu que les soldats avaient bien reposé sur le Niémen , je marchai, vers Dsen-

ïol ; ici îe résolus de libérer tous 'mes priftonniërs. J'avais , je crois , quatorze officiers qiA allaient en charrettes ; comme celles-ci d^ venaient plus rares , (toute l'armée de Dièr bicz ayant passé dans cette contrée en entrant en Pologne , les charrois étaient ruinés) et que cela causait de grands dérangemens dans ma colonne ,- je profitai du bruit de Tinsurrection pour lès libérer; je leur envoyai dire pairie colonel Sierakowski : qu'ayant reçu des m qui me permettaient, sans me compromettre, de ne plus masquer mes forces , je leur rendais la liberté. Ils furent au comble de la joie; car après le combat de Malatà , voyant cd corps russe à mes trousses , et me sachant entouré d'ennemis , je leur avais promis de les libérer à condition qu'ils me donneraient leur parole d'honneur de ne plus servir contre nous dans cette campagne , ' (craignant d'être obligé de les abandonner dans une situation où leur^ données sur mes forces auraient p»

me nuire) ; le lendemain leur nombre ayant augmenté par les prisonniers faits à Podbro^ dzie , ils vinrent à moi me prier de les liW* rer ; je leur dis que le moment n'était pas encore venu. Enfin , ayant passé le Niémen, ils crurent que c en était fait d'eux , et que \t ne ferais aucun compte dé ma promesse,

pour augmente!* mon triomjTihe à Varsovie ôà ils me voyaient retourner. Auasi leur libéra^ tion les combla-t-elle de joie ; je ne rîsquad rien de le faire , puisque j'étais sur la Ugtie perpendiculaire , entré Sawoini qu'ils rejoignirent et Varsovie , et je ne voulais pas manquer à ma parole ; mais les soldats , quoique je les laissasse libres , suivirent encore ma coloiine jusqu'au lendemain , et ne m'auraient pas quitté si quelques cosaques ne les y avaient forclos.

En approchant de Dsenzol je fus tout étonné d'y entendre le canon ; les habitans me dirent qu'on y combattait depuis quelques heures. Je pris une trentaine de chevaux avec moi , ne pouvant comprendre ce que c'était, et craignant surtout que ce ne soit Sawoini qu'on m'avait dit avoir passé le Niémen dans [ cette direction; je marchai au trot, mais, quand j'arrivai, le combat était fini. Alors jajppris que le général russe Stankiewicz qui commandait à Slonim était venu avec deux bataillons d'infanterie , quelques centaines de chevaux et trois pièces de canon à Dsenzol% croyant n'avoir à y combattre que les insurgés. Brzezanski avança avec le seul canon qu'il avait et donna quelques décharges à mitrailte. sur l'ennemi qui entrait présqua Dsenzot;

alors tout 6e retira préapitamment , jusqu'à lendroit où Stankiewicz était avec les pièces. Une canonnade assez insignifiante s'engagea, après laquelle Stankiewicz se retira, voyaot que mon infanterie à cheval , qui avait m pied à terre , le harcelait dans les bois qui tournaient sa position.

Quelques volontaires des escadrons de Foseï et la nouvelle levée de Now^ogrodek (à cht^^ seulement depuis deux jours) chargèrent son arrière-garde et prirent une trentaine de prisonniers à son infanterie. Brzezanski ne pouvait s exposer à une charge à fond, n ayant rien pour le soutenir; mais les prisonniers disaient eux-mêmes , que s'il l'avait fait , toute Tinfanterie aurait jeté les armes et qu'il aurait enlevé les pièces , tant ils étaient troublés » rencontrer du canon et un corps régulier 1»

où ils ne croyaient avoir que des insurgés* combattre. Les volontaires poursuivirent Sunkiewicz jusqu'à Wienzowiec. Nous pnmes»

Dsenzol des boulets , des obus et de Ja poudre en barils ; il y avait là un dépôt d'artillerie qui y avait laissé ses projectiles. Ici me rejoignit mon émissaire que j'avais envoyé à WiW de Daniszew , et m'apporta la nouvelle , ^ plutôt le bulletin imprimé qui annonçait q les corps de Gielgud , Chlapowski et RohiW

claient enUréft en Pj^us^e ; le nombre des piëc^j» indiquées me prouvait que tous les détachcTmens y étaient compris. Il était dit: Il n'y a que le général Dembinski qui, avec un tas (kupa) irrégulier , a pris la direction de la Cpurlande ; je lui enverrai savoir le sort de ses frères d'armes et s'il ne met bas les armes , je le ferai poursuivre par tel et tel corps qui y était désigné. Le bulletin était signé: le général Kleinmichel. Mon émissaire me dit qu'on avait publié ce bulletin , mais que le lendemain la police avait tâché de reprendre tous les fi3(emplaires, voyant sûrement que la jactance contre mon corps était intempestive • Il m'apprit que jSav^oini était à dix-huit lieues de moi avec deux régimens de cavalerie et douze pièces.

L'infanterie ne pouvait suivre tant elle était abîmée ; la cavalerie l'était aussi ; mais il voulait avoir l'honneur de ma destruction à toute force. A Dsenzol je demandai aux Lithua- .niens qui venaient de me rejoindre, par où ils croyaient que je devais passer pour rentrer dans le royaume ; la plupart me conseillaient de marcher vers les marais de Pinsk, en laissant Slonim sur ma droite , pour éviter le passage de laSzczara, rivière navigable, mais surtout pour éviter une digue d'une lieue et demie à travers un marais nu et tout-à-fait imprali-

cable , même pour un homme à pied. La digue commence non loin de la Szczara et prend sa direction vers Dereczyn.

Ils me dirent qu'il y avait un grand dépôt de ca\alerie* à Dereczyn et cinq ponts sur la digue, qu'il suffisait de détruire pour empêcher un seul homme de sortir de là , le marais s'étendant à deux lieues de largeur de chaque côté ; malgré cela , je me décidai à marcher vers Dereczyn ; Tennemi avait déjà fait tant de fautes que je comptais qu'il laisserait h digue intacte , au lieu que laissant Slonira à droite , je me trouvais obligé de toucher Brzest où j'aurais probablement péri. Il est vrai, q«« je ne pouvais croire qu'il existait un iharaîs aussi immense et aussi dépourvu de bois qoe celui-ci , et au pis aller , j'étais décidé it prendre à droite vers Piaski pour passer là Szczara près du Niémen.

Je partis donc de Dsenzol marchant par Wienzowiec ; je pus me convaincre que Stânliewîcz ignorait mes forces ; partout je trôih vai les ponts rompus , et il avait quitté te positions où avec un bataillon et deux pièces il aurait pu m'arrêter absolument. Je le fe suivre par cinquante chevaux , aussi loir* ^^ possible. Je me rappelle d'avoir dit dans ma relation allemande qu'il se retira à Dworzec;

m^is c'est par Zadworie ou Zadwozec dernière station de post^ à Slonîm , qu'il se retira , et non à. Dworzec, Le commandant du détachement avait reçu Tordre de tenir jusqu'au soir , après avoir dépassé la poste , ce qui fit croire à Stankiewicz que c'était mon avant-garde et que Je marchais vers Slonim. On me dit qu'il avait évacué cette ville et qu'il s'était porté sur la route de Brzesc , ce qui est assez^ croyable, vu la célérité de sa retraite. Quand j'^us dépassé moi-même Wcenzowjez d'une petite lieue avec le corps , je quittai la grande route et marchai à travers le bois à droite vers» le village de Wola où je passai la Szczara , rinfanterie et la cavalerie à gué , et mes piècesr sur un bac. Au moment où je faisais passer ma dernière pièce , les vedettes placées sur la digue (que j'avais envoyé occuper de suite) m'amenèrent un exprès envoyé par le capitaine Sprawnik du district de Wolkowisk , porteur d'un ordre par écrit enjoignant à l'administrateur des terres de détruire le bac , et de retirer, la corde sur la rive gauche , ce que j'exécutai ponctuellement. Quant au général Sawoini , je ne sais s'il aura été très-satisfait de ma ponc-. tualité à me conformer à cette mesure de prudence un peu tardive.

Après avoir bien fait reposer, la troupe , je

marchai à Dercfczyn où j'arrivai vers les dix heures du soir . Nous y trouvâmes aussi de la poudre , des projectiles cl un magasin considérable d'effets d'habillement pour les hommrt et de harnachement pour les chevaux de cavalerie et d'artillerie. H y avait 5oo che^ux d'hussard que Stattkiewicz , dans sa terreur , avait attirés à lui. Il faut que le dépôt de Dereczyn ait été considérable , puisque nom y primes sept hôtels de campagne , et ordinairement chaque régiment en a un. Mon artillerie changea tous ses harnais ; mes soldats se poflr- Yurent abondamment de linge nouvellemeïrt confectionné , et nous priihes encore quelqBes officiers qui revenaient justement des coarses qu'ils avaient faites le long de la Szczara et à Niémen avec Tordre d'y détruire tous te passages , ce qui s'exécutait à présent , ma» pour mon plus grand bien , puisque c'étaiert autant d'entraves pour le corps de Sawoini.

De Dereczyn j'envoyai un de mes aidesJc' camp , avec un autre officier bien déterminé,* Varsovie pour savoir où je pouvais passer»

Vistule , et recevoir les ordres du général-enchef (car je dois ajouter que j'ignorais jusq» 2lors le passage de la Vistule par larmée russ« et que j'étais sur qu'il me faudrait traverser cette armée ou agir en partisan sur ses derrières)

De Dereczyn , que je quittai le vingt-six Juillet matin , je marchai à Zelwa en me dirigeant vers Wolkowyslç ; mais ayant pris de meilleures informations à Zelwa, je marchai par un chemin plus court pour atteindre Izabelin où j'arrivai tout avant le soir. Là, je saisis un courrier envoyé par Stankiewics au gouverneur de Grodno ; il lui rapportait le combat , qu'il avait soutenu contre mon avant-garde , et disait : L'ennemi n a pas montré plus de trois bataillons d'infanterie et plus de deux pièces de canon et trois escadrons de cavalerie régu-^ Uère , dans divers uniformes (Wraznich Mun* durach) ; c'était la seule version véritable , car les escadrons de Posen n'avaient de régu^ lier que le casque et la lance ; le reste , nouvel lement formé, était bizarrement vêtu , et entre^ miêlé de vrais Posnaniens qui avaient leur uni-^ forme. Quant au reste , comme nous l'avons vu , Brzezanski n'avait que quarante-sept hom«* mes d'infanterie à cheval auxquels s'étaient joints quelques chasseurs de Bronski insurgés et une pièce de canon ; mais comme Stankie* wicz avait eu deux bataillons d'infanterie et trois pièces , il voulait dire qu'il n'avait cédé qu'à des forces supérieures.

Après avoir signé son rapport il ajoutait de sa main : Dans l'instant j'apprends que Sawoini

ai passé le Niémen et est à la poursuite de Dembinski ; je marche donc avec toutes mes forces à Zelwa pour lui couper le passage. - Cela me fit passer une nuit tranquille, car ) avais déjà dépassé Zelwa de six lieues , et ea calculant sa marche , je voyais qu'il n'atteindrait Zelwa le lendemain qu'à dix heures d»

matin, ç est-à-dire , quand j aurais ajouté au moins quatre lieues aux six déjà faites, fc Tis donc qu'il allait se joindre au corps de Sawoini, et faire un vrai tas (kupa) inutile, au moins quant à ma poursuite. Je ne pouvais cependant pas faire reposer mon coFp à Izabellin , ayant appris à Zelwa que le géirfral Bolen , avec un corps , à-peu-près de 3ooo hommes , occupait tantôt la ville de Narew sur la Narew » tantôt le village Rudnia sur la N*rewka , et que dans l'un et lautre endroit »

avait des positions fortifiées ; or , dans ces torêts immenses et marécageuses , celui qui maître des grandes routes est maître de toute la contrée ; je marchai donc pour avoir iç tems d'attaquer ou de tourner Bolen, aw que Sawomi, renforcé par Stankiewicz, *^ arrivé pour m'anéantir. Je calculai que , (p^^' que Sawoini eût laissé son infanterie dernerc hii, il devait avoir au moins 10,000 homme et plus de vingt pièces de canon , après sa }0^

tion a^€C Stankiewicz. Quoique les Lithuaniens , qui m'ont rejoint plus tard , disent que Stankiewicz seul avait 8000 hommes ^ il est possible qu'il ait eu autant de troupes sous ses ordres ^ mais elles étaient peut-être dispersées en détachemens séparés pour le maintien des communicatit)ns. S'il avait pris posi-^ tion et m'avait attendu à Wienzowiec , il pouvait se retirer pas-à-pas , et le corps de Bo-' len et autres détachemens l'auraient rejoint; ils m'auraient alors retenu indubitablement jusqu'à l'arrivée de Sawoini et j.e périssais sans coup férir^ En outre le général-en-chef Rosén * qui m'attendait depuis dix jours à mon pas-* sage dans les environs de Siemiatytze , où j'avais lé Bug à passer , aurait eu le tems d'êlre prévenu. Enfin je puis dire , cû n'est pas un seul miracle qui a fait que j'ai réussi , il en fallait au moins sept ; car c'est au moins là le nombre de généraux avec des corps séparés qui étaient sur la route que j'ai parcourue et qui me laissèrent passer ^ tantôt en allant occuper des points auxquels je ne songeais pas , tantôt en fuyant , me croyant des forces considérables.

Je quittai donc îzabeliti, où j'avais aussi pris un employé du gouvernement envoyé pour savoir où j'étais , et je fis une halte à Po-

rozoWt pour faire la soupe. Le jour même après a\oir passé le \illage de Berniki,je couchai dans les forêts de Bialowieza , loin de toute habitation ; déjà près de Posorow j'avais pris une patrouille d'hussards ; il y avait no régiment placé à Tentour de la forêt par détachemens de 60 chevaux pour garder toutes les avenues. Si j'avais passé par Wolko^sk chef-lieu du district de ce nom , où par Swislocz où il avait un détachement considérable, cela aurait été su à Grodno , et , avec la facilité des communications qu'a le gouvernement russe , Rosen , Bolen et tous les détachemens auraient pu être avertis.

Dès une heure du matin j'envoyai le lieutenant-colonel Dziewanowski avec un bataillon d'infanterie , deux pièces légères et deux escadrons de Plock avec les sapeurs à cheval, poar occuper les deux ponts sur la Narewla an village de Rudnia et sur la Narew à la ^^^ ville de Narewka.

Vers les cinq heures du matin , je fis dj^^"^ cher la colonne avec le colonel Sierakows*»

et restai moi-même avec les gendarmes »

de quelques officiers pour purger le corps

toute voiture inutile , et réduire le nom^

de chevaux d'officier au règlement inihtaiî*'

voyant qu'il s'était commis différens abus.

D'ailleurs j'entrais dans un pays ruiné ou il fallait souvent payer les fourrages , je ne voulais donc pas ruiner ma caisse et le pays pour des bouches inutiles. J'eus quelques heures bien fatiguantes , mais mon infanterie y gagna une trentaine de chevaux , la cavalerie aussi quelques-uns, de même que Tartillerie. Il y eut bien des charrettes brûlées , et je fis jeter dans les marais de Biolowieza quelques centaines de boulets et obus qu'on menait sur des charrettes , qui avançaient difficilement , vu les sables de ces contrées.

Arrivé à Rudnia je reçus le rapport du colonel Sierakowskî , qui me mandait qu'il s'était porté en avant de Rudnia pour être en état d'appuyer Dziewanowski ; car ce dernier, ayant occupé les deux ponts qui étaient à une certaine distance l'un de l'autre sur la Narewka , avait cru sa besogne achevée et avait pris position pour camper. Sierakowski l'envoya en avant achever la mission que je lui avais donnée , c'est-à-dire , occuper le pont près de la ^ille de Narewka , et prit les Posnaniens pour le soutenir. Je fis passer les ponts au corps , et faire la soupe en attendant le rapport de Dziewanowski. Le premier pont que nous avions passé fut couvert de paille , pour l'incendier sitôt que tout aurait passé.

^9^ J^ëtais assis à Tombre d'un arbre , près de la roiite entre les deux ponts , quand on ^int m'avertîr que le capitaine Lem**, le même que nous a\ons vu éviter de revenir avec loo chevaux et qui m'avait rejoint à Dsenzol, parcourait le camp , pour se venger de ce que , devant toute la troupe , je lui avais montré tout haut Tindignalion que j'avais pour sa conduite intéressée. Voyant que nous étions dans une position difficile , puisque les habitans de Rudnia nous assuraient que la route yers la Narewka était occupée dans une forêt marécageuse par des forces considérables ennemies, ce capitaine rassembla les jeunes officiers, et , usant de son éloquence , leur persuada que j'^avais vendu le corps , que nous allions être forcés de déposer les armes , que le passage vers la Narewka n'était pas possible , et que le pont de Tarrière-garde allait être brûlé etc. Cela mit une fermentation générale dans k corps; aucun officier supérieur de Tinfantene n'eut assez de présence d'esprit pour le faire arrêter ; ce ne fut que quand il se présenta a rarrière-garde où était Janowicz et RadMS- .zewski , et qu'il commença à énergumer les officiers , que Janov^icz l'arrêta. Le colonel Rao- . ziszewski , pour prouver la confiance qu " me portait, voulut tout de suite mettre ^

feu au pont ; mais au moment même arriva mon aide-de-camp avec la défense de l'incendier ; car , quoique de toute manière ce pont ne mie fut pas nécessaire , puisqu'au pis aller j'avais la route du village de Bialowieza, et, lors même que cet endroit eût été trop fortifié, la route de Szereszew, je ne voulais pas mettre dans cet instant le feu au pont , sachant qu'une explosion de la flamme pouvait devenir un signal d'explosion mutine dans des têtes irréfléchies.

Dans ce même moment , le colonel Siera-

kowski me rapportait par écrit que tous les

avis s'accordaient à dire , que le passage était

fortement garni d'infanterie ennemie ; Je lui

répondis qu'il fallait avancer , mitrailler et le

forcer absolument ; je ne lui dis rien de la

fermentation qui avait lieu dans le corps ,

pour ne pas le troubler. Je montai à cheval

pour nie montrer à la troupe, puisque Lem**,

sûr que je m'étais porté à l'avant -garde ,

leur avait dit que je m'étais déjà livré aux

Russes. Cependant ^ après ma tournée , le

soleil étant insupportable , surtout dans un

endroit entouré de marais, je me retirai de

nouveau à l'ombre près de la route, pour avoir

l'œil sur ce qui se passait entre le corps et

l'arrière-garde.

Un détachement de quinze chevaux d uhkns avec un jeune officier du i3™* de lanciers passait à côté de moi; je lui demandai où il allait; il me répondit: Je vais en patrouille à Narewka ; c'est inutile , lui dis-je , j'y ai envoyé un bataillon , deux pièces et 200 chevaux. Vous pardonnerez , général , reprit-il , mais il faut que j'y aille. Vous n'y irez pas , lui répliquaije , en lui ordonnant de mettre pied à terre avec son détachement ; ce qu'il fit. Les officiers supérieurs vinrent à moi, pour m'assurer de leur dévouement; il y en 'a qui vinrent me demander de permettre d'envoyer cette patrouille ; celui même dans lequel j'avais le plus de confiance vint les larmes aux yeux me dire: Général, si une chose semblable était vraie , il faudrait se brûler la cervelle , car à qui donc croire désormais? Je lui dis avec fermeté , que toute expension était ici inutile , qu'il fallait redoubler de zèle et de vigilance et attendre ; je lui donnai tout de suite des instructions détaillées sur ce qu'il avait à faire avec les avant-postes sur la route de Bialowieza. lies officiers prirent alors une résolution digne de gens qui avaient tout sacrifié ; ils déchirèrent les doublures en soie de leurs uniformes et les donnèrent au commandant de lartillerie , i)ui pendantquclques heures fit 80

gargousses de canon pour mes pièces de 12 ; malgré cet élan , je passai là quelques heures bien cruelles ; Tidée du danger où le corps était par rapport à Tennemi , et avec cela son esprit de fermentation ; l'idée de voir que des gens , qui m'avaient vu m'exposer comme le dernier soldat dans tant de combats , qui m'avaient vu nuit et jour occupé et sortir heureusement et habilement de tant de difficultés , croyaient à une absurdité pareille , quand nous étions presqu'au terme de tous nos dangers , à quelques marches seulement de Varsovie tout cela avait quelque chose d'accablant pour moi. Je montrai du calme extérieurement; mais ce que je sentais en moi est impossible à décrire. Je sais bien qu'une nation qui a été trompée tant et tant de fois peut être soupçonneuse ; mais malgré cela ^ j'étais tellement au-dessus de tout soupçon, que jamais je n'aurais pu croire que cette idée passât par la tête d'un seul homme de mon corps , et à présent je la voyais fermenter dans presque toutes les têtes. D est vrai que les escadrons de Posen n'étaient pas avec moi , ayant marché avec Sierakowski , ni la cavalerie de Plock. Peut-être mes compatriotes trouveront-ils mauvais , que je ne passe pas sous silence cet épisode de ma campagne ; mais , fidèle

i la vérité » comme je l'ai été toute ma \ie, )e préfère me faire des ennemis et dire aax amis et aux ennemis leur tort; nos neyeux en profiteront. Je vois malheureusement que cette excessive défiance a causé de tous tems notre perte , aujourd'hui comme autrefois.

Après mon arrivée à Varsovie je n'aurais peuU être pas soutenu Skrzynecki à mes dépens, comme je Tai fait ; mais quand j'ai vu cet homme qui avait peut-être des défauts misibles , pour la position où il se trouvait , accusé de trahison avec sa noble âme, alors je n'ai pu voir dans ses ennemis que des gens qui voulaient nous perdre et qui y ont réussi. Rien de plus facile que de faire taire 1 inimitié pour le bien de la patrie ; on peut même «aiis effort sacrifier Tamitié à ce grand but;

mais il est de toute impossibilité de faire taire l'estime , et ce sentiment , je lavais pour le général Skrzynecki depuis douze ans, (f^^^' que sous beaucoup de rapports nous eussions unç autre manière d'envisager les choses; et je lui conserverai toute ma vie la plus sincère estime ; et sa manière de se démettre du com^ mandement lui assure l'admiration de l'histoire. Non , ce ne sont pas les traîtres qui ont perd^ notre cause , mais bien ceux qui ont crie la trahison , et qui ont protégé la calomnie'

Qu'ont-ils fait ces cris? ils ont amené au pouvoir suprême , qu'on ne voulait confier à personne, Krukowiecki, le seul qui fût traître , et qui était le premier à crier à la trahison ; quoique , malgré tout le mal qu'il a fait à ma patrie et à çioi personnellement, je sois encore forcé d'avouer ma croyance , c'est-à-dire qu'il a été traître dans l'espoir d'avoir pour * récompense de la part de l'empereur la première place de l'état; mais je ne croîs pas qu'il ait été traître pour de l'argent et de connivence avec l'ennemi ; c'était un homme faux , ambitieux , lâchement vindicatif et avide , mais malgré cela je suis fortement persuadé qu'il n'a pas été payé , ni qu'il en ait même eu la promesse. /

On accuse le général Prandjsynski d'avoir reçu deu3( millions de roubles ; je suis sûr que c'est aussi faux que quoi que ce soit, Prandzynski a contribué à faire tomber notre cause par intrigue , par faiblesse de caractère , par trop d'amour-propre , par manque d'énergie au moment de l'action. Mais j'ai la conviction qu'il n'a pas trahi , et qu'il aurait été de la plus grande utilité si avec ses talens supérieurs il eût été sous une main ferme. Ceux qui savent, comment j'ai traité Krukowiecki et Prandzynski , lorsqu'ils faisaient leur possible pour avoir

le pouvoir et m'en repousser , seront étonnés que je le dise ; mais justice doit être rendue à chacun avant tout , et je le dois d autant plus à ceux qui m'ont fait le plus de mal. Je prévoyais que Krukowiecki et Prandzynski feraient un mauvais usage du pouvoir , od ne m a pas cru. Ceux qui m ont destitué trois jours après m'avoir nommé (àBolimow), pour nom^ mer Prandzynski général-en-chef , étaient ceuï qui protégeaient les cris à la trahison et cest pourtant de là que datent notre malheur, et la désorganisation de Tarméc , dont la subordination dans les grades subalternes était on ne peut plus affaiblie. Cette révocation àem nomination , due aux intrigues de Prandzinski, fit que les chefs ne pouvaient compter sur la troupe, et les troupes perdaient la confiance dans les chefs , dans un moment où les opérations â faire exigeaient la p^ grande confiance. Jankowski et Bukowski on été massacrés ; mais ces gens étaient mn cens , quant au crime de trahison. 3e ne pas alors dans le pays , me trouvant en i»!

anie. Mon beau frère le général Turno, q seul attaqua Rûdiger et manqua d'être ccr par la faute de Jankowski qui n attaqu^ P de son côté , ma dit : Jankowski a fa^^ ^^ faute , mais tellement e^vcusable , ç^ ^^

^99 généraux français sous Napoléon , quatre auraient agi comme lui; toute la faute était d'être venu avec deux escadrons en reconnaissance là où il fallait venir apcc toutes ses forces pour attaquer et détruire Rûdiger qui me combattait ; arrivé sur le[ terrain , il envoya trois aides-de-camp pour faire avancer le corps , mais la caçaJerie ennemie qui s'était glissée entre lui et son corps les interceptait et deux furent faits prisonniers. Plus tard il natta-qua pas , car un faux rapport donné par Skar^^ fit faire à toute T armée un faux mou-vement.

Non , ce n'est pas en Pologne que celui qui aime sa patrie peut crier à la trahison , le poison du soupçon pénètre trop facilement dans des cœurs froissés par 60 ans de malheurs et de déceptions. Les intriguans profitent facilement de ces cris pour arriver au pouvoir , comme Krukowiecki et Prandzynski Vont fait dans le moment où j'étais peut-être le seul qui eût la conviction qu'on pouvait vaincre. — J'ai eu tort de ne pas avoir saisi ce pouvoir ; mais j'avais besoin d'être entouré de la confiance , et on faisait l'impossible pour semer contre moi la méfiance , par tous les bruits les plus absurdes qui avaient autant de fond que le dire du capitaine Lem** , près de Narewka. Si , à côté

3oo

de mon corps , j'avais eu une société patriotique ou un club , il est probable que j'aurais été destitué et proclamé traître , et la triste histoire de notre guerre aurait encore perdu une feuille sans tâche, comme je crois pouvoir appeler mon expédition entière.

L'histoire seule pourra dévoiler si c'était un ennemi caché qui semait les bruits de tra hison ou si c'étaient seulement un ou deui hommes influents qui le semaient par un système étudié dont la dernière devise eût été:

Otes-toi de là, pour que je m'y mette.

Dans le moment de la plus grande angoisse arriva un uhlan de la cavalerie de Posen avec un billet écrit par le major Przeciszewski , ^^^ m'annonçait que le colonel Rozycki débouchait avec un corps polonais par Narew et avait déjà rejoint mon avant-garde; q^^"^ juge de ce qui se passa en moi à cette no velle tellement inespérée; là où je croy avoir à combattre , et où le succès paraissai difficile , de là me vient si à propos aide et secours.*) Mon premier mouvement fut

•) Les officiers furent si exaspérés plus tard contre l^^ d'avoir cédé un moment à ses insinuations ({^ en a qui voulurent lui brûler la cervellfi*

3oi

remercier TEtre iSuprême ; ensuite je Tannon* çai au corps. Quelques instans après, mon aî(le-de-camp Slad®* qui, après la bataille d'Ostrolenkà , s'était égare avec mes bagages et qui aujourd'hui accompagnait Rozyçki \int me rejoindre.

Les soldats ayant depuis long-tems achevé la soupe , je me mis en marche aussi promplement que possible pour me joindre à Uozycki , d'autant plus que Stad** me dit que Rozycki avait conibattu la veille avec le général Bolcn , qu'il en était suivi et qu'il avait détruit, en marchant vers moi, le pont près de Narewka ; après avoir fait deux lieues ^ je rencontrai des aides-de-camp de Rozycki qui me dirent que l'ennemi avançait vers nous , et je me mis au galop pour voir ce qui en était. Je fis libérer ici plusieurs employés russes que J€ menais depuis Poniewiez ou que j'avais pris en route, (excepté le S'^ Wolff pris a Mieszkuc que j'enamenai jusqu'à Varsovie) pour que l'ennemi qui me suivait crût à la nouvelle de renforts considérables. Ce fut un marnent bien agréable pour moi , que ma jonction avec Rozycki ; c'était une bien ancienne connaissance. Il m'est impossible de décrire le sentiment que j'éprouvai en reryoyant mes amis et compatriotes > après ayoir

été prî\é si long-tems de toate communication, et avoir eu contre nous tant de chances de pé rir sans jamais revoir celte patrie si chère, si malheureuse ; ceux-là seuls pourront s en faire une idée qui se sont trouvés dans des sitoa^ tions semblables (quoique je les croie bien rares il faudrait les chercher entre les marins naufragés).

Je m'arrêtai seulement quelques instans près du corps de Rozycki , et courus rejoindre mon avant-garde à Narewka; je IrouTai te vedettes ennemies partout vis-à-vis des miennes; le pont n'était pas rétabli , mais n avait f> besoin de deux heures pour l'être ; nous passâmes la nuit à Narewka , et le soir on tint nous avertir que l'ennemi avait reçu du renfort , mais que tout se porlait vers notre droite ; il est possible que , comme il ignorait notre jonction , il voulut se porter à droite pour y passer la rivière sur un autre point et tourner Narewka. Le lendemain son mouvement sur la droite continua , et on nous donna l'avis qu'il réparait un pont que Rozy* avait fait abattre dans cette direction ; je crus qu'il se retirait vers Grodno où l'on me i' sait , durant toute ma marche depuis les environs d'Oszmîana , qu'il se trouvait une di^isio» de cuirassiers et 4ooo hommes d'infantenci

quoique je ne puisse croire qu'une division de cuirassiers fût laissée là , tandis que Paszkiewicz avait besoin de se concentrer. Nous nous mîmes en m'arche en nous dirigeant sur Orla , ville située sur la rivière Orlanka.

J'avais un guide excellent , le lieutenant Schrôter , qui avait long-tems été partisan et qui avec ses trois fils avait continuellement beaucoup nui à Tcnnemi. La cavalerie de Rozycki faisait Tavant-garde , les chasseurs à pied de Kuszel suivaient. Ces braves chasseurs , qui avaient servi et combattu plusieurs fois sous moi , avant mon départ pour la Lithuanic , me reçurent avec joie , je dirais presqu avec tendresse. Comme c'était un corps franc, ils. voulurent quitter le corps où ils étaient pour se Joindre à moi , et me protestèrent qu'en cas de séparation de corps ils ne me quitteraient plus ; ils n'étaient que depuis quelques jours sous Rozycki et ne pouvaient par conséquent pas le counaître , autrement je suis sûr que cela n'aurait pas eu lieu.

Après une heure de marche , m'étant arrêté pour voir filer la colonne, je fus étonné de voir que tout s'était arrêté ; m'étant porté à la tête de la troupe , on me dit , qu'à la sortie du bpis , il y avait un village

occupé par Tennemi ; je me portai en avant et vis qu'il y avait à-peu-près deux portées de canon entre le bois et le village ; je fis donc déboucher la colonne au trot et former les escadrons à mesure qu'ils sortaient du bois , et courus au galop avec dix éclaireurs voir de près Tennemi ; mais déjà il avait évacué le village , et j'appris que ce n'étaient que deux escadrons qui s'étaient aussi retirés vers notre droite. Nous continuâmes de marcher vers Orla ; à trois lieues à-peu-près de ^arewla je fis faire une halte. Les habitans vinrent nous dire , qu'un corps ennemi qu'ils disaient fort de 2000 hommes d'infanterie et 4oo chevaux avec trois pièces de canon étaient sur notre droite à une lieue de distance ; je ne voulais pas chercher ce corps , vu la fatigue de ma troupe , d'autant plus que le tems était devenu pluvieux et que les terres étaient fort grasses ; mais , pour ne pas être attaqué à l'im- .proviste , j'envoyai un avant-poste de dix chevaux , en lui ordonnant de placer deux vedettes loin devant lui pour être en mesure d'avertir la colonne. L'ordre dfe marche était tellement disposé que chaque point avait de l'artillerie à portée et toutes les armes pour la soutenir suivant le terrain. Je marchai ce jour-là avec plus de précaution , d'autant plus

que le général russe Paniutyn , qui se renda^nt de Brzesc à Bialystok était tombé dans les mains de Rozycki, avait dit au moment où il fut pris , qu'il était convaincu et qu'il pouvait assurer que je ne passerais pas ; je pouvais donc présumer , ce qui effectivement avait lieu , que lé général en chef , Rosen , me guettait au passage , c'est ce qui faisait que je ne voulais pas m'amuser à suivre le corps sur la droite , car celui-ci pouvait se retirer toujours , et moi je perdais du tems et risquais d'être atteint et de perdre le fruit de ma victoire (si je l'obtenais) , en périssant moi-même corps et bien.

Une lieue plus loin , dans un village où je m'arrêtai pour prendre des informations , j'appris que c'était le général Bolen qui était sur ma droite , et que le matin même un colonel [ d'infanterie , qui commandait dans le vill^c fortifié' de Bialowieza , avait été chez Bolen et était retenu en toute hâte , et qu'on croyait qu'il allait marcher pour rejoindre Bolen.

dBîentôt son avant-^garde composée de cosaques sortit d'une forêt qui était sur ma gauche ; je plaçai vingt chasseurs de Kuszql au bout du village entre les haies; quelques coups de fusils firent rentrer les cosaques dans le bois; la colonne filait toujours laissant la route de

Bialowie» sur sa gauche. Bientôt parut aoe a^ant-garde plus nombreuse et même on disait avoir vu de l'infanterie , ce qui était trèspossible , puisqu'il avait un bataillon ou deux d'infanterie et 3oo cosaques ; j'envoyai donc une compagnie du iS"* de ligne soutenir les chasseurs. L'ennemi , voyant qu'il ne pouvait nous attaquer impunément , vu que la colonne marchait lentement pour être serrée et par là à même de soutenir le détachement, reo tra dans la forêt après quelques coups de fusils échangés ; je marchai ainsi ayant rennenu sur ma gauche et sur ma droite; sans les grandes fautes de Stanldewicz , j'aurais dû la voir aussi en queue. A midi je m'arrêtai dans un grand village où je fis entrer toutes les tron pes dans les granges , une averse froide nous ayant mouillés jusqu'aux os ; après midi je rf^ mis en marche pour Orla. Le terrain excessivement gras avait rendu la route très-diffi^'^^ Vers les huit heures du soir , un paysan nous rejoignit et nous dit , qu'un corps russe venait d'entrer à Orla. Ma première idée fut quec*^' tait Rosen ; ayant interrogé le paysan sur la route par laquelle ils étaient venus , je re^^^ nus que c'était le corps de Bolen q«î ^^^^ fait le détour et avait occupé Orla avant moi. je dus croire que c'était dans le dessein*

m'arrêter au pont sur TOrlanka ; malgré cela , ne pouvant me détourner de la route que je voulais prendre, j'avançai vers Orla; mais comme je crus qu'il faudrait attaquer la ville , J^attendis l'arrivée de mon infanterie qui était restée en arrière , vu l'extrême difficulté d'avancer à cause de l'averse. En attendant j'envoyai une patrouille de douze chevaux qui trouva Tennemi au-delà de la ville, sans la garder autrement que par des juifs, même sans mettre des vedettes au pont. La nuit était des plus sombres ; une patrouille ennemie reconduisit la mienne jusque près de l'endroit où je m'étais arrêté. Nous avançâmes mais ne trouvâmes plus l'ennemi , que je fis suivre par une partie de la cavalerie pour savoir la direction qu'il prenait ; et , à ma grande joie , il se rejeta à droite à Bielsk et me découvrit par là la route que je voulais prendre en allant à Bocki. Ici , tout mon désir était de me mettre entre lui et les forces que je supposais m'attendre du côté de Brzesc , car par là il ne pouvait pas même faire savoir mon approche au général Rosen. Je pris le thé préparé pour le général Bolen , et reposai sur le lit qui lui avait été destiné. Le lendemain nous ne nous mîmes en marche que vers les dix heures du matin , l'arrière-garde n'ayant

pas pu atteindre Orla , vu que la nuit était très-sombre , et que le* chariots avançaient fort difficilement ; elle eut une fausse alerte que lui occasionna le capitaine Lem**, qui, sachant qu'il devait être traduit devant un conseil de guerre , était devenu fou ou en faisait semblant. Nous prîmes quelques cosaques isolés , qui probablement étaient envoyés vers Rosen , puisqu'ils venaient tous de notre droite. Nous arrivâmes à Bocki à quatre heures de laprès-midî et je donnai Tordre de marche pour le lendemain à quatre heures du matin.

Ayant quitté la ville à l'heure désignée , je fus obligé d'attendre pluâ de deux heures l'escadron (faisant partie du corps de Roz:.) composé d'officiers sans troupes, qui ne quittèrent la ville malgré les ordres réitérés , que qua"^ l'ennemi attaqua l'arrière-garde que j avais laissée pour les empêcher d'être pris. Lescoups de canon que l'ennemi (le corps de Bolen venant de Bielsk) me tirai là me furent bien pénibles , puisqu'il fallait passer dans cette contrée presqu'en silence , et des lettres, que j'ai reçues de cette contrée ici en France, me disent , que le général Rosen , venant * Siemiatycze n'était plus qu'à une.lieue de Bocki , quand Bolen attaquait mon arrière-garde. et Sawoini avec Stankiewicz à deux lieues sea*

lement ; pour peu donc que le combat se fut prolongé , je périssais immanquablement. J'y perdis , à la destruction d'un pont , deux bommes tués par l'ennemi. Le séjour de cet escadron là se rattache en outre à d'autres événemens postérieurs dont je ne veux pas parler pour le moment. •

De Bpcki je pris la direction de Ciechanowîec, voyant l'ennemi avancer sur Janowicz, je pris position avec toute ma cavalerie et quatre pièces de canon pour le soutenir ; mais comme dans le même moment il arriva un particulier, qui m'annonça que 2000 cuirassiers suivis de 2000 hommes d'infanterie marchaient par Bransk sur Ciechanowiec , j'envoyai le colonel Rozycki avec les escadrons de Posen , la noblesse de Nôwogrodek qui comptait i4o chevaux, et les deux pièces de 4 qu'il avait amenées , et tous mes sapeurs à cheval (à cause du pont sur le Nurzec) pour occuper Ciechanowiec avant l'ennemi , et s'y maintenir à tout prix ; jusqu'à mon arrivée.

Le colonel Sierakowski eut l'ordre de marcher avec l'infanterie et tous les bagages , en s'éclairant sur sa droite, et je laissai un escadron de cavalerie près de moi , pour me porter avec lui là où ma présence serait nécessaire. Bientôt je vis que l'ennemi avançait

Sio

mollement , )e renvoyai donc T^irlillerie à pied en arrière rejoindre Sierakowski et laissai à Janowicz les deux pièces d'artillerie à cheval et marchai moi-même avec Tescadron poiv suivre Sierakowski. M'étant arrêté dans une petite ville pour attendre Janowicz , il vint à moi plusieurs %oldats qui avaient fait partie du corps du partisan Z.... et un émissaire à nous qui était dans cette contrée ; ils me racontaient ce que j'avais entendu dire déjà plus tôt , c'est que le partisan , par des raisons que je ne pouvais comprendre alors , plaça son détachement de manière que Tennemi le détruisit dans les environs de Sokulka , sur la rivière de ce nom. Les soldats m'assuraient, presque les larmes aux yeux , que l'ennemi , qui les avait dispersés , avait à peine le tiers de leurs forces ; mais , disaient-ils , le commandant était parti avec la plupart des officiers , personne ne commandait , et nous étions si mal placés que nous fûmes détruits , presque sans combat. Perdre un détachement de 1 5oo hommes d'élite , dans unie contrée où il aurait pu se tenir tant qu'il aurait voulu, puisqu'il touchait à la forêt de Bialowieza et qu'il était sans canon , (si je l'avais trouvé là il m'aurait peut-être permis , avec le corps de Rozycki , de me nfiaintenir en Lithuanie,)

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ce fut certes une faute coupable , mais lé but était p^us coupable encore ; et ce sont les hommes qui aujourd'hui accusent de trahison des gens qui pouvaient avoir d'autres défauts, mais qui avaient les âmes les plus nobles.

Dans ma fonction de gouverneur à Varsovie j'étais sévère , surtout dans mes menaces , car avant la nuit du i5 celles-ci auraient suffi pour contenir et arrêter le mal , mais , je connaissais la trame du mal , je savais que la plupart étaient des têtes exaltées , agissant souvent par conviction , quoique dans l'égarement; et connaissant le fond du caractère national , je savais qu'avec de bonnes intentions et en me montrant sévère # mais juste, je n'aurais pas eu une seule voix contre moi » (excepté deux ou trois individus agissant dans leurs vues privées qui se seraient trouvés isolés ;) mais j'avais besoin d'un peu de tems pour me faire connaître , et tout marchait au galop ; les pas*sion^s, long-tems habilement excitées, étaient déchaînées, et l'on profita de mon départ pour l'arnciée , où j'étais appelé , pour faire la nuit du liî. — A mon retour en ville je n'eus qu'une heure tant bien que mal propice pour m'emparer du pouvoir ; j'hésitais à violer les lois ou plutôt je cédai aux conseils des gens

les mieux réputés, le crime triompha et nous succombâmes.

A. midi je rejoignis la colonne de Sierakowstd qui faisait la soupe à trois lieues enyiron de Ciechanowiec ; là , le général Paniutyn m'avoua qu'il était étonné de me yoir passer sans combat formel , et me dit qu'il commençait à croire ,\ que , si je n étais pas attaqué dans l'espace de vingt-quatre heures , je pourrais espérer d'atteindre mon but. Vers les sept heures du soir , j 'atteignis Ciechanowiec ; j'y appris qu'une quarantaine de cosaques , qui y étaient , avaient fui vers Nur ; mais je fus chagriné au-delà de toute exprès^ sion par la nouvelle , que deux de mes officiers avaient péri et que trois étaient grièvement blessés. Pleins de joie de toucher la frontière du royaume , ils avaient donné la chasse aux cosaques ; mieux montes que les soldats , ils s'éloignèrent trop , et les cosaques , les voyant seuls , revinrent sur eux et les massacrèrent avant que la troupe fût arrivée ; la perte la plus sensible fut le major Lonczkowski des escadrons de Posen, qui était généralement aimé et estimé.

Sitôt arrivé à Ciechanowiec , mon premier soin fut de faire venir bon nombre d' habita ns , pour apprendre où étaient les meilleurs gués

sur le Bug. Nur paraîs^it être dans ma direction , maïs je cherchais mieux que cela pour passer à couvert par le Nurzec; voilà pourquoi je demandai , s'il n'y avait pas de gué près de son embouchure ; on me dit qu'il y en avait un au village de Myslibory, Je fis donc partir,' à onze heures de la nuit , le colonel Brzezanski avec les escadrons de Posen , pour sonder le gué et éclairer l'autre rive ; le corps reçut ordre d'être prêt à marcher à deux heures du matin , tems auquel Brzezanski avait l'ordre de me donner son rapport ; je ne voulais suivre la rive droite du Bug (quoique des gens d'ailleurs très-entendus m'y engageassent) qu'à la dernière extrémité^ à cause du passage de la Narew qui n'est pas guéable , et aussi par la ration , que chaque mouvèçient , fait à gauche , me mettait plus près de la perpendiculaire , entre les points de Varsovie ou de Modlin que je voulais atteindre , et l'ennemi qui occupait Brzesc et Siedlce.

Etant monté à cheval à deux heures, j'appris que le colonel Rozycki s'était mis en marche à minuit avec son corps; j'ignorais la direction qu'il avait prise , mais ses bagages et quelques trainards me désignèrent que c'était celle de Nur. Dans l'instant même , je reçus

3i4 le rapport de Brzezassld , qui me disait que le gué était très-bon; je me mis donc en marche et y arrivai vers les six heures du matin ; tout passa à gué , canon , cavalerie , infanterie ; seulement les caissons furent vidés, et les cartouches transportées par Tinfanterie» Je fis tout de suite avancer le corps vers Sterdyn , vu que la rive droite , que je quittais , dominait tout-à-fait Ja gauche sur laquelle j^avais passé. Une centaine de cosaques attaquèrent mon arrière-garde; et, dans un feu de tirailleurs , le major Prosor eut un cheval tué sous lui. . J'arrivai à onze heures à Sterdyn; on y prit plusieurs officiers russes qui administraient les terres des seigneurs de la contrée ; il y en eut un , dont les habitans se plaignaient à cauai des extorsions qu'il avait faites sur eux. (L'officier, qui Tavait fait prisonnier , avait pris l'argent qu'il avait trouvé sur lui et l'avait déposé dans la caisse du corps , comme argent provenant de l'administration des terres; mais le propriétaire à Varsovie , ayant refusé de prendre cet argent , j'ai écrit de Dresde en Pologne , qu'on eût à le remettre à l'officier russe.) Après cinq heures de repos à Sterdyn , je me mis en marche , prenant ma direction par Kossow ; j'avais envoyé des patrouilles à la recherche

de Rozycki, et elles m'avaieat appris qu'il passait avec de grandes difficultés le Bug *à Nur. Il arriva à Kossaw , <îans le moment où je quittais cet endroit ; mon corps avait déjà bien mangé et reposé ; le sien , étant harassé , fut obligé de rester à Kossow pour y faire un repas. Le soir j'atteignis Stoczek , et le lendemain je reçus 1 avis que l'ennemi occupait Stanislawow et. ses avant-postes Okuniew ; un aide-de-camp , que j'envoyais à Varsovie , me le rapportait , et m'écrivait qu'il prenait la route de Radzimin pour ne pas tomber dans les mains de l'ennemi. J'étais sûr que c'était le corps de Golowin , qui , quoique battu par Ghrzanowski ,^ comptait trois brigades d'infanterie.

C'est ici , depuis le passage du Bug , que je fis les marches les plus forcées de toute cette retraite , ne voulant pas périr après tant de travaux et de périls surmontés ; c'est aussi ici , que mes bataillons du, 1 8"*® diminuèrent considérablement ; il ne pouvait en être auti:ement , car les gens , qui les composaient , étaient tirés du Palatinat de Plock que je côtoyais. Mon but était atteint; j'avais ramené des gens destinés à la Sibérie , ou à déposer les armes en Prusse , au sein de leur famille et de leur patrie; les hommes cl l'honneur

étaient sauves ; je faisais donc moins attention à la maraude , qui , au pis aller , en diminuant mon triomphe , rendait des fils à leurs mères.

. Le 2 , je passai le Liwiec à gué , tous les ponts étant détruits ; si Golowin , dont le corps se trouvait à ma hauteur sur la gauche , m'avait atteint là , je pouvais encore être perdu , car la rivière a plusieurs bras , quoique peu profonds. Je m'arrêtai vers midi à Jadow , et vins coucher entre Jadow et Radzymin.

Le 3 Août j'arrivai à trois heures du matin à Radzymin, ayant pris cette direction pour pouvoir me jeter à Modlin, en cas d^attaqué sur ma gauche. J'arrivai à midi à Marki, village à deux lieues de Praga ; il faut avoir passé tant de dangers, avoir Surmonté tant de difficultés , pour juger de ce que nous sentions tous , ayant devant nous VARSOVIE. Je m'arrêtai quelques heures à Marki,, pour reposer les chevaux , qui étaient très-fatigués à cause du chemin sablonneux ; bientôt arriva le prince Adam Czartoryski , président du gouvernement, le commandant de la garde nationale général Ostrowski , le gouverneur de Varsovie général Ruttié , celui de Praga général Diekonski et grand nombre de députés de

la diète , et différentes autres personnes qui vinrent voir leurs connaissances , et voir de leurs yeux des hommes /jui avaient réussi à passer presque miraculeusement. Vers les quatre heures , je montai à cheval ; mon corps était déjà en colonne de marche sur la grande route; c'est là que m'attendait ma première récompense , celle à laquelle je ne puis jamais penser sans sentir mes yeux en Jarmes ; c'était avec un recueillement de reconnaissance , et , je dirais presque , d'amour , que ces braves m'attendaient ; passant devant chaque détachement , des cris mille fois répétés , dictés par le cœur , m'accueillaient ; tous les bras étaient tendus vers moi , tous les yeux me montraient un sentiment qui en disait plus que toutes les démonstrations de joie , que me témoigna ce jour-là la <:apitale. C'étaient les témoins journaliers de mes fatigues et dangers , qui avaient vu combien de fois je les avais tirés des situations les plus périlleuses, qui me montraient leur gratitude. Bientôt la route commença à se couvrir de gens à pied et à cheval , qui venaient demander des nouvelles de leurs proches.

Pfus près de Praga , bien au-dehors de ses derniers retranchemcns extérieurs, m'attendait déjà une foule de dames et différentes classes

du peuple ; certes , plus de 6o,ooq personnes étaient venues à ma rencontre; c^étaient des cris de reconnaissance mêlés de larmes de joie qui m*étonnèrent> Je savais bien que j'avais fait une bonne action , mais jamais je ne me serais attendu à une reconnaissance aussi éclatante ; aussi , dans Teffusion de mon cœur, m'écriai-je en entrant à Praga : Une nation qui récompeûse ainsi, ne périt jamais ! Puissent ces paroles , prononcées dans un moment aussi solennel , être prophétiques ! Ici encore , dans cette foule , m'attendait souvent une récompense bien flatteuse : c'étaient mes anciennes connaissances , qui m'avaient connu dans ma vie privée , qui toutes , en me serrant la main , me disaient : Nous étions sûrs et avons prévu que vous feriez ce que vous avez fait, et j'eus beau leur dire qu'ils avaient pn compter sur ma détermination de Je tenter, mais pas sur ma réussite , puisque je ne devais celle-ci qu'à des fautes nombreuses des généraux russes ; ils me répliquèrent : Nous étions sûrs et de la détermination et de Ik réussite ; aussi , par contre , ai-je eu bien des reproches, quand notre cause fut tombée et que je revis mes pénates à Cracovie. Comment, me disaient mes connaissances , la chose a~telle pu finir , comme elle a fini , quand vous

y étiez ! Une description , jour par jour , heure pai^ heure , que j'ai déjà mise sur le papier , en donnant des détails que personne ne peut connaître que moi , et dont j'ai les preuves en main , mettra ma conduite à découvert.

On y verra mes fautes , les jugera et prononcera. Je sais , que personne alors ne me condamnera , ou au moins n'aura le droit de le faire ; mais moi , je me condamnerai toute ma vie , puisque malheureusement, il y a des actions qui sont vertus pour 1 homme privé , ou au moins dans les circonstances. ordinaires de la vie , et deviennent des fautes bien reprochables , dans les momens de troubles , pour l'homme d'état , comme les circonstances l'avaient fait de moi.

Ici , je voulais terminer mon récit ; il n'y a rien de plus pénible que de parler de soi là où l'action cesse et où vient la récompense ; mais une brochure qui vient de paraître sous le titre de la nuit du 1 5 , me force à rompre le silence. Si l'on avait parlé de moi seul, peut-être me serais-je tu , mais , comme on y continue les calomnies contre les hommes les plus respectables , il faut que je réponde pour eux et pour moi , et pour y parvenir , il faut que je continue mon récit.

Ce qui diminuait ma joie à Praga , c'est

fi

qu'au milieu de tous les cris d'allégresse et avant que j'eusse passé le pont , les premiers mots de beaucoup de personnes étaient dé}à:

Voulez-vous être général en chef? Cette manière sentait l'intrigue,' ce dont j'ai eu horreur toute ma vie, et ici d'autant plus qu'il s'agissait de prendre la place d'un homiue que j'estimais de conviction. Personne ne me disait les raisons , pour lesquelles on voulait que je prisse le commandement , en outre , ceux qui l'offraient n'avaient pas le droit de le faire. — Le vrai malheur était , que de tous ceui qui me parlèrent , même plus tard à Varsovie , aucun n'a réfléchi sur ce que j'étais étranger à tout , depuis la bataille d'Ostrolenka. U aurait fallu qu'un homme calme m'eût parlé, m'eût exposé l'état des choses et décrit les fautes militaires, mais surtout m'eût bien initia à toutes les menées de la société patriotique , dont j'avais oublié même l'existance et ignoré la malheureuse influence , ce que je n'appris qu'après l'avoir irrité en refusant une députation qu'elle voulait m'envoyer pour me haranguer, -r- Avec ma popularité d'alors et ma manière simple et droite d'envisager le»

choses , je crois que je lui aurais persuadé de se dissoudre ; et les crimes de la nuit du i5 , dont j'arrêtai la continuation et contre

lesquels je me ferai toujours gloire de m'être le premier prononcé , n'auraient pas eu Heu.

La sensation désagréable pour moi , causée par la proposition de prendre la place du général-en-chef , cessa ou fut absorbée par toutes les démonstrations de joie et de reconnaissance dont j'étais l'objet. Arrivé à Praga , on prit mon bonnet pour le déchirer en* morceaux et le partager entre la garnison ; j'étais presque porté avec mon cheval par une foule ivre de joie et de reconnaissance ; je puis dire que peu d'hommes ont éprouvé un triomphe avissi doux. Une bataille gagnée fait admirer,

mais fait couler bien des larmes; ici, c'était

la récompense pour une détermination forte , exprimée par les cœurs et les bouches des mères et des parens auxquels je ramenai leurs enfans, et c'était la reconnaissance de la patrie , mère commune, qui, attristée par une longue inaction et par plusieurs revers , me montrait sa gratitude de ce que je n'avais pas désespéré de son sort. — En approchant du palais du gouvernement, les membres présens sortirent au-devant de moi pour me haranguer. Le prince Czarto- •ryski n'étant pas présent, ce fut M. Vincent Niemoiewski qui prit la parole et me dit :

Général , nous vous recevons avec les mêmes sentimens que Rome a exprimés à ses guer-

riers après la bataille de Cannes ; ainsi qu'eux vous n'avez pas désespéré du sort de la patrie. -— Je répondis: La nation; en récompensant aussi glorieusement un peu de bonne volonté , rend nos femmes veuves , nos enfans orphelins , car quel est celui qui ménagerait sa vie après ce que nous éprouvons? Des cris , parlant de Tâme , des sanglots , poussés par la foule qui m'entourait , couvrirent ma réponse. — De là , j'allai chez le gouverneur de la ville , général Ruttié ; partout où je passais dans les rues, la foule était telle que je ne pouvais avancer et c'était avec les plus grandes peines et après avoir quitté mon cheval , que je pus entrer dans la maison où j'établis mon quartier. Chacun voulait me voir, me toucher ; c'était une véritable fureur ; les femmes prirent mes épaulettes et les coupèrent en morceaux.

Etant logé à côté du jardin de Saxe , j'y entrai , et ce fut là que je vis deux visages plus que mécontens: le général Krukowiecki et le général Prandsynski. Krukowiecki se leva à mon approche , mais avec un dépit tellement hideux , que ceux-là seuls pourront le comprendre qui le connaissaient ; j'étais si loin de tout sentiment bas , que je m'approchais de lui avec cordialité , mais nous nous réparâmes

presque ^ans dire mot , moi , avec un sourire bien pardonnable , lui , avec embarras. — Quelques pas plus loin je rencontrais Prandsynski qui me dit : C'est très-beau d'être reveiiu , mais c'eût été plus beau d'être resté en Lithuanie. — ^ Ils étaient tous les deux sans emploi ; mais il y a une grande différence entre eux : Krukowiecki n'est rien comme général , et Prandsynski , à mon avis , est un habile militaire , mais un esprit tracassier et par là sans élévation d'âme. — Le lendemain 4 , je me rendis avec le corps d'officiers à l'église des Carmes pour y rendre grâce à Dieu, — Après la messe l'abbé Pulawski monta en chaire et prononça, avec son éloquence ordinaire , un sermon en mon honneur , mais qui manqua tout-à-fait son but, car à chaque louange qu'il me donnait , il s'exaltait contre l'inaction de Skrzynecki , ce qui me décidait à soutenir ce dernier de tout mon pouvoir , parce que je ne pouvais reconnaître de bonnes intentions , quand dans un discours public on accusait celui qui , par sa place , avait besoin d'être entouré d'une confiance générale. Même dans le cas où il eût fallu le révoquer , c'était à la diète et au gouvernement à le faire , et c'était là que par écrit on pouvait émettre ses griefs , mais non ameuter le

[ public. Le jour même , le gouvernement me remit , dans une séance convoquée à cet objet , une nomination de général de division . exprimée en termes flatteurs , et je partis le jour même pour le quartier-général que je trouvais à Szymanow ; j'y allais me présenter au général-en-chef avec la ferme intention de l'entourer de toute ma popularité * en lui montrant autant de respect , de soumission et de dévouement que possible , pour faire voir publiquement que je ne songerai jamais à lui nuire. Je croyais aussi , que cette conduite de ma part lui redonnerait confiance en luimême. Sa réception , qui me parut tant soit peu embarrassée à mon arrivée , fut cordiale, quand je lui eus parlé; je lui demandai tout haut la permission de prendre les marques de mon nouveau grade , et , comme je faisais cela avec franchise et sans affectation , son cœur le comprit. Je partis pourtant bien chagriné, car il me dit qu'il fallait que je prisse la place de gouverneur de Varsovie; je lui demandai en grâce de m'employer partout ailleurs , de m'envoyer plutôt à la place de Rozycki qui allait combattre dans mon palatinat de Cracovie ; il insista et je dus obéir ; mais ce fut la plus grande faute qu'on ait pu faire. Ce qui o.c fut encore bien pénible, c'^st que je revins

à Varsovie sans avoir vu mon beau-frère Turno qui commandait Tavani-garde et était en marche pour Bolimow; je désirais le voir pour savoir la raison des clameurs contre le généralen-chef, et pour apprendre de lui quelles avaient été les opérations de l'armée pendant le tems que j'étais en Lithuanie. Je demandai aussi en grâce que mon artillerie , qui venait d'arriver de Lithuanie , restât à Varsovie , au lieu d'aller avec Rozycki , suivant Tordre qu'elle en avait reçu. J'avais un pressentiment qui me disait , que j'aurais besoin d'une troupe de confiance , et j'avais si souvent combattu avec eux que je pouvais compter absolument sur ces gens ; mais j'obtins un refus. Tout se préparait à une bataille que l'armée , mais plus encore la capitale , désirait avec ardeur et impatience ; je revins à Varsovie le jour même.

Le lendemain 5 Août , les chambres votèrent une loi en ma faveur dans les termes suîvans:

Le sénat et la chambre des députés , sur la motion d'une conimissîon des deux chambres qui ont dépeint en vives couleurs les mérites du général de brigade Henri Dembinsld et du corps qu'il a commandé en Lithuanie , arrêtent ce qui suit:

Art. I.*'

Le général de brigade Henri Dembinsld , de ineihe que tous les officiers , sous-officiers et soldats de son corps , de même que les citoyens qui ont pris les armes en Lithuanie et Samo^ gitie ONT BIEN MÉRITÉ DE LA PATRIE,

Art. 2,

Il sera formé une liste de ce corps , en mémoire perpétuelle de leurs faits d'armes , et elle sera déposée dans les archives du sénat ; — chaque individu recevra un exemplaire de cette loi , sur lequel son nom et prénom seront inscrits.

Art. 3.

Le secrétaire du sénat , de même que celui de la chambre des députés sont autorisés à remettre au général Dembinski cette décision des chambres. (Suit la date et les signatures).

Les exemplaires de cette loi , faits avec soin et ornés des armes polonaises et lithuaniennes réunies , formèrent pour mes braves compagnons d'armes des patentes qu'ils conserveront, j'espère, aussi long-tems que mon souvenir.

Même en pleurant sur le sort de notre mère commune , ils peuvent sans remords relire ces expressions de la patrie reconnaissante ; oui , ILS ONT BIEN MÉRITÉ DE LA PA- TRIE ! — Mais moi , qui , à Taide de leur

dévouement , ai acquis une gloire aussi pure , et qui ne Tai pas employée pour prendre dans une main ferme le pouvoir flottant , puisje me dire que j'ai bien mérité de la patrie? — Non ! ma conscience ne me le permet pas.

Si personne ne peut m'accuser , qu'on sache que jusqu'aujourd'hui je n'ai pas passé un jour , pas une heure de repos , que je n'ai pas goûté un moment de sommeil tranquille , sans m'é veiller en sursaut, et sans me reprocher* ma faute comme un crime que rien ne peut absoudre. Les cruautés étudiées , qu'on exerce en Pologne , et que , malgré la force , on dirige avec astuce , et sous le masque le plus hideux de l'hypocrisie , font saigner doublement mon cœur. — Il me semble , dans mes remords, que c'est moi qui suis cause que des milliers d'enfants et des jeunes gens de tout âge sont enlevés aux bras de leurs raières , que c'est par ma faute qu'un pays entier est dépeuplé pour en transporter les habitans dans des climats malsains , et sous un ciel qui leur est étranger. — Mais non , ma foute n'est pas aussi grande ; j'aurais pu combattre ^ et , suivant ma conviction , abattre le colosse ; mais l'aide , que le gouvernement de la Prusse , accorde aujourd'hui à l'oppression contre les intérêts de son propre pays, et

contre les sentimens de Thumanité, me croîre que notre chute n'aurait été que plus glorieuse, mais qu'elle était déjà froidement calculée d'avance. — Que le gouvernement de la Prusse , d'ailleurs si paternel pour ses sujets allemands, sache que nous pourrions oublier tous les secours donnés en tems de guene à la Russie , mais que , de toutes les souffrances , qu'il nous fait endurer , la plus sensible esl , que ses feuilles publiques cherchent à voiler la vérité des horreurs hypocrites qu se commettent en Pologne. Il semblerait qu on entende le bruit des sacrificateurs carthaginois, qui , frappant sur des statues d'airain , faisaient taire les cris des enfans livrés aux flammes , en l'honneur de leurs abominables divinités.

Ne voulant pas m'entraîner trop loin dans ce tableau d'horreurs et de coupables faiblesses qui tôt ou tard seront punies par leurs propres fautes , je finis ici ma narration , laissant le reste de mon triste récit pour un second volume.

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