CHAPITRE XllI
Lettre de d*Éon an duc de Choiseul exilé. ^ Paris qui se font à Londres sur son sexe. — Il cravache les parieurs. — Particularités de son organisation confessées par lui. ^ Mort de Louis XV. — Louis XYI cherche à retirer des mains de d*Éon les papiers dont il est détenteur.
— Conditions du chevalier. — On veut le prendre par la famine. — Il emprunte sur ses papiers et se décide à se faire passer pour femme.
— Raisons probables de cette résolution et preuves qu'elle a été spontanée de sa part.
On était au commencement de Tannée 1771. La Dubairy avait ramassé le sceptre tombé des mains de la Pompadour, et poursuivait triomphalement le cours de son règne qui, d'après la classification du grand Frédéric, formait celui de Cotillon III. D'où et comment s'était élevée la nouvelle reine ; nul ne Tignore. Mais nous ne pouvons mieux le rappeler qu'en citant le mot suivant du duc de Noailles à Louis XV : « Je sais bien, lui dit un jour le monarque, que je succède à Sainte-Foy. — Sire, répondit le duc en s'inclinant, comme Votre Majesté succède à Pharamond! » Cette veuve d'un personnel si nombreux, dont le dernier
amour avait devantlui une généalogie si effrayante, était née à YaucouleurSf près du berceau de Jeanne dCArc!.,. Le chancelier Meaupou l'appelait sa cousine, et pour justifier ses droits à Thonneur de cette parenté, il lui fallait redescendre jusqu'à je ne sais quel rejeton d'Adam ou de Noé. Mais Tinfimité du souvenir faisait la sublimité de la flatterie. Les courtisans d'ailleurs sont les parents nés de toutes les prospérités. La fortune et la faveur, voilà leur seule famille !
Moins flatteurs que le chancelier Meaupou, les ducs de Choiseul et de Praslin, qui s'étaient opposés à l'ascension du nouvel astre apparu au ciel de Versailles, venaient d'être renversés sous son char , après une de ces révolutions de cour les plus disputées que retracent les fastes des Petits appartements et les chroniques de Vœil de bœuf. Triomphante de ces émirs du palais, la sultane avait sauté d'aise en voyant leur chute; et communiquant l'impulsion de sa joie à deux oranges devenues historiques, elle les lança et les recueillit comme un enfant qui joue à la balle, en disant : « Saute, Choiseul ! saute , Praslin ! saute , saute ! ... »
Le duc d'Aiguillon avait été nommé premier ministre. On sait qu'il avait été gouverneur de la Bretagne, et qu'à l'époque de l'invasion des Anglais en 1758, il fut accusé de s'être caché dans un moulin, pendant le temps que dura Faction. Lachalotais, ce fameux procureur général du Parlement de la môme province, avait dit à ce sujet : « Si notre général ne s'est pas couvert de gloire, il s est du moins couvert de farine!... » Plaisanterie qui devait causer la chute de tous les Parlements de France! Lachalotais et d'Aiguillon devinrent les
champions acharnés du duel dans lequel furent eur traînés, d'un côté, la Dubarry et Louis XV ; de l'autre, les Parlements et le duc de Ghoiseul. Ayant combattu ensemble, ces derniers tombèrent ensemble et ne se relevèrent plus.
Nous trouvons à cette occasion, un trait trop beau de la part du chevalier d'Éon, pour ne pas le citer ici. En apprenant Vexil du duc de Ghoiseul, il lui écrit :
B Londres, le 6 janvier 1771.
« Monsieur le duc,
« Vous m'avez longtemps honoré de votre bienveillance et de votre protection manifeste. Celle-ci ne s'est retirée de moi que par condescendance pour M. le duc de Praslin, mon ennemi, et votre parent, votre collègue.
« Je me suis toujours réjoui de votre bienveillance, et ne me suis jamais plaint de votre abandon.
« A l'heure où les courtisans de votre fortune vont vous renier, monsieur le duc, et s'éloigner de votre disgrâce, je m'en rapproche, et viens mettre à vos pieds l'hommage de mon dévouement et de ma reconnaissance qui ne finiront qu'avec ma vie.
« Daignez les accepter, et me croire votre trèshumble, etc.,
« Le chevalier d'ÉON. »
Il y a quelque chose de noble dans ces paroles de l'homme qui ne se fait courtisan que du malheur; qui oublie quand tant d'ennemis allaient
commencer à se souvenir, et se souvient quand tant d'amis allaient se hâter d'oublier.
Cependant, les bruits répandus par . le comte de Guerchy et ses affidés sur le prétendu hermaphrodîtisme du chevalier d'Ëon, avaient fait place à un autre bruit, à savoir : qu'il était tout simplement une femme, et cette rumeur était devenue un sujet de paris effrénés.
Craignant, non sans quelque raison, qu'on Taecusât de tremper dans ces spéculations, d'Éon résolut de faire une démonstration violente, qu'il raconte au comte de Broglie dans leô lettres suivantes S oii, tout en maintenant sa virilité, il semble admettre qu'il y a en lui un vice de conformation ou de tempérament.