C6st-4-dlre la aile da duc de Nivernais
membres de la famille royale gagnés à prix d'or par la France.
Une lettre adressée par le chevalier d'Éon à M. Tercier, le 23 mars 1764, et que nous donnerons plus loin en son entier, semble prouver, dans tous les cas, qu'on employa des moyens difficiles à avouer, car Tex-secrétaire du duc de Nivernais dit au premier commis du ministère des affaires étrangères : « Si je suis abandonné totalement... en me forçant de me laver totalement dans Tesprit du roi d'Angleterre, de son ministère et de la Chambre des communes, il faut vous déterminer à une guerre des plus prochaines dont je ne serai certainement que Fauteur innocent, et cette guerre sera inévitable. »
Nous avons trouvé, en outre, dans les papiers du chevalier d'Éon des billets d'audiences que la reine lui accordait généralement vers minuit, et qui témoignent de certaines négociations secrètes entre la souveraine de la Grande-Bretagne et la légation française. Ces billets signés de M. Cokrell, et portant le cachet royal, sont déposés, avec les autres papiers du chevalier d'Ëon, dans la bibliothèque de la ville de Tonnerre.
<c Cependant, dit le chevalier d'Éon, la négociation, « si heureusement commencée, avait rencontré un « obstacle : enrayée dans sa marche, elle se trouvait a dans une sorte de crise, lorsque le sous-secrétaire « d'État de Sa Majesté britannique, M. Wood, vint, par « hasard, conférer sur certains points litigieux chez le « duc de Nivernais. Le diplomate anglais avait son por-
tefeuille avec lui, et eut Tindiscrétion de nous dire qu'il contenait les dernières instructions et Tultimatum que lord Egreraont, secrétaire d'Etat, le chargeait de transmettre au duc de Bedfort, ambassadeur de la cour de Saint-James à la cour de Versailles. En entendant cela, le duc de Nivernais me regarde, et son œil se reporte vers le bienheureux portefeuille. J'ai saisi, du premier coup, le sens de cette muette pantomime. Il serait d'une haute importance pour notre cour de connaître le contenu de ces instructions, et les termes de ce fatal ultimatum!... Je savais le sous-secrétaire d'État grand amateur de bon vin et gros buveur. A mon tour, je fais signe au duc, qui invite sur l'heure le secrétaire à se mettre à table avec lui, pour mieux causer d'affaires. Il veut, dit-il, lui faire savourer quelques flacons de bon vin de Tonnerre, avec lequel j'ai, par parenthèse, affriandé plus d'un gosier d'outre-mer. M. Wood, alléché, mordit à l'hameçon... et, tandis que le duc et lui boivent à plein verre, j'enlève le portefeuille, j'en extrais la dépêche de lord Egremont, dont je prends une copie littérale que j'expédie sur-le-champ à Versailles. Mon courrier arriva vingt-quatre heures avant celui de M. Wood; et quand le duc de Bedfort vint entamer la discussion, MM. de Choiseul et Praslin, préparés d'avance à toutes les difficultés qui devaient être soulevées, et sachant le dernier mot de l'ambassadeur britannique, ramenèrent bien vile à composition. Les préliminaires de la paix furent signés dès le lendemain (octobre 17 62). A cette époque, le duc de Praslin, qui depuis devint mon mortel ennemi et le
94 LA ViRITÉ
c signataire de ma disgrâce, disait à son ami, le due
a de Nivernais, que f étais un sujet unique^ et suscepiible
c de toutes les grâces iu roi ! Paroles qui furent oubliées
« aussitôt qu'on n'eut plus besoin de moi. »
Cette espièglerie diplomatique, racontée plus tard par le duc de Nivernais, fit fortune à Versailles, où tout malin tour portait en lui son absolution, et était proclamé de bonne guerre par les mœurs du temps, surtout quand il était joué à nos bons amis les Anglais ; mais ceux-ci furent courroucés outre mesure contre le pauvre M. Wood, et les journaux de Londres firent de cette anecdote un véritable chef d'accusation contrôles ministres, lorsqu'en 1770 ils prirentparti dans la grande querelle engagée entre ces derniers et le docteur Muigraviy à propos de la paix dont nous parlons.
Pendant Tintervalle qui sépara la signature des préliminaires de celle du traité définitif, le chevalier d'Éon reçut à Londres la lettre suivante du marquis de L'Hospital, dont Tépigramme et le compliment habituel ne font défaut à aucune action importante de sa vie.
« A Cb&tcauneuf, le 8 novembre 1762.
tt Je me flatte, mon cher d'Éon, que M°* la duchesse de Gisôrs n'aura pas oublié d'écrire à M. le duc de Nivernais ce que j'eus l'honneur de lui dire chez la reine sur votre compte. D'ailleurs votre ambassadeur est trop bon connaisseur pour n'avoir pas saisi tout ce que vous avez de bon et d'excellent. Je vous charge, mon cher d'Éon, de lui faire tous mes compliments sur lesprélimi-
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nairei de la peix signée; j'étais moralement certain de ses succès et des vôtres.
« Je date, avec M. le duc de Nivernais, du château que j'habite en ce moment. Il avait en lui les germes de tous les talents et de toutes les belles qualités qu'il a si heureusement développés depuis. Vous êtes bien heureux, mon cher d'Éon, d'être compagnon d'un tel personnage : vous avez l'esprit et Tétoffe qu'il faut pour en profiter. Je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre, mon cher ami, j'ai toujours été en l'air, et, même ici, à peine ai-je eu le moment d'écrire. Notre pauvre ami, M. Douglass, est ici ; sa santé est toujours misérable ; il ne marche qu'avec des béquilles. Le docteur Lionnette soutient que c'est une paralysie, et que difficilement pourrat-il guérir. Sa femme en a de grands soins. S'U avait m comme vous, mon cher d'Éon, il ne serait pas époux.
« Adieu, cher d'Éon, donnez-moi de vos nouvelles, portez-vous bien ; je ne vous recommande pas d'être sage, vous Vêtes trop^ et comptez sur la vérité de mes sentiments qui ne changeront jamais. Je vous embrasse de tout mon cœur.
« L'HOSPITAL
Le traité de paix définitif fut signé le 10 février 1763. L'Angleterre garda le Canada, premier théâtre de cette guerre quis'était étendue de là sur toute l'Europe; les île§ de Saint-Vincent^ les Grenades^ TabagOy la Dominique, les rives du Sénégal et tout le continent septentrional de l'Amérique jusqu'au Mississipi. Pour arrondir ses conquêtes, l'Espagne lui céda les Florides ; mais l'Angleterre rendit à l'Espagne Minorque et Cuba.
La France fut exclue, dans VInde, de ses établissements sur le Gange; mais elle obtint le droit de pêche vers Terre-Neuve et la petite île de Michelon, utile au sèchement de la morue. Elle recouvra, en outre, BeUe- Isle, la MartiniquCy la Guadeloupe et Pondichéry.
En Allemagne, la paix de Hubertsbourg, signée entre Marie-Thérèse, Tèlecteur de Saxe et le roi de Prusse, remit les choses à peu près sur le pied où elles étaient avant la guerre. Voilà à quoi avaient servi tant de batailles données, tant de ruines amoncelées! Telle fut la fin de la guerre de sept ans !
• Mais une chose étrange, c'est que le traité de Paris et de Londres, si onéreux pour la France, et dans lequel l'Angleterre s'était fait une part de lion, fut accueilli avec des actions de grâce par la première, et par la seconde, avec des cris de rage. La raison en fut que, pour l'une, il était encore plus indispensable que déshonorant. Il lui restituait peu, mais plus qu'il ne lui eût été possible de reprendre ; il enlevait à l'autre, au contraire, ce qu'elle eût pu conserver, et la frustrait ainsi d'une partie de ses espérances. Aux yeux du peuple anglais, les ministres, qui avaient volontairement relâché ce qu'ils avaient entre les mains, passèrent pour des niais ou des traîtres ; et cette opinion ne fit que s'accroître avec le temps. L'esprit public, si perçant dans ses doutes, si clairvoyant dans les ténèbres, accusa la reine Charlotte d'intrigues, le roi Georges* de faiblesse, la princesse de Galles et lord Bute de vénalité. Bientôt une main inconnue, trempant sa plume au cœur de la multitude, remue tous les soupçons qui y sont déposés et les agite avec une dialectique précise et vigoureuse.
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L'écrivain mystérieux, caché sous le pseudonyme de Jumus^ dont Thistoiré n'a encore pu lever le voile, semble être un génie vengeur pour qui l'homme n'a point de secrets; il lit à travers la poitrine de ceux qu'il accuse, et met leur conscience à nu aux yeux du monde.
En 1769 et 1770, le docteur Mulgravey membre de la Chambre des communes, et le célèbre Wilkesj le grand agitateur, formulent en accusation, devant le peuple et le Parlement, les dires de Junius, et mettent par leurs libelles l'Angleterre en feu. Wilkes est arrêté; une sédition éclate : on promène sous les fenêtres du palais de Saînt-James un char funèbre couvert d'em* blêmes hideux, et sur lequel se tient debout un homme masqué, portant en main le glaive de l'exécuteur des hautes œuvres, pantomime destinée à rappeler à Georges III le sort de Charles I". Wilkes est relâché, nommé lord- maire de Londres et député de Westminster! Le docteur Mulgrave fut moins heureux: traduit devant le Parlement, accusé de diffamation envers la princesse de Galles, lord Bute et tous les négociateurs de la paix, il ne craignit point d'en appeler au témoignage du chevalier d'Éon. Celui-ci fit ce qu'il devait faire : il défendit les ministres et la princesse accusés. Le docteur Mulgrave, n'ayant pas fourni les preuves juridiques à l'appui de ses allégations, fut exclu de la Chambre des communes, après que le président (speaker) l'eut réprimandé sévèrement. Si lui, et l'opposition qui le soutenait, avaient ainsi requis la déposition du chevalier d'Éon, c'est qu'on savait la part d'influence qu'il avait eue dans la conclusion du traité.
En raison de cette influence, le roi d'Angleterre con-
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seutit à ce qu'il portât sa ratification à Versailles, faveur insigne et tdlemeot exceptionnelle dans les us et coutumes de la diplomatie, que le duc de Praslin ne Toulait pas y croire.
« n n'est pas possible, mon cher ami, écrit-il au duc
• de Nivernais, que vous envoyiez M. d*Éon porter la « ratification du traité de paix. Le ministre anglais ne « la confierait sûrement pas à un étranger; cela serait « contre toute règle et contre tout usage, et n'ayant « pas ce prétexte, il n^ aurait nulle raison pour en-
• voyer ici M. d'Êon.
« Versailles, le 23 fôrrier 1765. »
Quelques jours après, le chevalier d'Éon arrivait en France avec les ratifications, et le duc de Nivernais disait à son ami de Praslin : « Je suis bien aise que vous c ayez été une béte en croyant, mon cher ami, qu'il était c inexécutable de faire porter les ratifications du roi « d'Angleterre par le secrétaire de France, mon petit « d'Éon. C'est que vous ne savez pas à quel point va la « bonté et Testime que l'on a ici pour nous, monsei- « gneur, et il n'y a pas de mal que vous l'ayez touché « au doigt en cette occasion, car, sans cela, vous « auriez été homme à nous mépriser toute votre vie, « au lieu qu'à présent, vous nous considérez sans doute « un peu.
a Londres, le 3 mars 1763. »
« II me porte bonheur, dit Louis XV, en embrassant le chevalier d'Éon. » Et le 20 mars, il lui envoya la
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croix de Saint-Louis. Aussitôt arrive une épttre du marquis de L'Hospita).
ce GhAteauDeaf, 10 arril 1763*
« Vous voilà donc chevalier de Saint-Louis, mon cher d'Éon ! Je vous en félicite de tout mon cœur !
« Louis-Jules-Barbon-Mazarini-Mancini, duc de Nivernais et Donjiois, pair de France, grand d'Espagne de la première classe, noble Vénitien, baron romain, prince du Saint-Empire, chevalier des ordres de Sa Majesté, cùusin du roi^ et son ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire auprès du roi de la Grande-Bretagne, académicien, etc., etc., vous a dqnné ou vous donnera Taccolade, et vous serez frère des preux paladins du l^on vieux temps. Allez et marchez sur leurs traces!... C'étaient de rudes jouteurs et vous êtes bien fait pour leur tenir tête dans les champs de la politique ou sur le champ de bataille ; vous avez l'esprit et le bras fermes. Il n'y a qu'une chose qui m'inquiète, c'est la ierza gamba.
« En attendant que vous ayez acquis totam vim et universum robur, je vous embrasse tendrement,
« l'Hospital. y>
« P. S. Lorsque vous verrez M. de Woronzow, faites-lui mille compliments. Son oncle est toujours chancelier ; mais le vieux sorcier de Bestucheff a voix au chapitre. Vous savez que je prenais toujours mon masque de verre, quand j'allais le voir I
« Adieu, cher ami, portez-vous bien et aimez-moi toujours. »
Cependant cette paix qu'avait acceptée la France malheureuse avec une sorte de reconnaissance, cette paix ignominieuse attristait bien des âmes. Une de ses conditions surtout, celle qui nous obligeait à détruire de nos propres mains les fortifications du port de Dunkerque, sous Tinspection d'un commissaire anglais, consternait les hommes de cœur. Disons-le à Thonneur de Louis XV , qu'assez de taches ont terni et terniront encore dans cette histoire, son front royal ne s'était point courbé sans rougir sous le joug de celte impitoyable nécessité ; aussi chercha-t-il bientôt à se relever. Terrassé dans la lutte, il n'accepta point comme irrévocable sa défaite ; il consacra au contraire les heures de son abaissement à méditer la vengeance, et à chercher le côté faible par lequel il pourrait à son tour atteindre et renverser son vainqueur.
Depuis des siècles que la France luttait contre TAngleterre, elle ne Tavait jamais combattue que hors de chez elle, sur le continent, soit en Allemagne, soit dans les Pays-Bas. Cette ennemie ne s'était jamais offerte en champ clos que jointe à nos ennemis qu'elle ameutait et soudoyait contre nous. Ainsi n'avait-elle jamais couru qu'une moitié des risques de la lutte. Nous pouvions la toucher, mais non la saisir; nous pouvions la blesser, mais non l'étouffer : c'était donc dans son Ile qu'il fallait attaquer Tinsulaire; c'était dans son antre qu'il fallait aller trouver et acculer le léopard. Voilà ce que comprit Louis XV, comme Napoléon le comprit plus tard !...
Nous avons trouvé et lu avec curiosité, dans les Ar^ chive$ des affaires étrangères^ divers plans de descentes
et d'invasion qui furent secrètement combinés à cette époque. L'un de ces plans, surtout, œuvre du chevalier d'Éon, qu'il ne nous est point permis de reproduire, nous a frappé parla concordance remarquable des vues et des moyens qu'il développe avec ceux attribués sous l'empire à Napoléon lui-même. Le chevalier d'Éon fut l'un des confidents et des instruments les plus actifs du dessein politique qu'il appelle le grand projet de Louis XV. Il eut à ce sujet des conférences particulières avec le roi, le comte de Broglie et M. Tercier, seuls initiés à cette conspiration de la France vaincue et humiliée contre le plus constant et le plus heureux de ses adversaires. Au mois de juin de Tannée 1763, Louis XV lui envoya l'ordre suivant, écrit et signé de sa main * :
ORDRE SECRET DONNÉ PAR LE ROI AU SIEUR d'ÉON
« Le siéur d'Éon recevra mes ordres par le canal du comte de Broglie ou de M. Tercier sur des reconnaissances à faire en Angleterre, soit sur les côtes, soit dans l'intérieur du pays, et se conformera à tout ce qui lui sera prescrit à cet égard, comme si je le lui marquais directement. Mon intention est qu'il garde le plus profond secret sur cette affaire, et qu'il n'en donne connaissance à personne qui vive, pas même à mes ministres, nulle part.
« 11 recevra un chiffre particulier pour entretenir la correspondance relative à cet objet et sous des adresses qui lui seront indiquées par le comte de Broglie ou le
i« Archives des affaires étrangères.
sieur Tercier, et il leur procurera, par ce chiffre, toutes les connaissances qu'il pourra se procurer sur les vues que l'Angleterre suivra, tant par rapport à la Russie et à la Pologne, que dans le nord et dans toute T Allemagne, qu'il croira intéresser mon service, pour lequel je connais son zèle et son attachement.
« Versailles, le 3 juin 1763.
« Signé : Louis. »
Au projet de descente formé par Louis XV se joignaient deux autres plans accessoires : 1* celui d'un soulèvement de Tlrlande ; 2' celui d'une restauration en faveur des Stuart.
Muni des premières instructions relatives à cette grande et mystérieuse entreprise, le chevalier d'Éon retourna à Londres, où le duc de Nivernais l'appelait depuis longtemps à cor et à cri. Le sémillant ambassadeur s'ennuyait sur les bords glacés de la Tamise ; le papillon sentait ses ailes réfrigérées dans l'atmosphère humide et brumeuse de Londres. Tout son corps en tremblait. Il avait mal à la fois à son pauvre estomac, à sa pauvre gorge, à sa pauvre tête et à ses pauvres nerfs. Il était malade de Paris et de Versailles absents. Aussi n'attendait-il que l'arrivée de son secrétaire pour retourner à tire-d'aile aux rives de la Seine. Il lui écrit :
a Mon cher petit ami,
« Je reçois votre lettre seulement tout à l'heure par « Benoit courrier ecclésiastique ; je ne puis que vouf
« embrasser tendrement, car je suis assommé. Je lis ou € j'écris depuis sept heures du matin, avec mon mal « de gorge. Oh ! ma foi, assurez le duc de Praslin que « si je reste encore ici trois mois, j'y resterai par delà « ma vie ; et n'est-ce pas bien assez d'y rester par delà « mes forces?
« Ma femme raffole de vous, m'écrit-elle, ma fille « aussi, M°** de Rochefort aussi, et rien de tout cela « ne m'étonne, car j'en fais autant de mon côté. Rêve- « n^ij vite et avec un bon traitement : voilà ce qu'il me « faut, mais il me le faut. Adieu, mon cher ami, je vous « embrasse de bien bon cœur. N'oubliez pas, je vous « prie, de voir l'abbé de TIsle-Dieu dont je viens de re- « cevoir encore une grande diable de lettre.
« Londres, le 3 mars, à huit heures du soir, 1763.
€ P. S. — Neuf heures du soir. — Je reçois à l'in- « stant, mon cher ami, votre dépêche nocturne, et je < vous remercie bien sincèrement des détails qu'elle € contient. Je souhaite que l'on vous renvoie bien vite, « bien vite ! Il semble que le diable s'en mêle depuis « votre départ. Je suis accablé de besogne ; tous les « jours de nouveaux embarras. J'ai en outre un mal de « gorge fort désagréable ; ainsi vous jugez bien que le « plus tôt que vous reviendrez sera le meilleur. Je ne « vous en dis pas davantage aujourd'hui, et je me borne « pour ce soir à vous aimer. •
Le secrétaire se rendit enfin au touchant appel de l'ambassadeur souffreteux. L'élève alla relever le maître de ses fatigues.
Ne pouvant retenir à Londres son ami le duc de Nivernais, le duc de Prasliu choisit pour le remplacer un autre de ses amis appelé le comte de Guerchy^ dont nous devons dire deux mots, parce qu'il eut une grande part dans les événements que nous retraçons, et que son nom va se trouver fatalement uni à la suite de cette histoire. Le comte de Guerchy, né presque au même pays que le chevalier d'Éon, Bourguignon comme lui, était un de ces bons gentillâtres de la province, espèce d'hidalgos campagnards, vivant noblement dans une noble oisiveté, charitables jusqu'à la bourse, magnifiques jusqu'à la dépense exclusivement, ambitieux de grandes places pour le titre et du titre pour le traitement, estimant plus une bonne terre qu'une bonne éducation, et croyant qu'on en sait toujours assez quand on est bien né, bien portant et bien rente. Ce brave homme, dont le chevalier d'Éon achèvera le portrait, avait titre marquis de Nangis et vicomte de Fotitenay le Marmion. Tiré des ruines de sa vicomte et des décombres de son marquisat par sa femme qu'alléchait l'odeur de la capitale, il vint à Paris et présenta sa moitié trèsbelle encore aux ducs de Praslin et de Nivernais, ses anciens amis, qui, à ce titre, gardèrent auprès d'eux la femme et envoyèrent Iç mari guerroyer contre les Prussiens. Il avait pris envie, en effet, au marquis de Nangis, vicomte de Fontenay le Marmion de se faire homme de guerre. Nommé lieutenant général, il batailla donc en Allemagne sous les ordres du maréchal de Broglie, en même temps que le chevalier d'Éon, tandis que la comtesse, son épouse, resta sous la protection spéciale du duc de Praslin. Celui-ci étant devenu ministre, la
comtesse de Guerchy voulut que son mari montât en grade avec son ami, et eut Tidée d'en faire un ambassadeur. 11 n'y a rien de tel qu'une femme pour faire faire un rapide chemin à un homme!... Le duc de Praslin n'avait rien à refuser à la comtesse, qui le payait de réciprocité y suivant la parole médisante du chevalier d'Éon. Cependant la bonne volonté du ministre en faveur du futur diplomate était troublée par quelques inquiétudes révélées dans la pièce suivante, que le chevalier d'Éon intitule :
EXTRAIT d'une LETTRE CURIEUSE ET RARE DE M. LE DUC DE PRASLIN A U. LE DUC DE NIVERNAIS.
« A Versailles, le 8 Janvier 1763.
« Mon bon ami,
« Je suis toujours fort occupé de Guerchy ; je ne sais cependant si nous lui rendrons un bon office en le faisant ambassadeur à Londres. II n'est pas aimé dans ce pays-ci ; je crains ses dépêches comme le feu, et vous savez combien les dépêches déparent un homme et sa besogne, quand elles ne sont pas bien faites. On juge souvent moins un ministre sur la manière dont il fait les affaires, que sur le compte qu'il en rend... Je crois que notre cher ami fera bien. Je ne crois pas en avoir de meilleur à employer , mais il ne sait pas du tout écrire ; nous ne saurions nous abuser là-dessus *. D'un
1. Je supplie le lecteur de bien peser ces paroles : // ne sail pat du tout écrire, mais il n*y a personne (à la cour de France) de meilleur à employer! (Soie du chevalier d*Éon.)
autre côté, je ne voudrais pas qu'il se ruinât, mon pauvre Guerchy. Vous faites monter la dépense à 200,000 livres ; cela ne m'effraie pas. Je puis lui donner 150,000 livres d'appointements et 50,000 livres de gratification ; ainsi il y aurait encore de la marge, en y joignant la dépense qu'il ferait à Paris. Mais je ne saurais lui donner, à ce pauvre cher ami, plus de 200,000 livres de première mise *. C'est le traitement le plus fort.
<c Adieu^ mon bon ami, je vous aime de toute la tendresse de mon cœur. »
Deux cent mille livres de première mise remédiaient passablement aux appréhensions qu'on avait de la dépense ; mais comment remédier à ces dépêches que Ton craignait plus que le feu ? Le duc de Nivernais songea à son secrétaire bien-aimé, et eut l'idée de l'attacher au futur ambassadeur en qualité de truchement ou de guideâne, suivant l'énergique expression du chevalier d'Éon. Afin de décider celui-ci à rester au service de son ami, le duc complaisant sollicita pour lui le titre de résident^ puis celui plus éminent de ministre plénipotentiaire qu'il offrit comme récompense à son mérite, et comme séduction à son ambition légitime. Déjà retenu secrètement à Londres par la mission que lui avait confiée Louis XY, et qui, d'après une lettre du comte de Broglie, tenant aux affaires les plus secrètes et les plus importantes de VEtat, rendait sa présence nécessaire en Angle^ terrCf le chevalier d'Éon accepta l'ofire du duc de Nivernais^ moins à cause de la position élevée et hono-