‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 28 sur 102 · LE DUC DE NIVERNAIS AU DUC DE PRASLIN · texte numérisé non relu

LE DUC DE NIVERNAIS AU DUC DE PRASLIN

« Londres, le 17 janvier 1763.

« Rassurez-vous, mon cher ami ; tout ce que vous désirez s'arrangera ; et il dépend de vous de l'arranger à la satisfaction de tout le monde. Vous devez savoir que le petit d'Éon n'est venu à Londres avec plaisir que dans l'espérance de s'en retourner avec moi en France, pour être ensuite placé par vous quelque part en qualité de résident ou de ministre, étant un peu las d'avoir secrétarisé depuis si longtemps et avec tant de personnages divers. Mais il vous est tendrement attaché ; toutes ses répugnances et tous ses désirs se combineront toujours avec vos intentions, et ce qu'il souhaite, par préférence à tout, est de faire ce qui vous platt. En revanche, il est juste que vous cherchiez aussi de votre côté à lui faire plaisir ; et voici comme cela se peut arranger très-parfaitement et très-utilement pour son bien, pour celui du service du roi, et pour celui de mon successeur, que je suppose notre ami Guerchy. Donnez-lui la place de résident avec tels appointements que vous voudrez : il est très-aisé à vivre ; il en sera plus considéré ici et partant plus utile, et il sera aussi plus content, parce qu'il aura la certitude de passer y en sortant d'iciy à une autre place, y compris celle de Pétersbourg, pour laquelle il a toujours du faible.

m D'ailleurs vous devez et vous pouvez compter sur ma parole, que rien n'est mieux que d'avoir ici un rési-

dent à demeure ; croyez que le service du -roi se trouvera fort bien de cet arrangement, et comptez que le petit d'Éon est le plus propre que vous puissiez trouver pour remplir cet objet-là. Je regarde donc cela comme arrangé.

« Il ne m'a pas été possible de vous écrire cela de ma main ; je ne vois en vérité pas clair, et je suis vraiment tué par le travail qui me porte sur les nerfs et sur l'estomac d'une manière insupportable. J'ai outre cela un bon gros rhume bien étoffé, qui, selon l'usage d'Angleterre, ne finit point, et que je promène pourtant tous les jours, soit à pied, soit à cheval : à pied pour faire vos affaires de mon mieux, et à cheval pour ne pas périr tout à fait d'insomnie, de vapeurs, et dé non-digestion. Vienne le mois d'avril, tout cela ne sera rien ; en attendant je me résigne. Je vous embrasse, mon très-cher ami, avec toute la tendresse de mon cœur. »

« p. S. Je vous envoie les détails économiques d'oîi résultera la décision de notre ami, et je ne doute pas qu'il n'accepte. »

Le chevalier d'Éon fut nommé résideiity puis, peu de temps après, ministre plénipotentiaire de France à la cour de Saint-James. A peine fut-il arrivé à Londres que le duc de Nivernais s'en échappa, comme l'oiseau prisonnier à qui l'on ouvre sa cage. Cependant il ne dirigea pas aussitôt son vol vers Paris ; il avait un caprice à satisfaire auparavant. L'ambassadeur académicien^ noble Vénitien, grand d^ Espagne ^ etc., etc., avait rêvé un titre à ajouter à ses titres, une décoration à ses dé-

SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 109

corations. Fantaisie lui était veuue de reparaître, aux yeux des dames de Versailles, coiffé du bonnet de docteur de l'université d'Oxford.

Enfin le duc de Nivernais débarqua sur la terre de France, pimpant, chantonnant et s'ébatlant comme le cygne en sortant des eaux.

« M. de Nivernais est arrivé, écrit Sainte-Foy au che- « valierd'Éon, le2juin 1763. On l'a trouvé plus maigre « encore qu'à son départ. Ces diables de Bretons ton- « draient donc sur un œuf, puisqu'ils ont trouvé le « moyen de rogner ainsi notre sylphe politique ! »

« Cette plaisanterie de Sainte-Foy, dit le chevalier « d'Éon, m'a rappelé le discours d'un vieux matelot c anglais à Calais, lorsqu au commencement de sep- « tembre 1762, M. de Nivernais s'embarqua pour Douc vres. Ce matelot disait à son jeune camarade : Re- « garde ce duc comme il est maigre et exténué ; je l'ai « connu autrefois, il était gros et gras. Vois comme, « pendant cette guerre, nous avons dégraissé les sei- « gneurs français 1 »

En apprenant la nouvelle élévation de son ancien secrétaire, le marquis de L'Hospital lui adressa le compliment et l'épigramme obligés que nous avons vu paraître après tous les actes de la vie du chevalier d'Éon. C'est une espèce de sérénade que le vieil ambassadeur prend plaisir à faire entendre aux oreilles de son jeune ami à chacun de ses beaux jours ; un bouquet qu'il apporte aimablement et immanquablement à toutes ses fêtes, et dans lequel la malice se cache toujours derrière la féli-

ItO LA VÉRITÉ

citation, comme Tépine derrière la fleur. Mais celte missive fut la dernière du marquis * ; et, par une sorte de concordance singulière, le dernier vœu du vieillard répondit au dernier bonheur du jeune homme. Avec les lettres de l'un, la fortune de l'autre va finir.

. LE MARQUIS DE l'HOSPITAL AU CHEVALIER d'ÉON

a Paris, le 28 Juillet 1763.

« Je vous présente, mon cher d'Éon, le fils aîné de M. Daudé, premier échevîn de la ville de Lyon, et un de nos plus habiles négociants. Il est mon ancien ami, et je m'intéresse sincèrement et vivement à ce jeune homme Je vous demande bonté et amitié pour lui, et de vouloir bien le conduire ; il sera aussi docile que reconnaissant de ce que vous voudrez bien faire pour lui, qui sera comme fait à moi-même.

« Quant à moi, mon cher ami, je tiens constamment à ma résolution de chercher de plus en plus le repos et la liberté, après cinquante et un ans de ser\ice, qui m'ont mérité les grâces et les bontés du roi et l'estime générale, bien, à mon gré, plus désirable que les richesses et les honneurs. Je vais à Châteauneuf y graver à l'entrée de mon château sur le marbre ces mots : Otium cum dignitate. Je m'y confinerai sept ou huit mois de l'année, si je ne trouve pas à vendre cette belle terre pour payer ce que je dois. Il n'est donc pas possible que quelque Anglais enrichi de nos dépouilles veuille nous

1. 3ependant le vicui diplomate, ami constant de d*Éon, ne mourut qu'en 1776.

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restituer 850,000 livres, en les employant à acquérir au centre de la France cette belle terre, en lui procurant la permission du roi d'en faire Tacquisition. A tout hasard, je charge M. Daudé de vous en remettre un état succinct. J'ai toujours dans l'esprit que vous pouvez me rendre ce service en badinant. Votre cousin vous aura mandé combien ]e désire lui rendre service, surtout depuis qu'il m'a fait lire votre lettre. Je vous reconnais bien, mon cher d*Éon, dans tout ce que vous faites pour lui !

« Je vous fais mon compliment sur votre nouveau caractère de minktre plénipotentiaire. Vous voilà de toutes manières susceptible des plus grandes places, que vous remplirez bien. Vous avez en vous ce qui distingue les hommes, l'esprit et le courage. Vous y joignez les qualités qui accompagnent toujours les deux premières, vertu et honneur. Ainsi vous êtes à présent connu pur hommes Vir ! Ce qui vous manque physiquement assure davantage l'effet de vos qualités et de l'emploi de votre temps !

« On dit qu'il y a bien des tracasseries à Compîègne, bien des intrigues et des semences de haine et de division. Ce sont les graines qui naissent dans les champs de cour. Il faut y marcher, faire route à travers les épines, et les regarder comme blessures légères.

c Ma santé se soutient assez bien, et je serais le plus heureux des hommes si j'étais sans dettes. On me reproche d'avoir trop dépensé dans mon ambassade; mais l'argent est le grain que j'ai semé pour arriver à la confiance, et c'est ainsi que nous avons mené sur l'Oder cent mille Russes, qui y ont reçu et gagné quatre

batailles; vous le savez, mon cher d'Éon. Cependant on m'areproché presque durement que j'avais jeté l'argent par les fenêtres ; mais on ne peut m'accuser de Tavoir ramassé! Jesuis*riche de mes vertus et de mon courage, et je ne cherche ni ne demande rien. Je dors mes sept ou huit heures tranquillement et sans reproches. J'ai soixante-sept ans ; ainsi j'ai vécu, car à l'avenir je n'ai que misères et infirmités à attendre. Je les esquiverai le plus qu'il me sera possible, et puis je partirai sans regrets pour l'autre monde, enveloppé du manteau de ma philosophie.

« Adieu, mon cher d'Éon, je vous aimerai toujours, et je vous embrasse tendrement et sincèrement,

« L'HOSPITAL

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