‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 55 sur 102 · BEAUMARCHAIS A M. DE VERGENNES · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS A M. DE VERGENNES

« Monsieur le comte,

« Quand le zèle est indiscret, il doit être réprimé. Lorsqu'il est agréable, il faut Tencourager; mais toute la sagacité du monde ne pourrait pas faire deviner à celui & qui on ne répond rien quelle conduite il doit tenir.

€ Je fis hier parvenir au roi, par M. de Sartines, un petit travail qui n'est qu'un résumé de la longue conférence que vous m'aviez accordée la veille. C'est l'état exact des hommes et des choses en Angleterre. Il est terminé par l'offre que je vous avais faite de bâillonner^ pour le temps nécessaire à nos apprêts de guerre^ tout ce quif par ses cris ou son silence, peut en hâter ou retarder le moment,

« Il a dû être question de tout cela hier au conseil, et ce matin vous ne me faites rien dire. Les choses les plus mortelles aux affaires sont l'incertitude et la perte du temps.

« Dois-je attendre ici votre réponse, ou faut-il que je parte sans en avoir aucune? Ai-je bien ou mal fait d'entamer les esprits dont les dispositions nous deviennent si importantes 7 Laisserai-je à l'avenir avorter les

confidences, et repousseraî-je, au lieu de les accueillir^ les ouvertures qui doivent influer sur la révolution actuelle? Enfin suis-je un agent utile à mon pays ou seu* lement un voyageur sourd et muet?

« Je ne demande point de nouvel ouvrage. J'en ai de trop sérieux à terminer en France pour mes affaires personnelles; mais j'aurais cru manquer au roi, àvous^ao devoir d'un bon Français, si j'avais laissé ignorer le bien que je puis faire, le mal que je puis empêcher.

« J'attendrai votre réponse à cette lettre pour partir. Si vous ne m'en faites point sur les affaires, je regarderai mon voyage comme blanc et nul, et, sans regretter mes.peines, je m'en retournerai & l'instant. Je termine en quatre jours ce qui me reste à faire sur d'Éon, et je reviens sans avoir revu personne à Londres. Ils seront tous bien étonnés, mais un autre fera mieux s'il le peut. Je le souhaite de tout mon cœur.

« Je suis, etc.,

« Beaumarchais. »

« Paris, ce rendredi 22 septembre 1775. »

Le soir même, les ministres étaient décidés, et Beaumarchais répondait à M. de Vergennes :

« Paris, le samedi 23 septembre 1775.

a Monsieur le comte,

« Je pars, bien instruit des intentions du roi et des vôtres. Que Votre Excellence sott tranquille ; ce serait à moi une ânerie, impardonnable en pareille affaire, que de compromettre en rien la dignité du mattre et de

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son ministre. Faire de son mieux n'est rien en politique, le premier maladroit en offre autant. Faire le mieux . possible de la chose, est ce qui doit distinguer ici, da eommun des serviteurs^ celui que Sa Majesté et vous, monsieur le comte, honorez de votre confiance en un point aussi délicat. Pour des sûretés, il en faudra sans doute; mais c'est mon affaire de les donner telles qu'en aucun cas elles ne soient jamais réversibles sur vous ni sur le roi. Pour les sommes, elles doivent être combinées, d'une part, sur le degré d'importance de mes demandes, et, de l'autre, sur l'appétit de mes joueurs. Les plus affamés sont ceux qui nous coûteront le moins, c'est la règle. II m'est impossible d'en faire un tarif d'avance ; mais ayez pour moi la bonté d'assurer le roi que mon existence ne m'est pas plus chère que les intérêts qui me sont confiés.

« Je pars sans le passe-port que vous avez oublié; mais je ferai la marauderie, à Boulogne, de surcharger le mot de Tavant-dernier, que j'ai par hasard sur moi, dans l'espérance que vous voudrez bien n'en rien dire à M. le comte de La Blache, qui en tirerait un grand préjugé contre moi dans le procès qu'il doit perdre avec moi. Car c'est un terrible raisonneur que ce comte de La Blache!

« Je suis, avec le plus profond respect, etc.,

« Beaumarchais. »

Immédiatement après son arrivée à Londres, fut rédigé l'acte ci- dessous, intitulé Tramaction : curieux contrat passé entre le gouvernement de France et le chevalier d'Éon , par lequel celui-ci abdiqua solennel-

lement et définitivement son nom et sa qualité d'homme, et s'obligea à porter les habits du sexe féminin, dont il se déclara et se reconnut membre.

Les archives du ministère des affaires étrangères nous ont procuré la première minute de cet acte, tel qu'il fut dicté par Beaumarchais, puis corrigé par lui et mademoiselle (TÉon. Cette copie originale, différant en plusieurs points de celle que nous avons trouvée dans les papiers du chevalier, nous signalerons, en notes, les variantes et les corrections, qui ne sont pas sans quelque intérêt.

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