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SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 297
prendre. Le rôle de lion me serait pins facile à jouer que celui de brebis ; et celui de capitaine de volontaires de Tarmée, que celui de fille douce et obéissante.
« Après le ciel, le roi et ses ministres, M"* Bertin aura le plus de mérite à ma conversion miraculeuse. « Je suis, avec un profond respect, « Monseigneur, « Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Le chevalier d'Éon « Pour peu de temps encore. »
Pendant qu'on lui confectionnïiit ses robes et bonnets, et que de gentilles mains tressaient, à Tenvi, les voiles féminins qui devaient couvrir sa nature de leurs trompeuses broderies, le chevalier d'Éon profita de ses derniers jours d'existence virile, pour aller embrasser sa vieille mère, que, depuis vingt-quatre ans, il n'avait vue qu'une seule fois, en se rendant par la Bourgogne à l'armée d'Allemagne. Il voulait lui montrer son fils pour la dernière fois. Qu'on pense quels durent être la douleur et l'étonnement de cette pauvre femme, en apprenant le changement qui allait s'opérer dans la composition de sa famille! Elle allait avoir deux filles et point de garçon I A cette nouvelle, elle sanglota. Et cela se conçoit ; car, dans un pareil échange, il n'y aurait compensation pour le cœur d'aucune mère.
On n'avait accordé qu'un mois au chevalier pour faire ses préparatifs. Parti de Paris le 2 septembre, i n'y revint que le 14 octobre. C'était autant de jours gagnés par sa vie présente sur sa vie future!...
Enfin, le sacrifice se consomma ; et, un soir du mois de novembre de Tannée 1777, le chevalier d'Éon disparut pour reparaître chevalière , le lendemain , aa milieu de Paris et de Versailles.
La ville et la cour battirent des mains à cette transformation à vue. C'était à qui contemplerait de plus près la nouvelle Jeanne d'Arc trouvée dans un dragon, portant guimpes et cornettes en place de casque et d'uniforme, et n'ayant conservé de son accoutrement militaire qu'une large et belle croix de Saint- Louis s'étalant sur son corsage.
Des estampes la représentèrent dans tous les costumes, aux yeux du public avide. Sur Tune d'elles, gravée à Londres, elle était en Pallas, le casque en tête, ayant une lance k la main droite, et au bras gauche une égide, autour de laquelle on lisait : At ntme dura dédit discrimina Pallas. A côté, sont des dr2q>eaux ayant pour devise : Impavidam ferient ruinœ.
A Paris, un artiste, nommé Pradel^ la représenta sous les deux formes, en capitaine d'un côté , et en vierge de l'autre. Sous la première, le chevalier d'É(m avait fait écrire : Dédié aux dragons de V armée. « Il aurait dû faire écrire cela sous la seconde, » disait-on en voyant les deux estampes.
Mais le mieux réussi de tous ces portraits fut un pastel de Latour, copié par Angélica Kauffman, dont la reproduction photographique se trouve à la première page de ce volume.
Dans tous les salons, on s'arrachait la chevalière, l'amie et l'ennemie du fameux Beaumarchais ! Ces derniers titres, joints à tous les autres, n'étaient pas une
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des moindres épices de h eoriosité. Cède curiosité fut excitée à tel point, que des plaisants résolurent de s'en amuser. Des mascarades s'organisèrent, et de fiieétieox personnages se présentèrent effirontément dans les salons, sons le titre et le costume de chevalière d*Éon» y débitant, sur sa TÎe passée et ses amours aTCc Beaumarchais, des histoires à mowir de rire. Celui-ci ne trouva pas la comédie de son goût ; et Fauteur du Barbier de SMUe qui avait mis en scène la société tout entière au sein de laqaeUe il vivait, se fôcha tout rouge d'être mis en scène à son tour. Le bruit avait été répandu par les ennemis de Beaumarchais, que celui-ci avait retenu à son pn^ une portion de l'argent qui était destiné à d*Éon. Beaumarchais s'en plaignit à M. de Vergennes qui lui répondit par une lettre fort honorable pour lui, dans laquelle il traitait l'accusation de calomnieuse et ajoutait : « Loin que votre désintéressement puisse être soupçonné, je n'oublie pas, monteur, que vous n'avez formé aucune répétition pour vos frais personnels, et que vous ne m'avez jamais laissé apercevoir d'autre intérêt que celui de faciliter à la demoiselle d'Êon les moyens de rentrer dans sa patrie. »
Autorisé à publier cette justification, Beaumarchais en adressa publiquement une copie à M"* d'Éon, avec le mot suivant :
« A Pftris, ce 13 Jinfier 1778.
• Un autre eût cherché, mademoiselle, à se venger de vos calomnies, de façon à vous ôter pour toujours Tenvie de nuire à vos bienfaiteurs; il me suffit de vous en ôter le crédit en vous faisant bien connaître. Ha
lettre à M. le comte de Yérgennes et la réponse de ce ministre que je vous envoie , prouveront à chacun que ma justification est le seul objet que j'aie sollicité.
« Qu'un ménagement si peu mérité vous fasse rentrer en vous-même , et vous rende au moins plus modérée, puisque mes services accumulés n'ont pu vous inspirer ni justice, ni reconnaissance. Gela est essentiel à votre repos ; croyez-en celui qui vous pardonne, mais qui regretterait infiniment de vous av(^r connue, si Ton pouvait se repentir d'avoir obligé l'ingratitude même.
< J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Garok de Beaumarchais. >
Le chevalier d'Éon fut longtemps avant de comprendre ce que Beaumarchais voulait lui dire ; et quand il le sut, sa tête ardente s'enflamma aussitôt. Il improvisa une réponse au comte de Vergennes, étincelante de verve et de malice.
Voici quelques fragments de cette lettre :
a Monseigneur,
« A présent que j'ai obéi aux ordres du roi en reprenant mes habits de fille le jour de sainte Ursule, patronne des onze mille vierges et martyres en Angleterre; aujourd'hui que je vis tranquille et dans le silence, soos l'uniforme des vestales; que j'ai entièrement oublié Garon et sa barque, quelle est ma surprise en recevant une épltre dudit sieur Garon, à laquelle est jointe la
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copie, certifiée conforme aux originaux, d'une lettre qu'il dit vous avoir adressée, et de votre réponse.
« Quoique je sache mon Beaumarchais par cœur, j'avoue, monseigneur, que son imposture et la manière dont il s'y prend pour l'accréditer m'ont encore étonnée*
« N'est-ce pas M. de Beaumarchais qui, ne pouvant me rendre malhonnête et me décider à ses vues de spé* culation sur mon sexe, publia partout, à Paris, qu'il devait m'épouser, après que j'aurais demeuré sept mois à l'abbaye des Dames Saint-Antoine, tandis que, dans le fait, il n'a manqué d'épouser que ma canne à Londres?
« Parmi mes connaissances militaires et politiques en Europe, y en a-t-il une seule assez sotte pour imaginer que j'irais laisser Pierre-Augustin Garon de Beaumarchais, convoler en quatrièmes noces avec moi ? Mais son nom seul est un remède contre l'amour nuptial, et ce nom achirontique ferait peur à la dragonne la plus déterminée aux combats nocturnes et des postes avancés.
« D'ailleurs, je dois vous prévenir, monseigneur, que dans plus d'une bonne maison, à Paris, on a présenté de fausses demoiselles d'Éon avec la croix de Saint- Louis. C'étaient des bouffons qui ont tenu les propos les plus plaisants sur toutes les connaissances de la vraie chevalière, principalement sur l'agréable, l'honnête et le brave Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais ; sur son ambassade passée en Angleterre, auprès de la demoiselle d'Éon, pour la demander en mariage; et sur sa future ambassade^ auprès du congrès de l'Amérique,
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pour en exporter du tabac propre à faire éternuer tout Tauditoire, Iorsqu*oa jouera son drame du Barbier 4e SéviUey pillé de lui-même et d'autrui. Cette scène de la fausse demoiselle d'Éon, qui a été variée à Tinfini, à ce qu'il paraît, s'est renouvelée, m'apprend-on, la semaine dernière, dans une maison oîi était M"* de F.... qui a élé mystifiée par le peintre Musson^ connu de la cour et de la ville, qui contrefaisait M"* d'Éon; tandis que moi, solitaire et tranquille, j'étais travaillante et dormante dans mon ermitage, au Petit-Montreuil-lez-Versailles.
< Puis-je répondre de tous les discours, de toutes les plaisanteries, que tant de fausses demoiselles d'Éoo peuvent faire dans Paris? M. de Beaumarchais, qui est si naturellement enclin à mystifier tout le monde, voudrait-il donc jouir à lui seul de ce privilège exclusif?
< Je ne me commettrai point avec M. de Beaumarchais, que je n'y sois absolument forcée ; et alors nous verrons si les rieurs seront pour lui. Il parle de son désintéresument Je ne lui rappellerai pas l'histoire de certaine Vierge, de certaine Vénus, de certaines carabines, de certaines armes et autres objets de prix qui ont eu le bonheur de plaire, dans mon cabinet, à son désintéressement ^ Mais je vous dirai, monseigneur, que toute
1. Voici comment d'Éon raconte ailleurs cette affiûre : « Beaumarchais parlait toujours de son désintéressement, et» à feo croire, il ne voulait jamais rien, pas même Tobole de Caron, ten homonyme. Cependant, j'avais à Londres une belle Vierge en miniatare d*aprè8 le Corrège; Beaumarchais me dit qu*il aimait bemoeoap les ▼ierges, je donnai la mienne à ce cher Caron. J'avais one VéDos d*aprèi le Carraclie ; Beaumarchais me dit qu*il aimait aussi bcaucotip les Vénus, je donnai la mienne à ce cher Caron. J'ayais un grand et raagni-
la probité des quatre ministres, réunie à la vôtre, en y comprenant même celle des premiers commis, ne serait pas capable de faire de M. de Beaumarchais, malgré tous les certificats du monde, un honnête homme dans mon affaire. On en est si convaincu en Angleterre^ qu'au lieu de l'appeler Beaumarchais^ le surnom de Bon-Marcbé lui est resté.
« Il a, dit-il, agrandi ma fortune. En effet, plus sage qu'Ulysse, qui trouva sous les habits d'une fille un vengeur à la Grèce désolée, il a su d'un Achille français utile à son pays, faire une femme inutile. C'est un effort d'industrie qui met le fils de Garon bien au-dessus du fils de Laërte !
« Il parle d'ingratitude. Je suis très-convaincue que je ne dois que du mépris à l'homme qui a voulu vider les
fiqae coffre de fer avec des serrures menreilleuses à secret, pour mettre ma correspondance ; Beaumarchais me dit qu'il aimait beaucoup les colfres-forts, je donnai le mien à ce cher Caron. J*avais un superbe médaillon enrichi de perles ; Beaumarchais me dit qu*il aimait beaucoup les médaillons et les perles, ]e donnai le mien à ce cher Caron. Il m'en ]MtMnit un autre en retour, mais... il ne me donna rien. J'avais une magnifique paire de carabines turques ; Beaumarchais me dit qu'il aimait beaucoup les carabines turques, mais Je les aime aussi et Je sais m'en servir ; cette fois Je ne donnai point à ce cher Caron. J'avais encore un grand nombre d'autres belles armes, telles que fusils, pistolets et sabres; Beaumarchais me dit qu'il aimait beaucoup les armes ; mais Je les aime aussi, et ne les donnai pas non plus à ce cher Caron, quoique Je ne sols pas comme lui lieutenant-général des chasses de la garenne, et commandant en chef d'une armée de chiens, lièvres, lapins, perdrix, faisans, bécasses, bécassines et autres animaux de la vénerie.
« Je ne tardai pas à m'apercevoir, par ces faits et beaucoup d'antres, que M. de Beaumarchais était un homme charmant dans la société, mais qu'il était d'une avidité extrèmç, et qu'il devenait intraitable et un véritable Arabe, lorsqu'on avait le moindre compte à régler avec lui, M« le comte de Bourboo-Busset et milord Ferrcrs, qui ont un peu voyagé avec M. de Beaumarchais et moi, pourraient certifier qu'après avoir réiioai tente la compagnie à table, il entrait en fureur aussitôt que l'on apportait le bill de la dépense. Naiuram espellas furcây me dis-Je alors 4 part moi, tamer, usque rteurrtt. »
poches des parieurs anglais et établir une infâme fortune sur mon sexe. Et je vous proteste que je lui paie cette dette de manière à tranquilliser sur ma conscience les plus sévères casuistes.
« La parfaite connaissance que la conduite passée de M. de Beaumarchais m'a donnée de sa personne m'a forcée à le placer, malgré moi, dans la classe des gens dont il faut être hai pour avoir le droit de s'estimer soi-même. »
Le chevalier d'Éon, en publiant cette lettre, la fit suivre d'une pièce non moins curieuse, intitulée :
Appel de mademoiselle d'Éan à ses contemporaines
11 disait dans cet appel : < M. de Beaumarchais a < voulu m'enlever la considération qui doit faire ma « plus douce existence. Je le confonds en me moquant « de lui et de son impuissante colère. C'est un Thersite « qu'il faut fouailler, pour avoir osé parler avec inso- « lence de gens qui valent mieux que lui et qu'il devrait « respecter. Je le dénonce et le livre à toutes les « femmes de mon siècle, comme ayant voulu éleva* « son crédit sur celui d'une femme , obtenir des ri- « chesses sur l'honneur d'une femme, et enfin venger « son espoir frustré, en écrasant une femme, et celle « qui a le plus à cœur de voir triompher la gloire de « ses semblables ! »
Au-dessous était écrit':
« N. B. Pierre Caron^ dit Beaumarchais, a certifié et signé les copies des deux lettres qu'il a publiées ; je
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fais certifier et signer la copie des deux miennes par BarUîikmy Pitte, dit La Gtenùdey mon vatet de chambre, dont la signature a toujours valu, tant en justice que liors. »
« Je certifie les deux présentes lettres conformes aux originaux que j'ai dans mes mains, ce 3 février 1778. « Signé : Pillb, dit La Grbnade. >
Quelques jours après cette polémique, le chevalier d'Éon reçut la nouvelle que le grand juge d'Angleterre, infirmant son propre arrêt, avait annulé toutes les polices et assurances établies sur son sexe. Il annonça en ces termes ce triomphe, qui était encore un coup indirect porté à Beaumarchais.