‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 46 sur 102 · Archives des affaires étrangères · texte numérisé non relu

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SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 185

« côlés, mais que sa bouche ne peut atteindre. » Au milieu de ce jeûne et de ces privations continuelles, les ministres, du roi Georges lui proposèrent les mêmes grades politiques et militaires que ceux qu'il avait en France, s'il voulait prendre des lettres de naturalisation, et entrer au service de l'Angleterre. Mais ce mot de patrie eut sur lui une puissance contre laquelle vint échouer celle de Tambition. Parfois il s'indignait de Tingratitude de son pays, et, pleurant de rage, il jurait abandon à ceux qui le laissaient dans Tindigence ; mais ces bourrasques de son cœur, gros de douleur et d'amertume, tombaient devant le premier rayon de soleil venu des côtes de France, et sa main préférait les rares grains du sol natal aux copieuses moissons de la terre étrangère.

Son commerce épistolaire avec Louis XV et le comte de Broglie avait repris une activité nouvelle. Il était leur ambassadeur véritable à la cour de Londres, celui dont les rapports étaient lus et prisés de préférence.

Ses dépêches , portant ordinairement le titre de Lettres politiques ^ et signées de différents pseudonymes, étaient de précieux et curieux enseignements. Espèces de Revues ou de résumés généraux, elle embrassaient tout : administration, guerre, finances, prévisions éloignées ou prochaines, chroniques particulières ou publiques, rumeurs nouvelles, biographies, portraits. Véritable panorama, chaque événement du temps a son tableau dans cette vaste galerie, chaque héros son piédestal, chaque misérable son gibet; et, disons-le, on y voit plus de potences que de statues. La cour d'Angleterre y est retournée et vue en dedans j avec ses intri-

186 LA VÉRITÉ SUR LA GHBVALIÈRE d'ÉON

gues et ses intrigants ^ Parmi les célébrités exposées dans ce pilori épistolaire , nous citerons le fameux Wilkesj ce grand séditieux dont le trouble -était l'élément ; WUkeSy l'idole de la plèbe de Londres, qu'il entraînait sur ses pas, comme Santerre entraîna chez nous le faubourg Saint- Antoine; Wilkes,h trihun, qu'on découvre là vendu aux intérêts de la France, et instrument acheté du cabinet de Versailles!... La main du chevalier d'Éon était le ressort caché qui faisait jouer cette machine à émeutes, puissant levier des masses populaires. On lit dans les missives confidentielles du chevalier d'Éon au comte de Broglie, des phrases comme celle-ci : « Voulez-vous avoir une sédition à la rentrée du Parlement, aux élections prochaines? etc... il faudra tant pour Wilkes, tant pour les autres. » Et il ajoute : « Wilkes nous coûte beaucoup à rwumrf mais les Anglais ont le corse PooK, qu'ils ont accueilli chez eux, et qu'ils nourrissent aussi à notre intention. C'est une bombe qu'ils gardent toute chargée pour la jeter au milieu de nous au premier incendie. Gardons bombe pour bombe! »

Cette correspondance dura jusqu'à la fin du règne de Louis XV. Mais nous touchons à l'époque où la métamorphose du chevalier d'Éon va commencer à se dessiner, et où, petit à petit, comme le ver devient papillon, le dragon va devenir femme, et le chevalier chevalière.

1. Voir quelques parties de cette correspondance aux Pièces juiUfieÊtives, n»» 8, et 10.

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