Arcbif es des affaires étrangères
SUR LA GHEVAtlÈRE d'ÉON 293
VOUS étiez pas livrée à des impressions de défiance, que je suis persuadé que vous n'avez pas puisées dans vos propres sentiments, il y a longtemps que vous jouiriez, dans votre patrie, de la tranquillité qui doit aujourd'hui, plus que jamais, faire l'objet de vos désirs. Si c'est sérieusement que vous pensez à y revenir, les portes vous en seront encore ouvertes. Vous connaissez les conditions qu'on y a mises : le silence le plus absolu sur le passé ; éviter de vous rencontrer avec les personnes que vous voulez regarder comme les causes de vos malheurs , et enfin de reprendre les habits de votre sexe. La publicité qu'on vient de lui donner en Angleterre ne peut plus vous permettre d'hésiter. Vous n'ignorez pas, sans doute, que nos lois ne sont pas tolérantes sur ces sortes de déguisements. Il me reste à ajouter que, si, après avoir essayé du séjour de la France, vous ne vous y {plaisiez pas, on ne s'opposera pas à ce que vous vous retiriez où vous voudrez.
« C'est par ordre du roi que je vous mande tout ce que dessus. J'ajoute que le sauf-conduit, qui vous a été remis, vous suffit; ainsi rien ne s'oppose au parti qu'il vous conviendra de prendre. Si vous vous arrêtez au plus salutaire, je vous en féliciterai ; sinon, je ne pourrai que vous plaindre de n'avoir pas répondu à la bonté du maître qui vous tend la main. Soyez sans in-: quiétude; une fois en France, vous pourrez vous adresser directement à moi, sans le secours d'aucun intermédiaire.
« J'ai l'honneur d'être avec une parfaite considéra-
294 Lk VÉRITÉ
tion, mademoiselle, votre très-humble et trës-obéidsaat serviteur,
c BE Vbrgenkes* »
Déterminé par cette lettre, le chevalier d'Éoa résolut de partir; mais avant de quitter T Angleterre, il voulut élever sur ce sol classique du pari, une barrière infranchissable entre lui et les polices qui ne cessaient de s'attacher à son sexe. Il forma, devant le grand juge de Londres, une demande en annulation juridique et solennelle de ces gageures scandaleuses. Sa demande fiit rejetée, et, par conséquent, la carrière demeura ouverte aux assurances de toute espèce. Le chevalier d'Écm interjeta appel de ce jugement qui le livrait en p&ture aux loups-cerviers de Tagiotage. Il avait d'autant plus lieu de craindre, que la nouvelle de son départ avait fiait éclater la guerre parmi les joueurs. Chaque parti se croyait vainqueur et voulait forcer ses adversaires à payer le prix de la victoire; à chaque instant, le chevalier d'Éon redoutait de se voir appréhendé au coin d'une rue, et soumis de force à une vérification précise de Tobjet en litige. Aussi, son appel une fois annoncé, et rintérét des joueurs ainsi mis en suspens dans Fattente du jugement définitif, il en profita pour s'échapper. Dans la nuit du 13 août 1777, il quitta Londres, et le lendemain 14, revêtu de son uniforiûe de capitaine de dragons, il débarqua sur la terre de France, que ses pieds n'avaient pas touchée depuis quatorze ans !... Le 17, il arrive à Versailles et se présente, sous s<m uniformey au comte de Vergennes, qui l'accueille avec bonté et distinction, mais lui enjoint de prendre les
SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 195
vêtements de fille. Le chevalier cherche à convaincre le ministre de llnulilité de cette métamorphose ; mais le ministre réclame l'exécution de la parole donnée. Le 27 août, l'ordre suivant est signé de la main de Louis XVI, et transmis à celui qu'on y dénomme encore le chevalier :
ORDRE DU ROI, REMIS LE 27 AOUT.1777, A M. LE CHEVALIER d'ÉON LUI-MÊME, A VERSAILLES*.
« De par le roi,
« Il est ordonné à Charles-Geneviève-Loufe^-Auguste- André-Timothée d'Éon de Beaumont, de quitter l'habit uniforme de dragon qu'il a coutume de porter, et de reprendre les habillements de son sexe, avec défense de paraître dans le royaume sous d'autres habillements que ceux convenables aux femmes.
« Fait à VeraaUles, le 27 août 1777.
« Signé : Louis.
« Gravier de Vergennks. »
Le chevalier d'Éon objecte qu'il n'a pas le moindre habit de femme. — « Eh bien, je me charge de son trousseau, » aurait dit Marie-Antoinette. Et la jeune reine fit venir sa propre couturière, afin qu'elle déguisât .elle-même le chevalier en chevalière. Celui-ci fut contraint de se rendre, et annonça en ces termes sa soumission prochaine au ministre :