CHAPITRE XVI
Le cliCTâlIer d'Éon demande de noaveau à rentrer en France. — Nouirelles correspondances avec Beaumarchais et M. de Vergennes sur ce sujet. — Il arrive à Versailles et est forcé de prendre les vêtements de mie. — La couturière de la reine lui fait son trousseau. — Sa première apparition en Jupes. — Ses succès. — Nouvelle polémique avec Beaumarcliais. — Appel de M"* d*Êon à ses contemporaines. — n passe huit Jours à Saint-Cyr. — Il implore la permission de quitter aes habits de femme pendant la guerre d'Amérique, et l'autorisation de prendre part à cette guerre. — Tout lui est refusé.
Beaumarchais, qui connaissait le caractère de d^Éon, avait engagé M. de Vergennes, s'il voulait le faire revenir en France, à ne plus paraître penser à lui. Le ministre ne tenait pas beaucoup à voir revenir d'Éon, si l'on en juge par ce qu'il écrivait au chargé d'affaires de France, le 23 mars 1776 : « Je voudrais fort que M. de Beaumarchais pût en finir avec l'amazone d'Éon, non pour la savoir ici, ce dont je me soucie très-peu, mais pour n'être plus dans le cas de m'occuper d'une aventure qui ne m'amuse pas à beaucoup près autant que le f)arterre. »
Mais cette indifférence même devait irriter Timpatience du chevalier d'Éon. Menacé de l'oubli, et voulant sortir à tout prix d'une position bizarre dans laquelle il n'avait plus, pour ainsi dire, aucun sexe officiel, étant homme pour les uns, femme pour les autres, d'Éon écrivit au comte de Vergennes pour lui manifester de nouveau le désir de rentrer en France, mais en y mettant certaines conditions. Il demandait, entre autres choses, que si on exigeait qu'il reprît ses habits de fille, l'ordre de le faire port&t la mention de ne plus quitter ces habits comme Vavait exigé ci-devant le service du feu roi. Il voulait ainsi faire croire que c'était pour le service et par ordre de Louis XV qu'il s'était travesH de fille en garçon. C'était l'histoire renversée.
M. de Vergennes ne voulut pas consentir à cette rédaction, et chargea Beaumarchais d'expliquer les raisons de son refus à son ancienne cliente. La lettre de celui-ci, datée de Paris, 18 août 1776, et mise au jour par M. deLoménie, est intéressante. M. de Vergennes lui aurait dit : « Le roi de France peut-il accorder k une fille un sauf-conduit qui se rapporte à l'état d'un officier ? Qui donc a servi le roi? Est-ce M"* ou M. d'Éon? Si Sa Majesté, apprenant après coup la faute que ses parents ont commise en sa personne contre la décence des mœurs et le respect des lois, veut bien l'oublier et ne pas lui imputer comme un tort celle de l'avoir continuée sur elle-même en connaissance de cause, faut-il que l'indulgence du roi pour elle aille jusqu'à charger le feu roi du ridicule de son indécent travestissement, en employant celte phrase du modèle qu'elle a Tassarance de nous envoyer elle-même : Ordre... de ne plus
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quitter les habits de son sexe, comme Va d-devani exigé le service du feu rai mon aïeul, etc. Jamais, monsieur (continue M. de Vergennes), le service du roi n'a exigé qu'une fille usurpât le nom d'homme et lliabit d'officier, ou l'état d'envoyé. C'est en multipliant ainsi ses prétentions téméraires que cette femme est parvenue à lasser la patience du roi, la mienne et la bonne volonté de tous ses partisans. ^
Après avoir ainsi reproduit les paroles de M. de Vergennes, qui prouvent que, dans l'opinion de ce ministre intègre, jamais le gouvernement de Louis XV n'avait pu autoriser une femme à se déguiser en homme d'État y mais ne prouvent pas que ce même gouvernement n'a pu autoriser un homme à se travestir momentanément en femme, Beaumarchais exhortait la chevalière à la prudence, et lui disait, en terminant, que malgré ses torts affreux envers lui, il irait la voir de tout son cœur à son prochain voyage ;,à Londres, « et s'estimerait fort heureux s'il pouvait encore contribuer à son bonheur futur. »
D'Éon reçut ces avances un peu cavalièrement. Il était, en ce moment, sous le coup de l'irritation que lui causait le pamphlet de Morande. Il ne répondit à Beaumarchais que deux mois plus tard, le 12 novembre 1776 :
- « Je n'ai point répondu à la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 18 du mois d'août dernier, parce que, tandis que vous m'écriviez des douceurs pour renouer notre petite négociation, vous écriviez, en même
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temp39 ^ votre beau protégé Morande, de façon à secouer la fiole, ou plutôt la cruche de venin qu'il porte toujours dans son cœur. Gela ne m'a paru ni loyal, ni de bonne guerre. Vous le poussiez enfin à écrire contre moi des libelles dans les papiers publics. Non-seulement il Ta dit, mais il a fait voir les différents articles de vos lettres, à ce sujet, à différentes personnes de ma connaissance*. • Jamais votre personne ne m'a été odieuse, comme vous me le dites par votre dernière lettre ; il n'y a eu d'odieux à mes yeux que votre conduite, vos actions, vos discours, vos lettres au lord Ferrersetà moi...
« Bonsoir, monsieur et trop cher Beaumarchais; il est deux heures du matin, je suis bien fatiguée, et vais me coucher en pestant et jurant contre tous les hommes qui m'ont tant maltraitée, et surtout vous que j^estimais et que j'aimais véritablement, et qui avez irrité mon cœur à l'excès par vous-même et votre Morande. »
Trois mois après, d'Éon n'y tenant plus, écrivit à M. de Vergennes pour lui annoncer sa prochaine arrivée et lui demander s'il pouvait compter sur la protection du gouvernement et des lois.
M. de Vergennes lui répondit de sa propre main :
« VenaiUeB, le 12 JaoTÎer 1777 •.
« J'ai reçu, mademoiselle, la lettre que vous m^avei fait l'honneur de m'éqrire le l""' dé ce mois. Si vous ne