‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 68 sur 102 · SECONDE LETTRE AUX FEMMES · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE AUX FEMMES

« Paris, 10 février 1778.

« Victoire ! mes contemporaines, victoire, et quatre pages de victoire ! mon honneur, votre honneur triomphent. Le grand juge du tribunal d'Angleterre vient de casser et d'anéantir lui-même, en présence des douze grands juges d'Angleterre, ses propres jugements concernant la validité des polices ouvertes sur mon sexe. Voilà le glorieux eflfet de la terrible leçon que j'ai donnée à ce tribunal au moment où je partais pour la France. Son arrêt définitif, du 31 janvier, a reçu l'opposition de ceux qui avaient soutenu^ d'après ma conduite, que j'étais homme, et qu'on voulait forcer à payer leurs gageures, en exécution de ces deux jugements. Il a eu le courage de prononcer dans les termes mêmes de mes

protestations publiques, en langue anglaise, que la vérification nécessaire blessant la bienséance et les mamrs^ d q\iun tiers sans intérêt {cest moi, c'est la chevalière d'Éon)^ pouvant en être affecté ^ la cause devait être mise au niant. Voici l'observation de Téditeur du Saint-James's Ckronide, du 3 février, sur ce jugement ; elle est traduite littéralement : < Les parieurs qui avaient gagné à coup « sûr se trouvent ainsi frustrés de la riche moisson « qu'ils se croyaient à la veille de faire, et qu'ils avaient

< si longtemps attendue. Cet arrêt fait rester en Angle- « terre une somme au moins de soixante-quinze mille « livres sterling (environ dix-huit cent mille Uvre$ tour-

< nois)f que, sans cela, il aurait fallu envoyer à Paris à a M. Panchaud, pour lui et pour un petit nombre d'amis, «c qu'on avait honnêtement admis dans le secret pour « duper les crédules parieurs de la ville de Londres. « Un de ceux-ci, pressé pour Texécution du dernier « jugement , avait malheureusement payé le 30 au « soir. »

« ma patrie, que je vous félicite de n'avoir point reçu tout cet or par une voie aussi infâme ; vous avez tant de bras, tant de cœurs, tous prêts à enlever à i audacieuse Angleterre des dépouilles et plus riches et plus glorieuses!

« Magistrats, qui avez reçu mes serments, ministres qui m'avez accréditée, généraux qui m'avez commandée, camarades qui m'avez suivie, ordre royal et militaire de Saint-Louis qui m'avez enrôlée, partagez ma joie. Ombre de Louis XV, reconnaissez l'être que votre puissance a créé : J'ai soumis V Angleterre à la loi de

SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉON 307

l'honneur I Femmes, recevez-moi dans votre sein : je suis digne de vous.

« La chevalière d'Éon. »

Ainsi qu'on le voit, il avait pris sa métamorphose à cœur et jouait son rôle pour tout de bon.

Le public parisien 1* acceptait de même. Les dames le reçurent dans leur sein^ comme il le demandait effrontément! Des confréries, des couvents de nonnes ouvrirent de toutes parts leurs bras et leur porte à la Pucelle guerrière!... Les dames de Saint-Cyr surtout se firent remarquer par leur fraternel empressement, comme le démontre la réponse, remplie de componction, que leur adressa la chevalière.

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