‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 54 sur 102 · Morande · texte numérisé non relu

Morande

que Je le suis déjà sur notre amazone, je me rendrai à Versailles recevoir la couronne civique et la permission de me reposer, dont je commence à sentir que j'ai grand besoin.

« Je profite de là première occasion sûre de faire jeter une lettre à la poste de Calais, pour vous apprendre, sans qu'on le découvre à Londres, que j'ai mis dans les mains du roi des papiers et une créature qu'on voulait faire servir contre lui à tout prix.

« Je dis sans qu'on le découvre à Londres, car c'est une grande question ici que de deviner ce que j'y viens faire; mais qu'arracher d'un homme qui ne parle point et qui n'écrit point?

« Je suis avec le plus respectueux dévouement, monsieur le comte,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Beaumarchais. »

« Londres» le H JaiUet 1775. >

« P. S. Voulez-vous bien, monsieur le comte, vous charger de remettre l'incluse à M. de Sartines luimême. Et pardon. »

C'est dans une réponse à Beaumarchais, postérieure d'un mois (26 août 1775), que M. de Vergennes soulève la question du costume féminin. Le chevalier d'Éon était impatient d'aller à Paris, et Beaumarchais avait fait part de cette demande au ministre, qui lui répond :

« Quelque désir que j'aie de voir, de connaître et

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d'entendre M, d'Éon, je ne vous cacherai pas, monsieur, une inquiétude qui m'assiège. Ses ennemis veillent et lui pardonneront difficilement tout ce qu'il a dit d'eux. S'il vient ici, quelque sage et circonspect qu'il puisse être, ils pourront lui prêter des propos contraires au silence que le roi impose ; les dénégations et les justifications sont toujours embarrassantes et odieuses pour les âmes honnêtes. Si M. Déon voulait se travestir, tout serait dit; c'est une proposition que lui seul peut se faire; mais l'intérêt de sa tranquillité semble lui conseiller d'éviter, du moins pour quelques années, le séjour de la France, et nécessairement celui de Paris. Vous ferez de cette observation l'usage que vous croirez convenable. »

En se servant du mot se travestir, dans la phrase que nous avons soulignée, M. de Vergennes a évidemment voulu dire s'habiller, comme le fait remarquer M. de Loménie. Il a employé un synonyme impropre, mais assez usité dans le langage familier, comme on dit encore aujourd'hui un bal travesti, pour un bal costumé. S'il en était autrement, ce mot de travestissement ne pourrait s'accorder ni avec ce que M. de Vergennes disait, dans sa lettre précédente, de la révélation du sexe du chevalier, ni avec les lettres de Beaumarchais, qui insiste continuellement sur le sexe féminin de d'Éon.

Celui-ci jeta les hauts cris, quand Beaumarchais lui parla de- reprendre le costume de son vrai sexe. Il ne s'était pas attendu à cette condition. Mais il n'avait pas d'argument valable pour la repousser. S'y refuser absolument, c'était s'exposer à éveiller les soupçons de

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Beaumarchais, qui insista d'autant plus qu'il rencontrait une résistance plus vive. Le chevalier dut donc céder. Ce fut la première punition de sa supercherie» et noos verrons que, plus tard, elle devint pour lui une véritable souffrance.

Beaumarchais apprit ce nouveau succès à H. de Vergennes dans le billet suivant, daté du 7 octobre 1775 :

« Tout ceci m'a donné occasion de mieux connaître encore la créature à qui j'ai affaire, et je m'en tiens toujours à ce que je vous en ai dit; c'est que le ressentiment contre les feus ministres et leurs amis de trente ans est si fort en lui S qu'on ne saurait mettre une barrière trop insurmontable entre les contendants qui existent. Les promesses par écrit d'être sage ne suffisent pas pour arrêter une tête qui s'enflamme toujours au seul nom de Guerchy ; la déclaration positive de son sexe, et l'engagement de vivre désormais avec ses habits de femme, est le seul frein qui puisse empêcher du bruit et des malheurs. Je l'ai exigé hautement et je l'ai obtenu. »

Avant d'avoir pu obtenir le consentement de d'Êon à ce travestissement, plus complet que ne le croyait Beaumarchais, celui-ci avait vu son crédit un moment ébranlé à Versailles. La cour hésitait encore à le suivre dans la carrière aventureuse ou il la traînait, pour ainsi dire, à la remorque, quoique la Hollande et TEs-

1. Ce mot en lui était le résaltat de Thabitade où Ton araît élë Jotqu'ator» de considérer d'Ëon comme un homme.

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pagne se fussent déjà engagées, par ses efforts, à embrasser la cause de la France et des États-Unis contre FAngleterre. Mais Ténergie du croyant est un ressort auquel obéissent les convictions indécises, et tel devait être Teffet des lettres ci-dessous :

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