EXTRAITES DES ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Londres, ce mardi 16 avril 1776. ^ Reçae le 21.
Monsieur le comte,
Pendant que toute l'Angleterre est assemblée à Westminster-hall pour voir juger la vieille adultère et bigame duchesse de Kniston, je vais vous rendre compte d'une conversation assez sérieuse entre le lord Rocnefort et moi *.
Dimanche, en m*envoyant des billets pour Westminsterhall, il me fit prier de me rendre chez lui. Après les compliments, la conversation s'animantpar degrés, il me dit:
1. Le lord Rochefort avait été ambassadear d'Angleterre à Madrid» où Beaumarchais l'avait connu. 11 était grand amateur de littérature et de musique, et Beaumarchais a raconté qu'il chantait avec lui des duos. L'auteur du Barbier de SévUle était devenu le favori de ce grand seigneur anglais, que, dans un Mémoire au roi Louis XVI, il a appelé a son ami de quinze ans. » En 1775, lord Rochefort devint ministre des afftifes étrangères dans le cabinet dirigé par lord North, mais il fut remplacé à la fin de la mCme année. U n'en resta pas moins un bonune très influent, en raison de l'amitié que lui portait Georges ni.
« Monsieur; ayant une preuve de confiance et d'amitié à vous demander, je vais d'abord vous en donner une particulière, en vous montrant quelque chose que je n'ai fait voir à personne. »
Ce quelque chose, monsieur le comte, était une lettre du roi d'Aneleterre, écrite par lui, mais pleine de bonté, de familiarité et remplie du plus tendre attachement, par laquelle ce prince le prie d'accepter la vice-royauté d'Irlande dont il a, dit-il, chargé lord North de lui faire l'offre de sa part. Le roi ajoute : J'ai besoin dans cette îk (tun homme très-sûr. Dans fétat ou sont les choses, liestâ craindre que l'Irlande ne suive la trace de l'Amérique. La seule grâce que je vous demande est de ne point y mener ^ pour votre secrétaire, cet infâme faquinde Blakerqui a été en Frante avec le duc d'Harcourt, et y a conservé des liaisons dange^ reuses; il a fait détester le duc d^Harcourt en Irlande^ etc « Voilà, me dit le lord Rochefort, ce que le roi m'a écrit hier. Je suis fâché de sa prévention contre Blaker que j'aime; mais tout ce qui tient à la France inquiète en ce moment. (D'où je conclus, monsieur le comte, qu'on s'occupe beaucoup de nous en Angleterre.) Si l'on adopte, ajouta le lord, la seule condition que j'y mets de n'y passer que six mois par an, c'est une affaire faite. J'attends là-dessus lord North. Mais je ne dois pas omettre de vous lire la dernière phrase de la lettre du roi, M. de Beaumarchais, parce qu'elle vous regarde uniquement. N'o^ bliez paSy milord, tout ce que je vous ai recommandé. Vous n'en rendrez compte qu'à moi.
« C'est au sujet, M. de B***, des nouvelles reçues de Bristol. Un vaisseau chargé par le Congrès, de lettres et de marchandises pour un négociant de Nantes, nommé Montanchiny avec ordre d'y éc^^anger ces marchandises contre des munitions de guerre de toute espèce, a été conduit droit à Bristol, par un capitaine fidèle à son roi. L'ouverture des lettres a prouvé que cette correspondance est entamée depuis longtemps, et les termes en font soupçonner qu'elle pourrait bien être protégée par votre gouvernement. Cette circonstance, jointe à<5elle de deux gentilshommes français qui ont été traiter secrètement avec le Congrès de la part de vos ministres (on nous fait à Londr», monsieur le comte, plus d'honneur que nous n'en méritons), lesquels gentilshommes ont, dit-on, des liaisons cachées avec des personnes à Londres, a singulièrement alarmé notre conseil.
« Quelques gens mal instruits ont même cherché à faire
tomber sur vous le soupçon de cette connivence. Mais le roi en est si peu frappé, que c'est de son aveu que j'en raisonne avec vous. Que pensez-vous de tout cela ? Je saie bien que vous êtes ici pour finir avec ce d*Eon; et là-dessus je n'en veux croire que vous, dont j'ai déjà répondu au roi, comme vous savez.
— Avant de vous répondre, milord, ai-je dit, sur ce qui me regarde, permettez-moi de commencer par le vaisseau d'Amérique, non d'après aucun ordre reçu de notre ministère, mais suivant mes lumières naturelles.
« Je savais déjà, milord, par ouï-dire, l'arrivée du navire américain à Bristol, et je n'ai pas été plus étonné qu'il eût été chargé pour un négociant de Nantes, que pour un d'Amsterdam, de Cadix, ou d'Hambourg. Les insurgents ont besoin de munitions et n'ont point d'argent pour en faire acheter en Europe, il faut donc qu'ils hasardent d'y envoyer des marchandises de leur cru, pour les y échanger, et tous les ports où l'on peut trouver des munitions leur* doivent être égaux. — Mais, monsieur, la France n'a-t-elle pas donné des ordres dans ses ports à cet égard? et n'avons-nous pas droit d'espérer que les négociants de Nantes seront punis, ce que nous comptons bien demander à vos ministres ? — Milord , vous m'avez permis de vous parler avec franchise : je le ferai d'autant plus librement que n'étant ici chargé de rien, mes phrases ne commettront personne. Eh I pourquoi voudriez-vous, milord, que notre administration sévît contre les Nantais ? Sommesnous en guerre avec quelqu'un? et dans l'état de paix d'après lequel j'argumente, nos ports ne sont-ils pas ouverts à tous les négociants du monde ?
«Avant que de demander à la France, milord, raison des négociants de Nantes, il faudrait commencer par poser nne question préliminaire assez étrange, et la voici :
« Pour une querelle particulière aux Anglais, et dans laquelle nous n entrons ni ne voulons entrer, l'Angleterre a-t-elle le droit de restreindre notre commerce? et quelques traités nous obligent-ils d'ouvrir ou de fermer nos ports aux vaisseaux marchands selon le désir de la nation britannique?
« Certes, milord, j'ai peine à croire qu'on osât élever ane question aussi incroyable, et dont la solution pourrait avoir des suites qu'il est d'un grand intérêt pour l'Angleterre de ne pas pi*ovoquer I Surtout lorsque les nobles principes du roi de France sont aussi solidement prouvés par la neutralité dans laquelle il se renferme, quoique
rez voire ancienne amitié pour M. Duflos^ que je vous recommande de nouveau. J'espère que vous le chargerez en Irlande des détails de toute votre maison, comme vous l'avez fait en France. Il me Ta promis.
(Ce Duflos, monsieur le comte, est un Français qoc j'avais jadis donné au lord Rochefort, lequel Français m'est absolument dévoué, et par lequel vous aurez toujours des nouvelles certaines du plus intime intérieur de la viceroyauté. Je suis un peu comme Figaro^ monsieur le co'mte, et je ne perds pas la tête pour un peu de bruit.)
Nous devons nous revoir, le lord et moi, lorsqu'il aun rendu compte au roi de notre conversation. Tout ce que je sais, c'est que demain il y aura sérieusement conseil à Saint-James au sujet du navire arrivé à Bristol; mais voilà le roi d'Angleterre bien prévenu. J'espère en avoir assez dit pour que vous ne receviez point de proposition malhonnête de cette part.
Je ne dois pas oublier de vous mander que les négociants hollandais ont menacé d'attaquer le ministère devant les grands jurés de la nation anglaise sur les trois vaisseaux hollandais destinés pour l'Amérique, pris et conduits à Déal et à Douvres. Je sais en outre que le ministère, craignant que, sur pareille question, les grands jurés ne jugeassent contre lui en faveur des Hollandais, et que cela n'amenât une plus grande question (car vous entendez bien que ce détour jésuitique est de Tamî Wilkes), le ministère, dis-je , est convenu secrètement de payer secrètement toute la cargaison de munitions que ces vaisseaux portaient en Amérique; et convenu que si Ton en prenait d'autres, on garderait les munitions en Angleterre, mais que le prix en serait fidèlement payé aux négociants hollandais, car, en fait de procès, on ne veut point se brouiller avec l'ami Wilkes. (Avis au lecteur, monsieur le •comte.) Je tiens cela de la meilleure part, quoique ce ne soit pas de celle de mon lord , comme vous pensez bien.
(Autre avis au lecteur.) Une des ruses que les capitaines hollandais emploient est de se faire donner deux commis* sions : l'une ostensible et l'autre secrète. Ils font usage de Tune ou de l'autre, selon le besoin.
Au reste, les troupes de Hesse sont parties. On les attend. Elles ont prêté serment de fidélité à TAngleterre le 22 mars. Oh I le bon billet qu'a Lachâtrel dirait ici NinoB de Lenclos !
On compte actuellement aux Américains douze vais-
seaux depuis vingt-deux jusqu'à vingt-quatre canons; douze à quinze de vingt pièces, et plus de trente de douze pièces, ce qui leur constitue une marine agissante presque aussi respectable que celle des Anglais. Aussi depuis deux mois et demi, ces derniers n'ont-ils pris aux insurgents que le seul vaisseau qui s'est rendu à Bristol, ce qui est fort à remarquer I
Les gardes du roi qui, par un contre-ordre secret, difEéraient depuis un mois leur embarquement, sur de nouvelles dépêches secrètes apportées par un vaisseau qui se tient caché dans un port d'Irlande, ont reçu ordre de s'eii2ban][uer promptement. Cet embarquement a commencé hier, finit demain. Et pour aujourd'hui, monsieur le comte, voilà mon sac vidé.
Je compte assez sur vos bontés pour espérer que ma recommandation pour Aix n'est pas oubliée. Il n'est pas juste qu'on me juge au sud, quand je suis à trois cents lieues aa nord. Il ne faut pour l'empêcher qu'un mot de M. de Bliromesnil. Cette nouvelle me tranquillise]^ beaucoup.
Recevez mes respects, mon hommage et l'assurance du plus parfait dévouement. J'attends de vos nouvelles t de vos nouvelles, monsieur le comte I M. de Lauraguais est encore à la campagne.
De Beaumarchais.
M. de Loménie, dont V Étude mr M, de Beaumarchais ne contient .pas cette intéressante dépêche, nous donne cependant la réponse non moins intéressante qu'y fit M. de Vergennes. La voici :
« A VenaiUes, le 20 ayril 1770.
ce J'ai mis sous les yeux du roi^ monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le mardi 16 et non le iâ de ce mois. J'ai la satisfaction de vous annoncer que Sa Majesté a fort approuvé la manière noble et franche dont vous avez repoussé l'attaque que le lord Rochefort vous a faite à l'occasion de ce bâtiment américain destiné, ditron, pour Nantes et conduit à Bristol. Vous n'avez rien dit que Sa Majesté ne vous eût prescrit de dire, si elle avait pu prévoir^ que vous seriez dans le cas de vous expliquer sur un sujet aussi étranger aux soins dont vous êtes chargé. Au ton de lord Rochefort, il semblerait argumenter d'un
pacte qui nous assujettirait à faire de Tintérèt de TAnçleterre le nôtre propre. Je ne connais pas ce pacte ; il n'existe pas dans Texemple que TAngleterre nous a donné, lorsqu'elle a cru pouvoir nous nuire. Qu'on se rappelle seulement la conduite qu'on a tenue à notre égard pendant les troubles de Corse, les secours de toute espèce qu'on y a versés sans aucune sorte de ménagement. Je ne cite pas cet exemple pour nous autoriser à le suivre. Le roi, fidèle à ses principes de justice, ne cherche point à abuser de U situation des Anglais pour augmenter leur embarras; mais il ne peut retrancher à ses sujets la protection qu'il doit à leur commerce. Il serait contre toute raison et bienséance de prétendre que nous ne devons vendre aucun article de commerce à qui que ce soit, parce qu'il serait possible qu'il passât de seconde main en Amérique. »
La lettre du ministre se termine par cette phrase aussi flatteuse qu'honorable pour Beaumarchais :
(( Recevez tous mes compliments, monsieur. Après vous avoir assuré de l'approbation du roi, la mienne ne doit pas vous paraître fort intéressante; cependant, je ne pois m'empècner d'applaudir à la sagesse et à la fermeté de votre conduite, et de vous renouveler toute mon estime,
a De Vebgennbs. »
Londres, 26 avril 1776.
Monsieur le comte ,
Je profite d'une occasion fidèle pour vous entretenir avec liberté sur la seule affaire vraiment importante aujourd'hui, l'Amérique et tout ce qui y tient.
J'ai longtemps raisonné avant-hier au soir avec rbomme que vous avez cru devoir empêcher de venir en France.
En m'abouchant avec lui, M. de Lauraguais m'a fidèlement rendu tout ce qu'ils s'étaient dit en mon absence, et lui a de même appris tout ce qui s'était passé entre noos deux avant de m'y conduire.
Cet homme m'a paru plutôt stupéfait qu'étonné da démenti absolu que votre long courrier vous a rapporté du
Sud à- ses nouvelles. Il n'imagine point d'où Terreur peut venir; mais on a tant d'intérêt à ne pas le tromper, qull se croit bien informé. Peut-être aussi le Congrès a-t-il envoyé ces deux députés aux gouverneurs des possessions espagnoles en Amérique, ou bien aux commandants de leurs escadres, sans les avoir fait aller jusqu'à Madrid. '
Au reste, il attend incessamment des nouvelles très-certaines de tous ces faits et de leurs suites. Il a l'avis qu'elles sont arrivées en Hollande, d'où l'on doit les lui faire passer par la voie la plus sûre, et dans douze jours je saurai bien que vous en dire. En attendant, il ne cesse de demander si nous ne voulons absolument rien faire pour eux. Et sans s'amuser à me répéter combien leurs succès importent à la France, parce qu'il nous fait l'honneur de nous croire d'accord avec lui sur ce point, il me dit tout uniment : a II nous faut des armes, de la poudre, mais surtout il nous faut des ingénieurs. Il n'y a (juc vous qui puissiez nous secourir, et qui ayez un grand intérêt à le faire; et ce qui nous fait le plus de besoin est quelques bons ingénieurs. » Je lui réponds que ce dernier article est d'une excessive difflculté, parce qu'on ne peut envoyer des hommes sans leur donner une commission ; que ces hommes parlent, et que c'est cela qui compromet, au lieu que les secours muets sont muets. «Eh! mais donnez-nous donc de l'argent, me répond-il; nous tirerons des ingénieurs d'Allemagne, de Suède, d'Italie, etc., et vous ne serez pas compromis. » Voilà, monsieur le comte, où nous en sommes. Que voulez-vous que je réponde?
Depuis l'arrivée à Bristol du vaisseau destiné pour la maison Montandoin, de Nantes, sur lequel on m'a tant fait de raisonnements que vous savez, notre homme m'a prié de faire parvenir secrètement à cette maison la lettre cijointe. J'ai l'honneur de vous l'adresser. Vous pouvez la faire mettre à la poste sans y ajouter un seul mot, en la faisant seulement recommander sous main.
Les Américains sont d'ailleurs aussi bien qu'il se puisse. Armée de terre, flotte, vivres, courage, tout est excellent. Mais sans poudre et sans ingénieurs, comment vaincre, ou même se défendre?
Voulons-nous donc les laisser périr plutôt que de leur prêter un ou deux millions? Avons-nous peur que cet argent ne nous rentre point de façon ou d'autre, après la guerre finie?
Voyez, monsieur le comte, la frayeur que cause à l'Angleterre la plus absurde nouvelle qui semble venir
de France; et jugez par là du véritable état de leurs affaires.
Le colonel Saint-Pol apporte à Londres une nooT^lIe fausse et ridicuk d'un prétendu nouveau traité entre la France et l'Espagne : à Tinstant tous les papiers baissent de prix.
On répand ici sottement et sourdement que les Français ont pris la Jamaïque; et malgré que tout le monde se di^^e que cela est impossible, et qu'on en rie du mieux qu'on
5 eut, cela n'empêche pas qu'à l'instant les papiers ne perent sur la place.
La moindre terreur panique à notre égard a cet effet certain sur tous les fonds publics.
Aussi, quand lord North a dit hier dans la Chambre basse, que l'intelligence entre la France et TAngleterpe était d'autant plus parfaite que cette intelligence était bien plus nécessaire aux Français qu'aux Anglais^ tout le Parlement a-t-il eu le sens commun de lui rire au nez.
Et quand il a ajouté que, malgré les rêveries du docteur PricCy la nation n'avait jamais été si florissante, tout le Parlement a encore eu le bon sens de lui rire au nez.
Mais on a cessé de rire lorsque ce mouvement passager a fait place à l'indignation des orateurs de roppositioo. Et sans entrer dans tout ce qui s'est dit hier à cette assemblée des communes, parce qu'on vous l'a sans doute envojé, je ne puis m'empêcher d'étendre mon argument à tous les débats qui s'y sont épuisés.
Faiblesse et frayeur, voilà tout ce qu'on y voit. El toujours le ministre poussé sur les intentions et les démarches de la France, sans qu'on obtienne un seul mot de réponse de lui.
Pourquoi les Français, dit l'un, ont-ils sept mille cinq cents hommes à l'Ile de Bourbon? A cela pas un mot. Pourquoi, dit l'autre, les Espagnols ont-ils à Hispaniola neuf vaisseaux de guerre, avec lesquels ils protègent sans doute le commerce du continent ? Rien.
Le gouverneur Jonshon se lève. Pourquoi les Espagnols, indépendamment de la flotte d'Amérique, ont-ils à Carthagène et à Cadix deux flottes prêles à mettre à la voiler Et comment ne répondez-vous rien, quand je suis certain, moi, de la guerre prochaine entre la France et l'Angleterre ? Un silence absolu.
Charles Fox appuie en disant : Quelles forces entcndexvous donc employer contre une flotte de quarante-cinq corsaires américains,, bons voiliers, actifs, vaillants sol-
dats, protégés par vingt rades et dix ports de mer, protégés par vingt vaisseaux étrangers, toujours prêts à les aider de munitions, protégés par deux nations puissantes, bientôt prêtes à les secourir ouvertement et à les reconnaître pour alliés? Rien, constamment rien.
Pourquoi, dit M. Barri, le lord Howe qui devait commander la flotte, ne la commandera-t-il point? Rien.
L'orateur des communes, vovant le ministre sans* réponse a répliqué, mais sans répondre à la question de M. Barri, que celui-ci a renouvelée avec chaleur.
Alors Charles Fox, d'un ton d'inspiré, invoque, interroge l'honneur des ministres, et se répondant à lui-même : Depuis longtemps, dit-il, l'honneur des ministres est une chimère; il, est nul et n'entre plus pour rien dans les malheureuses affaires publiques de l'Angleterre.
Il est clair, monsieur le comte, que celui qui ne répond rien ici, se tait parce qu'il n'a rien à répondre: frayeur et colère d'un côté, faiblesse et embarras de l'autre, voilà le vrai tableau. Et vous serez encore plus convaincu de cette vérité, si vous vous rappelez la nature de tous leurs traités avec les Allemands, et surtout, si vous examinez la nature et le taux du nouvel emprunt.
Pour chaque 100 livres sterling qu'on prêtera au gouvernement, il donnera une reconnaissance de 78 livres sterling et trois billets de loterie, valant 10 livres sterling chacun, et ensemble 30 livres sterling. Ce qui fait en commençant 8 livres sterling de bénéfice pour les prêteurs, et par les gains de l'agiotage ils sont déjà montés, quoique non délivrés, à 11 livres sterling. Joignez-y 3 pour iOO d'intérêt que le gouvernement paiera pour les 78 livres sterling, il se trouve qu'il a emprunté à près de 14 pour 100.
Les preuves de leurs embarras me paraissent sans réplique. Mais lorsqu'il est bien prouvé qu'ils ne peuvent tenir Elus d'une seule campagne à cet horrible prix, est-il donc ien vrai, monsieur le comte, que vous ne ferez rien pour les Américains qui les mette au pair de leurs ennemis?
N'aurez-vous pas la vertu de montrer encore une fois au roi, combien il peut gagner, sans coup férir, en cette seule campagne? Et n'essaierez-vous de convaincre Sa Majesté, que ce misérable secours qu'ils demandent, et sur lequel nous débattons depuis un an, doit nous faire recueillir tous les fruits d'une grande victoire, sans avoir essuyé les dangers d'un combat?Que ce secours peut nous rendre, en dormant, tout ce que la paix honteuse de 1762 nous a
fait perdre, et que le succès des Américains réduisant nos rivaux à n'être plus qu'une puissance du second ordre, nous replace au premier rang et nous donne pour longtemps la prépondérance sur l'Europe entière?
Quelle plus grande vue peut occuper le conseil du roi et quelle force n'aura pas votre plaidoyer, si vous y faites entrer le tableau contraire de tout ce que peut nous coûter la défaite des Américains I 300 millions, nos hommes, nos vaisseaux, nos Iles, etc., car enfin, leuirs forces une fois réunies contre nous, leurs troupes en haleine, et leur audace augmentée par un si grand succès, il est trop certain Qu'ils forceront à soutenir une guerre funeste ces mêmes rançais qui pouvaient, avec 2 millions, les plonger pour jamais dans une paix aussi honteuse que ruineuse.
Malgré le daneer que je cours en écrivant de Londres des choses aussi hardies, je me sens une fois plus Français ici qu'à Paris. Le patriotisme de ces gens-ci ranime le mien. Il me semble même que l'état précaire et dangereux où je me vois, par les soupçons et rmquisitiou sévère qui se fait sur tout ce que j'entreprends, rende mon zèle plus ardent.
Cependant, ne négligez pas, monsieur le comte, de presser M. de Sarlines sur l'objet de ma sûreté ; c'est la moindre chose qui me soit due. Le roi et lui ont eu la bonté d'y pourvoir; mais les mêmes négociants, banquiers, courtiers, marchands d'or, etc., lesquels interrogés sourdement par le ministère, ont rendu le témoignage que j'étais en traité avec eux pour des échanges de monnaie, ne manqueront pas de répondre bientôt que cen'est qu'un leurre, un miroir à alouettes, s'ils ne voient pas unir l'effet au projet, et passer de la commande à l'achat. On a fait arrêter ici deux Irlandais soupçonnés^ J'ai désiré pouvoir être en état de me défendre seul et sans commettre le roi ni vous, en cas que la même chose m'arrivât, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Majesté de m'avouer, ou que cela devienne absolument indispensable. Jusque-là je suis marchand de pioêtrès ou moyadores. A ce titre seul, bien constaté, je serais au besoin défendu par la nation contre l'administration, et je gagnerais cette cause avec dépens. Mais encore un
Frocès! J'en suis un peu las, je vous jure. J'espère (contre avis de M. Lauraguais) qu'on n'ira pas jusqu'à m'arrèter, quand on me verra suivre, avec effet, un objet de commerce avoué par la nation.
A propos de M. de Lauraguais, tout ce qui lui arrive n'est réellement qu'un chat aux jambes, et parce qu'il est inti-
mement lié avec lord Shelburne et autres membres de l'opposition, le lord Mansfield et le ministère font soutenir son lâche adversaire, ceTexier, aûn que les tracas et les dégoûts le fassent retourner en France, car ces gens-ci ne peuvent souffrir auprès d'eux tous ceux qui ont la vue nette, moins encore ceux qui ont le télescope aux yeux sur leurs actions les plus cachées.
Les papiers publics vous ont sans doute appris que le lord North a porté le bordereau des dépenses de Tan passé au Parlement montant à 7,097,000 livres sterling, et comment, pour faire face aux besoins actuels, il avait en main, dit-il, 9,118,444 livres sterling, en comptant par anticipation les trois objets des bils de l'échiquier, des créations • de fonds perdus et l'emprunt à 3 pour 100, dont je voos ai parlé plus haut, qui font ensemble un objet de 6,300,000 livres sterling. De sorte que, par la balance, il se trouve en caisse pour subjuguer l'Amérique 21,444 livres sterling; le reste ira comme les événements le permettront.
Telle est, au moment où je vous écris, monsieur le comte, telle est l'Angleterre, TAmérique, le Parlement, les fonds publics, et l'état du plus dévoué de vos serviteurs, qui est moi.
J'ai omis de vous dire que Ton a beaucoup insisté au Parlementsurce qu'était devenue une frégate d'observation envoyée devant Brest pour suivre la flotte qui en sortirait, et que sur cet objet, comme sur les autres, lord North est resté en silence.
Conférez-en^ je vous prie ^ avec M. de Sartines,
Caron de Beaumarchais.
Londres, ce vendredi 3 mai 1776.
Monsieur le comte.
J'ai trop peu de temps devant moi pour faire autre chose que vous accuser aujourd'hui la réception de votre paquet du 26 avril, contenant une grande lettre de vous, une plus particulière, et deux lettres de M. de Sartines,
que M. Garnier m'a remises ce matin, jour du courrier qu'il envoie à Calais.
D'ailleurs, il n'y a rien de bien important ici que la nouvelle de l'évacuation de Boston, arrivée il y a trois jours. L'évacuation est du 17 mars. Les lettres du général anglais et des officiers sont du 24 mars, à bord des vaisseaux partant pour Halifax sans avoir détruit Boston, sans avoir, dit-on, enlevé le canon de cette ville, et sans avoir été troublés dans l'embarquement par les Provinciaux, qui sans doute leur font ce qu'on appelle le pont d'or.
Le gouvernement met à cette nouvelle un air d'approbation, de mystère et même d'intelligence. Il voudrait ' bien la faire regarder comme une ruse ordonnée par les ministres: mais cela ne prend pas. Il est trop certaiD que l'impossibilité de tenir plus longtemps dans Boston, faute de vivres, en a chassé les Anglais. Gela me rappelle que cet hiver, en France, quand mes nouvelles m'apprenaient que les Anglais manquaient de tout, milord Stormont répandait, avec une imposture sublime, que les troupes du roi y étaient paix et aise, à boire du punch, les pieds sur les tisons, pendant que les insurgents mouraient de froid et de faim, disait-il, au milieu des neiges. A la fin tout se découvre ; et puis on est si honteux I
Cette évacuation, l'entrée du général Lee avec' vingtdeux mille hommes dans New-York, dont il a chassé tous les gens suspects, et ces Hessois, que vous ' m'apprenex être encore au logis, quoiqu'on les dise ici partis depuis longtemps, tout cela me confirme ce que je vous ai mandé, le dernier courrier, que les Américains sont bien de tout point, les ingénieurs et la poudre exceptés. Ah! monsieur le comte! par grâce, de la poudre et des ingénieurs! Je ne crois pas avoir jamais rien tant désiré.
Milord Rochefort m'a répété, ce matin, qu'il refuse absolument la vice-royauté, parce que lord North ne veut pas perdre le fruit de 200 mille guinées qu'il a dépensées pour établir la forme du gouvernement actuel en Irlande, en permettant que le vice-roi n'y réside pas sans cesse, condition à laquelle lord Rochefort avait attaché son refus ou son acceptation. J'en suis très-fâché.
Nous eussions toujours appris par l'Irlande môme tout ce qu'il y aurait eu d'intéressant à savoir sur les affaires de cette île; et cela pouvait avoir son degré d'utilité.
Le comte de Lauraguais a maintenant repris sa place, après avoir été forcé d'en sortir et d'user de la voie des papiers contre le Texier^ mais seulement, comme il le dit
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lui-même, jusqu'à ce qu'il rencontrât quelque protecteur outré de cet homme, avec lequel il pût se mesurer sans honte, et s'élever au-dessus de l'ignominie d'avoir uniquement et toujours cet indigne adversaire en tête.
Je ne doute pas que M. Gainier ne vous envoie le dernier détail dans lequel il s'est trouvé forcé de figurer lui-même. Mais comme le tout s'est passé avec prudence et dignité de sa part, avec noblesse et fermeté de celle du comte, et de la part de milord Holdernesse, dont il s'agit, avec tous les égards dus à des informations envoyées par vous sur le Texier, et qu'enfin ce lord a chasse l'homme de sa maison, il faut espérer que cette tracasserie, qui tire en longueur, va finir par force de durer, comme toutes choses mondaines, suivant I expression charmante de Rabelais.
Mais je crois qu'un ambassadeur qui eût succédé immédiatement à M. de Guines, eût essuyé ce tracas en arrivant à Londres. Car, ou il aurait mangé partout avec Texier, ou il n'aurait été nulle part; ou s'il s'en fût expliqué, il tombait tout juste dans le cas du comte de Lauraguais.
M. le duc d'Orset est venu chez moi, en sortant de chez M. Garnier, me forcer de m'expliquer aussi sur le compte de ce Texier, ce que j'ai fait sans humeur et sans passion, mais avec la force et la vérité, principes de toute ma conduite.
Je vous rends grâces de vos obligeantes bontés sur mon affaire d'Aix. Je vous rends grâces des honorables encouragements que l'approbation du roi et la vôtre donnent à mes travaux. Voilà ce que j'appelle mes succès. Et si quelque chose pouvait accroître mon émulation, ce serait cette douce et très-douce récompense que j'en reçois, grâce à votre bienveillance, qui me pénètre jusqu'au fond de l'âme.
On a beau dire, monsieur le comte, un peu d'exaltation dans le cœur d'un honnête homme, loin de nuire à ses actions, vivifie tout ce qu'il touche, et lui fait plus faire qu'il n'eût jamais osé se promettre de sa capacité naturelle. Je la sens, cette exaltation, c'est à ma prudence à la diriger de façon qu'elle tourne au bien des affaires du roi. Conservez-moi vos bontés, monsieur le comte.
Je ne vous dis encore rien de mon héroïne, parce qu'elle est toujours au milieu de ses radotages, dont il faudrait absolument me fâcher si je voulais les entendre. Mais son beau-frère est arrivé. C'est un homme doux, et si mon héroïne n'est pas une détestable et ingrate créature, c'est par lui que j'espère la ramener à la raison.
J'ai dit àmilord Rochefort, ce matin, que lord Mansfield désirait fort que son neveu Stormont obtint la viceroyauté qu'il refusait. Il m'a répondu : « Un Écossais! Y pensez-vous? » Cela est bien plaisant; leur ministère en est plein ! Cette Angleterre offre en petit le tableau de l'univers, où l'harmonie générale est fondée sur une guerre continuelle de tous les êtres les uns contre les autres. Nul Etat en Europe ne fournit un pareil phénomène.
Je suis aux pieds de Sa Majesté, dans la posture do sujet le plus respectueux et reconnaissant.
Ci-joint une lettre du comte de Lauraguais.
Londres, ce mercredi 8 mai 1776.
Monsieur le comte,
Je ne vous enverrais pas le détail de l'évacuation de Boston, que vous aurez bientôt, si je n'avais là-dessus des nouvelles très-particulières, et si tout cela ne s'enchaînait pas à des réflexions, qui sont la seule chose dont il s'agisse de ma part.
Ce que j'avais deviné il y a huit jours, la foule de lettres particulières reçues à Londres, par le paquebot du général Howe, nous l'a bientôt appris. Le gonveroemeot n'a sauvé, en dissimulant, que la rougeur du premier moment. Il est clair aujourd'hui que le général n'avait reçu aucun ordre de la cour, et que la force d'une part, et le besoin de l'autre, l'ont seuls chassé de Boston.
Mais voici bien autre chose. C'est que loin d'avoir reçu des ordres et des secours, le général Howe n'avait réellement aucune nouvelle d'Angleterre depuis le mois d'octobre.
Ce fait me paraît incroyable comme à vous ; mais la preuve me paraît aussi sans réplique ; c'est que la lettre du 24 mars, du général Howe, portant l'avis de son embarquement, est adressée à milord d'Artsmouth, qui n'est plus ministre des colonies depuis le mois d'octobre. Et la cour est forcée de convenir aujourd'hui que tout ce
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qu'elle a envoyé à Boston depuis cette époque a été obligé de relâcher et rester à Antigoa, sans pouvoir passer.
11 y a même à Londres beaucoup de paris proposés à cinq contre un que les premiers avis qu'on recevra de la flotte partie pour Halifax arriveront.., dlrlande, par la constance avec laquelle les vents poussent vers l'Europe en cette saison.
Jugez ce que deviendraient les troupes embarquées avec des vivres pour quinze jours, à quatre rations pour six hommes !
Je savais ceci par des indiscrétions échappées à des membres du conseil privé, surtout à lord Litleton, et le comte de Laur..., qui tient la même chose du généralanairal Kepely vient de me les confirmer. Voici le détail de Boston :
Le 2 mars, l'attaque de Boston a commencé par une batterie élevée sur les hauteurs de Philips-Form. Le 3, une autre batterie a commencé à son tour, sur le coin de Dorchester. Le 5, le général Howe a fait embarquer six régiments pour attaquer cette seconde batterie. Les vents contraires ront empêché constamment d'en approcher.
Deux autres tentatives furent depuis aussi contrariées par les vents. Enfin, le général Howe, voyant qu'il ne pouvait plus tenir contre un feu infernal, commença de parlementer. Les messages respectifs ayant duré plusieurs jours, pendant lesquels les canonades et le bombardement avaient été suspendus, le général Howe fit sauter le château Guillaume, attaqué comme la ville, par les Provinciaux. Cette précaution a sauvé sa flotte, ce château commandant le port. Il détruisit une partie des petites armes, et fit embarquer ses troupes à la hâte, sans pouvoir emporter ni ses canons, ni ses mortiers. La cause de cet embarquement précipité fut la nouvelle que, sur la destruction du château Guillaume, les Provinciaux avaient décidé un assaut général.
Le 17 mars, la flotte anglaise, composée de cent quarante voiles, c'est-à-dire force vaisseaux de transport et très-peu de vaisseaux de roi, fit voiles pour Halifax. La flotte provinciale a couru sur la queue, et s'est emparée de dix ou douze des plus mauvais voiliers. Le reste est maintenant où il plait à Dieu et aux vents.
Ces nouvelles et ce détail, qui ne sont rien moins q[u'indifférents, avaient tenu le conseil du roi assemblé jeudi passé jusqu'à trois heures du matin. Le roi même n'en était sorti qu'à une heure et demie de nuit. L'opposition
triomphe. Mais qpel triomphe! N'est-ce pas des Anglais contre des Anglais?
Cependant je vois arriver la catastrophe, et je ne suis pas le seul qui la voie : le chevalier EUis^ du parti royal, ne put soufïrir hier, au Parlement, que lord Norlh y soutînt que tout était au mieux. « Je ne sais, dit-il en se levant, quel motif peut engager le noble lord à vouloir inspirer une confiance qu'il n'a plus lui-même, et qui n'existe chez aucun membre du conseil. Pour moi, je crois que tout est au plus mal, etc.. » Ce discours, prononcé par un royaliste, homme de mérite, fit une prodigieuse impression sur tous les esprits.
Il est parti depuis cinq jours quatre paquebots d'An^eterre : un pour la flotte vers Halifax, les autres pour New-York, Rhodes-lsland et Québec. Le ministère est réellement aux abois; et quoique les papiers disent la 1*^' division des Hessois partie de Portsmouth, il était encore incertain avant-hier si le lord Germâmes n'irait pas à ce port pour engager ou forcer le général hessois de mettre à la voile, ce qu'il ne veut faire que quand toutes ses troupes seront arrivées.
Je dis donc que le temps approche où les Américains seront maîtres chez eux, et il approche d'autant plus que le général Lqp, après avoir laissé sept mille hommes dans New-York fortifiée, est parti avec les quinze mille hommes qui lui restent pour se rendre droit à Québec.
Si les Américains ont le dessus, comme tout invite à le croire, n'aurons-nous pas infiniment à regretter, monsieur le comte, de n'avoir pas cédé à leurs instances? Alors, loin d'avoir acquis, comme nous le pouvions à peu de frais et sans risques, des droits sur la reconnaissance de ces voisins de nos îles, nous les aurons aliénés pour jamais. Comme ils auront vaincu sans nous, ils feront une bonue paix, mais contre nous. Ds se vengeront de notre dureté sur nous.
£h ! qu'est-ce que 2 ou 3 millions avancés, sans se compromettre? Car je puis vous engager ma foi sacrée de leur faire parvenir, de la seconde main, même par la Hollande, tous les secours que vous voudrez, sans risques et sans autre autorisation que ce qui existe entre nous.
L'air d'un effort même suffit peutrètre; car je sais que les Virginiens ont maintenant une manufacture de salpêtre abondante, et que le Congrès, depuis la réunion de la Caroline méridionale, a décidé que la poudre qui se faisait seulement à Philadelphie, se fabriquerait sur tous les lieux mêmes.
Au reste, les Virginiens ont sept mille hommes de troupes réglées et soixante-dix mille soldats de milice, du fer en abondance, et font presque autant d'armes que toute l'Amérique ensemble. Mais des ingénieurs, des ingénieurs et de la poudre, ou de l'argent pour en avoir ! Voilà le résultat de toutes mes éonférences.
J'attends donc de vos nouvelles, de celles de M. de Sartines. Je vous prie, et lui aussi^ de sentir que la banque de Londres, faisant seule le commerce d'or, sait, à livres, sous et deniers, (quelle concurrence j'établis sur ces matières. La publicité même de son mécontentement à cet éçard est ce qui doit fonder ma sûreté. Si vous m'entendez bien, vous concevrez pourquoi il m'est si important d '6 tre reconnu ici pour un véritable marchand d'or. Et voilà ce que j'ai mandé à M. de Sartines.
J'ai fait porter cette lettre à Calais par un homme sûr, à moi.
Londres, ce vendredi il mai 1775.
Monsieur le comte,
Vous étiez certainement près de moi, comme vous le dites, quand je vous croyais bien loin, et vous avez mis ma sasacité fort à Taise, par le ton dont vous m'avez donné à deviner ce que vous me disiez fort clairement.
Je supplie Votre Excellence de vouloir bien faire parvenir la réponse incluse à mon ami Huçolis.
Toutes les querelles roulent ici depuis huit jours sur le quomodo de la sortie de Boston. L'opposition et le ministère se mangent ouvertement les yeux là-dessus.
Le tout consiste donc entre les médecins à savoir comment le malade est mort. Laissons-les disputer sur ce grand cercueil. Les courriers arrivent ici coup sur coup. Avant-hier matin, à quatre heures, il en arriva un, dépêché d'Irlande, dans le vatch du lieutenant. On le croit du général Howe, poussé sur les côtes d'Irlande, en accomplissement de la prophétie. Le conseil s'assembla sur-lechamp. '
Un vaisseau, VElisabetk, capitaine Figuicé^ est arrivé depuis ce courrier, avec des nouvelles dépêches relatives à la détresse de la flotte partie de Boston.
Un autre vaisseau, nommé aussi VElimbethy capitaiof Campbell^ est arrivé encore depuis à Douvres. 11 vient de Philadelphie et a apporté plus de sept cents lettres. Demain toutes les nouvelles des papiers américains seront dans les papiers anglais. On commence à voir clair dans tout ceci.
Lord Howe est enfin parti hier de Portsmouth, sur son vaisseau { Aigle, pour joindre la flotte qui l'attend à la rade de Portland, et mettre mardi à la voile.
Lundi dernier, lorsque lord North demanda à la Chambre le crédit d'un million sterling de la part du roi, le colonel Barréy après un préambule plein de force et d'amertume contre les ministres, insista sur ce qu'avant tout, les dépêches du général Howe fussent mises sur la table. t Un débat violent de plusieurs heures amena pour conclusion le refus de les montrer : sur 174 voix des royalistes pour le refus, il n'y eut que 56 voix pour l'opposition. Ceux qui parlèrent pour l'opposition furent lord Cavendish, M. Hartley, M. BurkCy le général Connay, M. Bing et Sawbrige, lord maire.
De l'autre part, lord North fut secondé par M. Litleton l'oncle et M. Ellis.
Voici le ton du général Connay. Supposez que la guerre soit juste, quoique je la croie inHLme; supposez que le sang de nos frères dût être versé par nos mains, est-ce ainsi, bon Dieu I qu'on fait la guerre? Est-ce en faisant partir pour deux mille lieues des vivres à l'instant même où il faudrait en faire usage et qu'ils sont si nécessaires aux malheureux à qui on les envoie ? Est-ce en choisissant la plus mauvaise saison pour les expédier? Est-ce en envoyant des soldats mercenaires et vendus par leurs princes, -qui ne peuvent que fortifier les ennemis contre qui ils sont envoyés, en se réunissant à leurs compatriotes? Est-ce en fixant leur départ au 25 mars, quand la moitié de ces troupes mêmes, qui épuisent les trésors de l'Angleterre, ne sera pas arrivée d'Allemagne avant la fin de mai? Supposons-les tous partis à la mi-juin; ils ne seront arrivés en Amérique et refaits pour marcher, tout au plus qu'an mois de septembre, froid et fiévreux dans ce pays-là; et la campagne sera finie pour nousavant d'être commencée. Et Ton appelle bons patriotes et ministres éclairés les directeurs de pareilles absurdités I Non, il n'y a plus ni
pudeur ni honneur dans le conseil du roi qui nous gouverne. »
M. Burke a donné un démenti net à lord Germaines, qui soutenait que le général Howe n'avait parlementé ni capitulé. — Montrez dune vos lettres et je tirerai les miennes, et la nation saura qui la trompe de nous deux.
Lord North, apparemment à bout de réponse, a lâché cette absurdité : qu'il n'était pas plus conséquent pour le succès des armes britanniques d'avoir fait mouvoir six mille hommes de Boston à Halifax, que si on les eût tirés d'Halifax pour renforcer Boston.
11 y eut là-dessus une huée universelle ! Et M. Burke, avec le ton du plus méprisant dédain répondit: «Regardez donc, milords, comme une faveur du ciel l'attaque du général Washington, puisque si le ciel n'eût pas fait tomber avant quinze jours des cailles et de la manne à nos troupes dans Boston, ils fussent tous morts de faim. Mais il faut espérer qu'Halifax, mieux pourvue par nos nobles soins, leur fournira des torrents de lait et de miel, puisqu'Halifax est la terre promise de cette campagne; et après que la dépense que nous avons faite pour prendre et rendre Boston est démontrée monter plus haut que J million 700,000 livres sterling, et que, depuis un an, chaque soldat coûte à l'Etat plus de 220 livres sterling, vous demandez de l'argent en promettant des succès! etc., etc. »
Voilà, monsieur le comte, le tou des assemblées journalières de ce tumultueux Parlement.
Aujourd'hui, le duc de Manchester a fait une motion à la Chambre des pairs, dont l'objet est de demander la communication des lettres du général Howe et de rendre les ministres garants, sur leur tête, des succès de la guerre. On est encore aux débats à l'heure que j'écris, dix heures du soir.
Le lord maire a accusé lord Sandwich et l'amirauté, devant le Parlement, d'avoir chargé les vaisseaux du roi de contrebande pour l'Amérique; et malgré qu'il n'ait eu que 36 voix pour sa motion, il a prouvé une exportation frauduleuse de couleurs, de toiles fines, de gazes, etc., etc.. La Chambre n'était pas encore séparée à trois heures du matin. 11 y a vingt-sept témoins à entendre.
Le ministre a reçu l'avis que la Géorgie, en se déclarant pour le Congrès, a brûlé dix vaisseaux à Savanah, l'un de ses ports; neuf sont marchands, et une frégate du roi (la
Nédhy), La perte de leur charge, destinée pour Londres, est estimée 120 mille guinées.
n en a outre reçu Tavis certain que les Américains ont au moins vingt corsaires àTembouchure du Saint-Laurent, pour intercepter tout secours à Québec pendant que Leej marche à grandes journées. Les corsaires ont ordre de détruire tout ce qu*ils ne peuvent pas garder.
Le bruit court dans l'opposition que l'amiral Hopkins s'est rendu maître de l'île de la Providence et qu'il en veut aux îles anglaises.
C'est sa flotte de quinze voiles qui avait été aperçue sons la Jamaïque. Le ministère ne sait d'honneur plus de quel côté se tourner. Ils sont si troublés qu'ils n'ont pas même empêché le navire américain d'entrer à Douvres et d'inonder l'Angleterre de nouvelles qui les écrasent.
J'ai reçu hier au soir vos lettres du 4 mai, qui m'ont fait le plus grand plaisir. Je vous remercie infiniment et du fond et de la forme. Je me hâte de finir cette lettre pour l'envoyer à M. Garnier • avant qu'il ferme ses paquets.
Faites-moi, je vous supplie, l'insigne plaisir de faire brocher une copie de cette dépêche, que vous remettrez à moi-même. Il est trop tard pour que je me copie avant le départ du courrier.
Londres, ce 17 mai I77ft.
Monsieur le comte,
J'ai reçu hier au soir la lettre dont vous m'avez honoré, en date du 9 de ce mois, ainsi que celle de M. Hugotk^ qu'elle renfermait. Je n'avais besoin d'aucune nouvelle recommandation pour mettre une grande prudence et pousser la prévoyance aussi loin quç mes lumières le permettent, dans les choses que vous paraissez sincèrement désirer.
Je vois, aux termes de la lettre d'Hugolis, que mon pro*