‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 42 sur 102 · POUR LE PROCUREUR (M. TERCIER · texte numérisé non relu

POUR LE PROCUREUR (M. TERCIER

« Londres, le 23 mars 176à.

« Monsieur,

« Quoique le rappel deM. iemaréchal et de M. le comte de Broglie doive être aussi utile et aussi nécessaire au service du roi que favorable à la justice, à la décision de mon affaire, je ne puis cependant vous dissimuler, monsieur, tout mon étonnement sur votre silence absolu, ainsi que sur celui de M. le comte de Broglie, dans la position cruelle où m'a plongé la méchanceté, pour ne rien dire de plus, du comte de Guerchy, et son inimitié particulière contre la maison de Broglie, qui est la véritable origine de mes malheurs.

« Votre silence et ma position sont tels, que je renvoie M. Nardin à Paris, auprès de son ami La Rozière; il lui rapportera de vive voix tout ce qui s'est passé ici depuis son d^[>art ; et celui-ci vous remettra cette lettre pour vous prier instamment de me faire une réponse catégorique sur Tespérance ou la non-espérance que je dois avoir, afin qu'en conséquence Je prenne mon parti. n est bien triste, après m'étre sacrifié d'aussi bonne

grftce que je l'ai fait pour Futilité et la dignité du service du roi, d'en venir à de pareilles explications, ou plutôt à de telles extrémités. Vous sentez toute la force de ce que Je veux dire ! Je n'abandonnerai jamais le roi, ni ma patrie le premier ; mais, si, par malheur, le roi et ma patrie jugent à propos de me sacrifier enm'abandonnant, je serai bien forcé, malgré moi^ d'abandonner le dernier, et en le faisant, je me disculperai aux yeux de toute l'Europe, et rien ne me sera plus facile^ comme vous devez bien le sentir. Ce sacrifice sera bien dur pour moi, j'en conviens ; mais il coûtera aussi bien cher à la France, et cette idée seule m'arrache des larmes.

« Voilà cependant les extrémités et les fatales résolutions que peuvent engendrer l'ingratitude et l'intrigue qui soutiennent un ambassadeur aussi indigne de ce titre que le comte de Guerchy.

. « Je ne vous le dissimulerai pas, monsieur, les ennemis de la France, croyant pouvoir profiter du cruel de ma position, m'ont fait f^ire des offres pour passer à leur service. Les avantages qu'ils peuvent m'offrir ne me touchent pas, et l'honneur seul me déterminera en cette occasion. J'ai répondu comme je le devais, et j'ai dit que je ne pouvais prendre aucun engagement, me regardant toujours comme attaché au service du roi. . • $;t mon roi m'abandonne!. . . Et pourtant, dans l'origine de toute cette affaire, je n'ai agi qu*en conformité de son grand projet secret et de ses ordres jMir écrit que l'on ne m'arrachera qu'avec la vie !.. .

« Vous devez savoir qu'à peine le comte de Guerchy m'eut-il remplacé ici, on l'a entamé sur la seconde démolition de la lunette et des ouvrages de Dunkerque, et

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que cette seconde démolition, que j'avais éloignée et rejetée pendant cinq mois avec succès, a eu lieu, à la honte et au grand détriment de la France. Je suis, en vérité, confus pour ma patrie !

c Les chefs de Topposition m'ont offert tout Targent que je voudrais, pourvu que je dépose chez eux mes papiers et dépêches bien fermés et cachetés, avec promesse de me les rendre dans le môme état en rapportant l'argent. Je vous ouvre mon cœur, et vous sentez combien un pareil expédient répugne à mon caractère ! • • • Et pourtant, si l'on m'abandonne, comment voulez- vous que je fasse?. . • A l'égard des papiers de V avocat et de son substitut^ je les garde plus précieusement que jamais. Je les ai tous, et ceux de La Rozière. Il n'y a que le chiffre des instructions que j'ai brûlé devant lui ; et le tout est si bien caché dans mon cabinet, que par une mine que j'ai faite moi-même, et plusieurs mèches qui répondent à différents endroits cachés de mon appartement, je puis, en un instant, faire sauter à plus de cinquante pieds de haut le petit cabinet, les enleveurs de papiers, les papiers et moi. Mais si je suis abandonné totalement, et si, d'ici au 22 avril, jour de Pâques, je ne recois pas la promesse signée du roi ou de M. le comte de Broglie, que tout le mal que m'a fait M, de Guerchy va être réparé..., alors, monsieur, je vous le déclare bien formellement et bien authentiquement, toute espérance est perdue pour moi; et, en me forçant de me laver totalement dans l'esprit du roi d'Angleterre, de son ministère et de la chambre des pairs et des communes, il faut vous déterminer à une guerre des plus prochaines dont je ne serai certainemen t

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quatre mois. Le comte de Guerchy ayant jugé à propos de faire imprimer une apologie mensongère de sa conduite, ou plutôt un libelle contre moi, rempli de méchanceté et de calomnie, après avoir bien attendu et patienté, j'ai été forcé d y répondre par mémoires et lettres sans réplique. J'ai donc publié mon mémoire et je Fai fait gros à dessein, et par là il couvre parfaitement hien le projet de notre grande affaire secrète.

« Notre pauvre ambassadeur, ne sachant où donner de la tête, n'écoute plus que sa vengeance aveugle; il a couru chez son ami le duc de Bedford, homme encore plus violent que lui ; il a couru chez tous les autres ministres pour faire prendre le livre ; mais tout cela n'a pu réussir qu'à y avoir mis bon ordre. A présent il remue, avec le duc de Bedford, ciel et terre pour tâcher de me faire arrêter par force ou par subtilité pour me renvoyer en France. J'ai été averti hier au soir, par un ami du duc de Bedford, que le comte de Guerchy avait employé le vert et le sec pour rendre furieux ce duc contre moi... Cette même personne m'a aussi averti hier matin que, dans le conseil de Saint-James, les ministres avaient dû délibérer entre eux pour aviser aux moyens de m' arrêter et de me livrer à la France; mais il n'a pu m'apprendrela décision. Voilà, monsieur, l'intéressant, et il est de la dernière conséquence que Sa Majesté ait la bonté d'ordonner au comte de Guerchy de me laisser tranquille. Je vous préviens bien sérieusement que le premier qui viendra chez moi, ou qui m'attaquera dans la rue, sera tué sur-le-champ, n'importe qui, et je n'envisage pas les suites. Je vous préviens encore que quelques cl^fs de parti de l'opposition envoient tous les

jours chez moi pour voir s'il ne m'est rien arrivé; et à la première entreprise qui serait faite contre moi, Vhôtel de l'ambassadeur, et tout ce qui sera dedans, sera mis en pièces par ce qu'on appelle ici le mob, les matelots et autres canailles de la cité qui sont aux ordres de l'opposition. Vous sentez tous les malheurs qui sont sur le point d'arriver. Le comte de Guerchy ignore tout cela; il n'est pas assez éclairé pour le prévoir, et quand il le prévoirait, il ne l'écrirait pas et le déguiserait au roi. Vous savez que je ne vous ai jamais trompé ; je ne voudrais pas le faire dans un cas si important et si pressant, et je ne dois pas vous dissimuler que si j'étais une fois pris, après vous avoir averti si bien et depuis si longtemps, sans que le roi ait apporté un remède salutaire, alors je ne me regarderais plus tenu au secret, et je serais, à cette extrémité, forcé de justifier ma conduite ; autre malheur epcore plus grand que le feu mis par le peuple à l'hôtel de France !

« Je suis, etc.,

« d'Éon. »

Réveillé de son indifférence par le langage haut et décidé qu'avait arraché l'excès de la souffrance à sa victime, Louis XV répondit cette fois à ses plaintes. Il fit partir pour Londres un ami du chevalier d'Éon, nommé de Norty chargé de lui porter les secours matériels dont il avait impérieusement besoin — le pauvre chevalier en était réduit là ! — et de négocier , s'il était possible, quelque accommodement entre lui et le comte de Guerchy. Nous allons voir avec quelle bonhomie et quelle candide reconnaissance le martyr reçut l'aumône qu'il

appelle un bienfait inattendu du roi ; avec quelle docilité d'enfant, quelle facilité à oublier et à pardonner, il vient, désarmé dès les premiers mots, mettre aux pieds du monarque sa vie et le souvenir des outrages qui lui avaient été faits.

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