‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 41 sur 102 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La gnerre coDtioae entre le comte de Guerchy et le chevalier d'Éon. — Projet d*as8asftinat révélé par Treyssac de Vergy. — Le comte de Guerchy est mis en accnsation par les grands jurés de Londres. -^ 11 quitte TAngleterre et meurt de chagrin.

Les événements survenus entre le chevalier d'Éon et le comte de Guerchy avaient eu un tel retentissement audehors, que l'ambassadeur de France sentit le besoin de publier une sorte de justification, dont il chargea on nommé Gondarjd, travaillant plutôt j>ro famé quepf*o famâ^ dit le chevalier d'Éon, et le sieur Treyssac de Vergy, qui avait déjà joué un si triste rôle. Ces deux écrivains à gages cherchèrent à jeter du ridicule sur leur adversaire, en assurant qu'il était hermajrfirodite. Le chevalier d'Éon répondit à leur libelle par une note qui provoqua une contre- note de M^ de Guerchy.

« Brûlant de venger mon honneur indignement attaqué, dît le chevalier d'Éon, j'avais écrit au roi^ à ses confidents secrets, et j'espérais en recevoir des ordres

160 LA yérité'

que je ne voulais pas rendre inutiles par une conduite

trop précipitée

a Qu'on me connaisse et que Ton juge quel fut mon embarras, lorsqu'en date du 27 décembre 1763, je reçus de M. Tercier la lettre qui suit :

« Versailles, le 37 décembre I7d3.

« Vos ennemis sont devenus tout-puissants; bien loin de diminuer, leur empire a augmenté sur Tesprit de Sa Majesté, qu'ils dominent entièrement. Vous n'ignorez pas que M"** de Pompadour est la source de tous vos maux. Vous et M. le comte de Broglie êtes perdus, si vous ne vous servez de tout le courage et de toute la prudence que le Ciel vous a donnés, pour ne laisser ni compromettre, ni prendre votre personne, ni enlever vos papiers. Vous et M. le comte de Broglie n'avez qu'à compter, mais en secret, sur le roi qui ne peut vous abandonner, mais dont la. politique, malgré tout rattachement qu'il vous porte, vous sacrifierait entièrement, peut-être, à sa maîtresse et à ses ministres.

(( Comptez sur mon dévouement inaltérable,

« Tercier. >

« Voilà le langage d'un de ceux dans les paroles desquels Sa Majesté veut que je voie des oracles I Je le pèse avec le respect dû au trône. Le salut de la correspondance du roi, celui de M. le comte de Broglie et le mien propre, sont remis entre mes mains; on les confie à ma prudence et à mon courage. En secret mon roi me soutiendra, si j'échappe aux mains de ses ministres qui

lai arracheront, qaoiqu'à regret, le sacrifice de ma personne ! Quel état plus violent ! N'importe, mon parti est pris. Mes ennemis m'appellent dans Tarëne ; je m'élancerai sur eux et les écraserai, si je le puis ; mais je ne combattrai qu'avec mes propres armes et je n'exposerai pas mon souverain.

c On m'a recommandé courage et prudence. Je réponds à la contre-note du comte de Guerchy par la publication de mes Lettres et Mémoires. Je m'y venge sur tous les points qu'on m'imputait et j'accable mon adversaire : voilà pour le courage. Mes chefs, mes parents, mes protecteurs, mes amis, y parlent seuls en ma faveur par leurs lettres et les miennes, et si les turpitudes et les ridicules de mon adversaire sont révélés» il n*en doit la découverte qu'à la pure et simple publication des lettres de ses amis et des siennes propres : voilà pour la prudence ! • • .»

Cette publication du chevalier d'Éon causa un scandale inouï dans le monde diplomratique. Le comte de Guerchy y répondit par un procès en libeUe.

Le chevalier d'Éon fut d'autant moins effrayé de ce procès que le courrier de France venait de lui apporter la nouvelle de la mort de M"^ de Pompadour et de la rentrée en faveur du comte de Broglie.

En apprenant cette double révolution, qui faisait» pour lui, disparaître une ennemie et reparaître un ami, le chevalier crut que l'heure de la justice et de la réparation allait enfin sonner.

Vaine espérance I

Par une de ces demi-résolutions dont nous avons déjà vu plus d'un exemple, et qui étaient la mesure

exacte de son caractère toujours flottant entré les difficultés, Louis XV, en rappelant le comte de Broglie, adversaire de la défunte marquise^ avait maintenu aa pouvoir le duc de Praslin et ses confrères, créatures de ta Pompadour, ses partisans et ses complices. Tout le courage du monarque avait consisté & remettre les ennemis en présence, sans oser se prononcer ouvertement ni pour les uns ni pour les autres. La lutte recommença donc, plus acharnée que jamais, entre les ministres du cabinet particulier et ceux de la chambre du eonseil.

A peine le nom du chevalier d'Éon avait-il été prononcé par le comte de Broglîe, qu'un cri de réprobation s'était élevé dans le palais. Le duc de Praslin déclara que la cause du comte de Guerchy était devenue la sienne propre et celle de tout le conseil, qui se regardait comme outragé dans la personne de l'ambassadeur, et se retirerait sans exception, si ce dernier n'obtenait pas pleine et entière raison de son antagoniste. Un seul homme eût été favorable peut-être au chevalier d'Éon, c'était le duc de Choiseul, premier ministre ; mais, plus que tout autre, il redoutait l'occulte influence du comte de Broglie qui, dès l'abord, s'était déclaré contre lui ; et comme le duc vit dans le chevalier d'Éon un lieutenant avoué de son rival, il ne voulut point augmenter les forces de ce dernier, et demeura neutre dans la discussion qui décida du sort du proscrit.

Nouvellement remonté au faîte du pouvoir oîi ses pieds étaient mal affermis, le comte de Broglie ne crut pas devoir faire tête à l'orage déchaîné contre un absent, et l'abandonna. Cette manœuvre égoïste ne

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réussit pas au noble comte : il fut une seconde fois sacrifié sur Tautel du puissant duc de Choiseul, comme il Tavait été une première fois surTautel delà favorite. Fais ce que dois, advienne que pourra, cette devise du probe est souvent celle du sage; en politique comme en morale, honneur est presque toujours prudence.

Quant à Louis XV, il devait trop au chevalier d'Éon pour qu'il osât s'acquitter envers ce serviteur. La somme des inimitiés que sa fidélité avait bravées à cause de lui était si forte, que sa réhabilitation entraînait la con^ damnation de trop de personnes. Le souverain recula devant l'étendue de la réparation; l'abandon d'un innocent parut moins lourd à sa conscience que l'éloignément de dix coupables. Ainsi la grandeur du dévouement fit celle de l'ingratitude ! Les rois sont de mauvais débiteurs, auxquels il faut modérément prêter, afin de leur épargner la tentation de ne pas rendre.

Lorsque le chevalier d'Éon se vit ainsi délaissé de tout le monde, il tomba dans un profond abattement, dont les deux lettres qui suivent furent la conséquence.

LE CHEVALIER d'ÉON AU DUC DE NIVERNAIS

« Londres, le 15 février 1764*

« Monsieur le duc,

« C'est à vous-même que j'ai l'honneur d'adresser la lettre ci-jointe à cachet volant, que j'écris, les larmes aux yeux, à M. le duc de Choiseul. Toute ma confiance est dans votre tendre amitié pour moi, et toute ma

crainte dans la faiblesse de votre cœur pour vos amis de trente ans.

« Si la puissance de mes ennemis est si forte qu*il vous soit impossible de rompre la chaîne de Terreur, du mensonge et de Tiniquité, la seule gr&ce que je vous demande aujourd'hui, ainsi qu'à M. le duc de ChoiseuU c'est de m'envoyer une permission du roi, qui me donne la liberté, ainsi qu'à deux de mes cousins, de nous choisir une patrie et de nous attacher au service d'une puissance étrangère. C'est avec un cœur plongé dans l'amertume de la douleur la plus vive, que nous sommes forcés à cette extrémité. Personne ne désirait plus que nous de répandre jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour le service du roi, que nous adorons, et d'une patrie que nous chérissons. Nous avons fait nos preuves en plus d'une occasion, et nous serions trop heureux de nous y trouver encore ; mais puisque, dans notre chère patrie, les désordres et les abus sont changés en lois, que les cœurs y sont corrompus par l'avilissement des âmes, et que les ressorts de l'État sont relâchés par la mollesse, la volupté et la satiété des richesses ; puisque, dans ce temps malheureux, l'image auguste de la vertu ne parait plus qu'un fantôme menaçant, et que celui qui ose la louer et la pratiquer est traité comme Tennemi de sa patrie; puisqu'enfin mon zèle, mes services et mon désintéressement sont des crimes pour moi dans mon pays, il faut que je cherche, malgré moi, un pays oii j'aurai la liberté d*étre impunément un citoyen ver* tueux. Ce pays est tout trouvé pour moi, monsieur le duc, vous le connaissez et je ne vous le dissimulerai pas : dans la position oit des ennemis grands et injustes

SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 165

m'ont réduit, il n'y a plus de milieu possible pour moi. Aui cœsarjûutnihil.

• Lorsqu'on apprendra en France à ne pas confondre Tor avec T honneur, la nation commencera à soupçonner que la pauvreté honnête peut avoir un prix, et que la fortune accorde un nouvel avantage pour devenir grande à celui qu'elle fait naître pauvre

« C'est ainsi, monsieur le duc, qu'en arrosant des larmes de mon amertume votre tête couronnée de tant de lauriers, je vous envoie mon testament politique contre un peuple que j'aime à la rage malgré ses défauts. Aussi est-ce avec douleur que je serai forcé de lui crier : Ingrata patria, non habebis ossa ! Je finirai* par ce passage remarquable du testament de Bacon : Mes concitoyens ne me connaîtront qu'après ma mort !

« Je suis avec respect, monsieur le duc , « Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Le chevalier d'Éon. »

LE CHEVALIER d'ÉON A H. LE DUC DE CHOISEUL

c Londres, 15 février 1764*

ft Monsieur le duc, « J'ai eu l'honneur de vous instruire, dès la fin d'octobre dernier, de l'injuste guerre que M. le comte de Guerchy m'a déclarée. Je sais que vous en avez gémi ; la lettre dont vous m'avez honoré le 14 novembre en est une preuve bien authentique. Mais votre cousinage avec M. le duc de Praslin et des raisons particulières vous auront sans doute* empêché de me faire rendre la justice qui m'est due et qui est dans votre cœur.

166 LA VÉniTÉ

« Je sais, monsieur le duc, les obstacles de cour qui vous retiennent, et qui rendent muette aujourd'hui toute votre ancienne bienveillance pour moi. J'en conserverai néanmoins, toute la vie, la plus parfaite reconnaissance, et c'est cette même reconnaissance qui m'a retenu jusqu'à présent dans les bornes de la modération, de la patience, et de Tespérance d'une décision sur ma position présente. • . Mon attente a été trompée ; et, forcé par la somme des injustices révoltantes que j'éprouve, par la suppression de ma pension sur le trésor royal, et par la multitude d'ennemis que mon zèle, aveugle sans doute pour la patrie, ou que des envieux et des traîtres à cette même patrie ont soulevés contre moi ; forcé, dis-je, par des circonstances aussi violentes, je me trouve dans l'accablante nécessité de vous supplier de me faire la triste grâce de m'envoyer une permission du roi, pour moi et deux de mes cousins, afin de passer au service d'une puissance étrangère.

« C'est en vérité, monsieur le duc, avec un coeur brisé de douleur que nous quittons le service d'un si bon maître, pour lequel nous déclarons et protestons, devant Dieu et les hommes, que nous désirons, avec la plus grande sincérité de cœur, répandre jusqu'à la dernière goutte de notre sang ; mais il ne nous est plus permis que de former des vœux pour son bonheur et celui de son peuple. -

c Je suis, avec le plus profond respect, etc.,

« Le chevalier d'Éon. »

Il écrivit de même à M. Tereier. Mais point de réponse ; au comte de Broglie, au roi; point de réponse.

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Poussé à bout, exaspéré par cette conspiration du silence, au sein de laquelle il se débattait vainement, il envoya à Paris les dépêches suivantes, espèces d'ul^tmatum, empreintes du désespoir et de Tindignation légitime qui dévoraient son âme.

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