‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 74 sur 102 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

La diefalière d*Éon est emprisonnée pbuT avoir repris ses habits dliomme.

— Elle se retire à Tonnerre. — Visite du prince de Prusse. — Beaumarchais marchand de bois. — Ses embarras pécuniaires. — Paix entre la France, les États-Unis et l'Angleterre. — La oheTatière d'Éon obtient la permission de se retirer à Londres. — Folie de Georges IIL

— Assaut d'armes de la chevalière d'Éon et de Saint-Georges. — La chevalière d'Êon offre ses services à la Convention qui les refuse. — Pourquoi d'Éon a conservé ses habits de femme après la chute de la monarchie. — Sa mort. — Inspection de son cadavre. — Moralité de son histoire.

Cependant d'Éon n'avait pu résister à la tentation de remettre ses habits d'homme devenus pour lui une incessante séduction. Il succomba au désir de sentir encore quelquefois en cachette, sur sa poitrine, son uniforme de dragon qu'il avait glorieusement porté. M. de Sartines apprit cette incartade, et comme on était déjà très-mécontent des propos qu'il tenait, ou qu'on lui prétait sur Beaumarchais, on fut sans pitié pour sa faiblesse. Il fut arrêté en mars 1779 et emprisonné au château de Dijon, dont M. de Changé était le gouverneur. Il y fut détenu jusqu'au mois de mai.

bientôt les Américains d'aller se pourvoir en Angleterre de ces objets d'une consommation qui leur est chère, et que ce moyen est un des plus doux de les attirer sur nos rives et de les y garder. Une autre raison milite encore : Bayonne vous coûtera plus que vous ne pensez à mettre en état, et Port-Louis ne vous coûtera rien.

« Ce ministre obligeant m*a promis de s^occuper de mon indispensable liquidation.

« Mais, lui ai-je dit, monsieur, depuis que mon mémoire est remis au roi, voilà trois mois presque écoulés. Je suis serré dans un étau : les engagements d'un négociant comme moi ne souffrent pas de remise, et mes embarras s'accumulent tous les jours.

« La prise de mes deux vaisseaux me coûte plus de huit cent mille livres, et depuis la publicité de mes pertes, on a tiré sur moi, par frayeur, pour une pareille somme au moins.

a II m'est arrivé des remises d'Amérique, et les voilà malheureusement suspendues. J'ai deux vaisseaux à Nantes tout neufs, dont l'un est de douze cents tonneaux, que je destinais à la paix pour la Chine. Je suis dans l'exclusion avec tout le monde, et cette exclusion de tous m'empêche encore de vendre ces deux vaisseaux.

« J'avais pour 80,000 livres de ballots sur VAigte^ destinés pour le congrès, et Y Aigle a été pris.

« L'inondation subite, arrivée à Morlaix, vient de submerger deux magasins où j'avais pour 100,000 livres de thé. Tout est avarié aujourd'hui.

f Avant-hier, à l'instant de mon paiement, Fagent

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de change Girard m'a emporté, par sa banqueroute frauduleuse, près de 30,000 livres.

c II me faut expédier deux vaisseaux à la Chesapeaek, avant la mi-mai, si je ne veux pas tout perdre en rapportant trop tard le misérable reste des tabacs de mes magasins de Virginie, dont la majeure partie a été brûlée par les Anglais, parce qu'on me retient depuis quatre ans le Fier-Rodrigue^ à Rochefort, oii il a enfin pourri. Ce temps est le plus fâcheux de ma vie ; et vous savez, monsieur le comte, que depuis trois ans, j'ai plus de 200,000 livres d'arrêtées par la masse énorme des parchemins de titres que M. de Maurepas m'a ordonné de racheter partout secrètement. Je vais périr, si M. de Fleury n'arrête pas promptement avec vous, de me jeter l'à-compte que je demande, comme on jette on cftble à celui que le courant emporte.

« U m'a promis de vous en parler, ainsi qu'au roi. J'ai toujours bien servi l'État, je le servirai encore sans récompense, je n'en veux aucune. Hais aux noms de Dieu, du roi, de la compassion et de la justice, empéchez-moi de périr et d'aller enfouir honteusement & l'étranger le peu de courage et de talents que je me suis toujours efibrcé de rendre utiles à mon pays et au service de mon roi. Ce que je demande est de la plus rigoureuse équité, et je le recevrai comme une grâce.

« Je vous présente l'hommage de celui qui n'a pas dormi depuis deux mois, mais qui n'en est pas moins avec le dévouement le plus respectueux, monsieur le comte, votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Garon de Beaumarchais. »

La paix qui fut signée à Paris arec TAngleterre, le 3 septembre 1783, et qui consacra Tindépendance de ses chers Américains^ ne devait pas rétablir la fortune compromise de Beaumarchais, qui mourut en lais* sant à sa' fille unique une créance de plus de deux millions, dont elle ne put obtenir le paiement partiel qu*en 1835 K

L'accès de TAngleterre n'étant plus fermé à d'Éon, il rappela à M. de Sartines la promesse que celui-ci lui avait faite. Le ministre tint parole, et d'Éon partit, vers le mois de novembre 1784, pour Londres, où il arriva sous son costume de femme.

C'était peu de temps avant l'époque fixée pour la rentrée du Parlement, et d'Éon raconte à cette occasion, dans ses notes manuscrites, l'anecdote suivante. Le premier ministre de Georges III, William Pitt, était veau soumettre au roi le discours d'ouverture. Le roi le lot et déclara qu'il n'en était pas satisfait. — Et pourquoi donc, sire? — Parce qu'il n'y est point fait mention des cygnes de ma pièce d'eau. » Pitt regarda le roi pour voir si Sa Majesté ne plaisantait pas; mais Geoi^es m était sérieux et déclara qu'il ne prononcerait pas le dbcours s'il n'y était point parlé des cygnes. Grand embarras parmi les ministres.A quel propos et comment parler des cygnes de la pièce d'eau dans le discours d'ouverture adressé au Parlement d'Angleterre sur les affaires pditiques de l'Angleterre et de l'Europe? Il fallut se déd-

1. Cette créance tai réduite à 800,000 francs dana les compeoaatMia opposées par la France an Auneox compte de 25 millions que le préndent Jackson fit payer an peu brutalement au gouTemement ] du roi Louis-Philippe.

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der pourtant à satisfaire le caprice incompréhensible de Sa Majesté. Pitt se creusa la tête, et il tourna la diffi* culte en faisant une comparaison dans laquelle il disait : De même que les cygnes^ etc.. Georges III ftit content et prononça le discours. Le public trouva que les cygnes de H. Pitt étaient un peu tirés par la queue ; mais quelques jours après, la Grande-Bretagne et le monde apprirent que le roi Georges était fou.

En 1792, au moment de rétablissement de la république en France, d'Éon était encore dans son tle, comme il appelait TAngleterre, où l'avait retenu la faculté dont il jouissait de pouvoir reprendre parfois ses habits d'homme. C'était pour lui autant d'heures de li-* berlé retranchées de sa servitude et pendant lesquelles^ il renaissait à sa vie passée.

Cependant il songea à revenir en France. Absent de Paris, depuis huit années déjà, sans motifs connus, il venait d'être, en vertu de son titre de chevalière^ porté sur la liste des imigrées. Or, il avait vu de trop près la monarchie de Versailles pour demeurer adorateur fana* tique de Tidole dont ses mains avaient touché les pieds d'argile. Depuis longtemps il avait perdu la religion de k royauté. Il avait été victime des rois, et Ton a peu le culte de ses bourreaux. Il écrivit donc à la Convention pour ofirir le secours de son bras & la république, comme il Tavait prêté à Louis XV et proposé à Louis XVI; car ces noms différents n'avaient qu'un seul et même sens pour lui : ils voulaient dire la patrie. Mais la république, de son côté, avait perdu la vénéra^ tion des vierges guerrières : Jeanne d'Arc était pour elle une poésie de l'ancien régime. En ce temps, d'ail-

leurs, on avait besoin de bras jeunes et forts, et le chevalier d'Éon avait soisante-quatre ans!... La Conven^ tion passa à Tordre du jour sur sa demande.

Il demeura donc en Angleterre.

Le nouveau gouvernement de France, en dépossédant Tancien, n'avait accepté sa succession que sous bénéfice d'inventaire. La république avait fait banqueroute à presque tous les engagements de la royauté. Aussi la pension de 12,000 francs du chevalier d'Éon avait été supprimée.. •

n se trouvait donc dégagé des obligations qu'il avait contractées avec la cour de Louis XVL II eût pu jeter le masque et déposer pour tout de bon ses habits de femme.

Cependant, il les conserva.

Pourquoi? Probablement par les raisons mêmes qui lui avaient fait accepter, une première fois, ce travestissement. La vanité Tempécha de renoncer au rôle que la vanité lui avait fait prendre. Il ne voulut pas se dénoncer lui-même et reconnaître qu'il avait trompé l'Europe par une mascarade. La vérité serait sans doute reconnue après sa mort, mais il ne serait plus là pour subir la confusion d'une constatation publique. Ce répit était autant de gagné pour son amourpropre, et Tamour-propre était un des traits les plus accentués de son caractère.

D'ailleurs, ne recevant plus rien du gouvernement français, il était dans la gène, et il avait été oUigé d'accepter une pension modique de la cour d'Angleterre, oîx il avait conservé d'anciens protecteurs. Or,

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comme femme il devait inspirer plus d'intérêt que comme homme.

Enfin, un personnage distingué qui Ta connu à Londres dans les derniers temps de sa vie, a fourni encore une explication à M. de Loménie. C'est qu'après avoir d'abord trouvé les vêtements de femme fort incommodes, d'Éon avait fini par s'y habituer, et les portait par goût, en y mêlant, cependant, toujours quelque chose du vêtement masculin. Il voulait se singulariser jusqu'au bout.

Le 9 avril 1787, il avait soutenu, avec ses vêtements féminins, un assaut contre le fameux Saint-Georges. Tout ce que l'Angleterre possédait de grands noms et de belles dames, y assistait. Le prince de Galles présidait. Sept fois Saint-Georges fut atteint par sa rivale, malgré l'embarras que devaient causer ses jupes à celle-ci. Les gravures anglaises ont perpétué le souvenir xle ce brillant fait d'armes. Ce sont ces petites satisfactions de vanité qui étaient, pour d'Éon, les compensations de la gêne qu'il s'imposait.

n resta fidèle à son rôle jusqu'au 21 mai 1810, jour oîi il mourut à Londres, New-Wilman Street, n"* 26, à l'âge de quatre-vingt-trois ans.

Contemporain de deux siècles, il vit passer successivement sous ses yeux les deux monarchies de Louis XV, de Louis XVI, la république et le premier empire, à l'apogée duquel il s'éteignit, comme dans la plus grande gloire qu'il eût pu contempler.

La famille du chevalier d'Éon a fait venir de Londres, en 1826, et nous a communiqué les pièces suivantes, signées des noms les plus famés de l'Angleterre,

devant le cadavre même de celui dont nous avons écril l'histoire*.

attestations justificatives du sexe du ghevauer d'éon

Traduit de TanglaiB, aa bureau général de traduction dea langue^ rue des BooA-Enfantft, n"* 37, à Paris.

Copie cPun certificat et de diverses déclarations à tappui^ déposés en originaux chez M. Adair^ demeurant à Londres^ Charlotte street Bloomsbury^ n^ 12.

« Je certifie par le présent que j'ai examiné et disséqué le corps du chevalier d'Éon en présence de M . Àdair, de M. Wilson, du père Elysée, et que j'ai trouvé les organes mâles de la génération parfkitement formés sous tous les rapports.

« Wilhnan street, le 23 mai 1810.

Tho. Copeland, chirurgien.

Les personnes ci-après dénommées étaient également présentes :

Sir Sidney Shtth. — L'honorable W. St.

LrrTLBTON. — M. Douglass. — Le cœnte de Yarmouth. — M. Stoskins, procureur.

— M. J.-M. RiCHARDSon. — M. Kihg , chirurgien. — M. Burton, idem. — M. Joseph Berger Patwet. — M. Josepe Bramble. — M. Jacob DsLAimoT.

i. Bibliothèque de Tonnerre.

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DÉCLARATIONS A l' APPUI

En français aur l'originaL

« 1* Je déclare avoir connu la soi-disant M"* d'Éon sous Thabit de femme, et avoir vu son corps après sa mort. En conséquence, j'atteste que ce corps constitua tout ce qui jpeut caractériser un homme, sans aucun oiélange de sexe.

« 34 mai 1810.

c Le chevalier Degeres. »

« 2** Je déclare que j'ai été lié avec la personne gêné* ralement connue sous le nom de M"* d'Éon, et que j'ai vu aujourd'hui, New-Wilman sireei, rf 26, le corps d'un individu m&le qui m'a paru être celui de la même personne.

« De Daustan ville. »

En français sur l'originaL

€ 3** Je déclare avoir connu la soit - disant M"* d'Éon, en France et en Angleterre, et avoir servi dans la même compagnie en qualité de capitaine de dragons au régiment d'Harcourt, en même temps que la soi-disant demoiselle d'Éon servait aussi comme lieutenant au régiment de Caraman, en 1757, et qu'ayant été appelé pour idenlifier sa figure depuis sa mort, j'ai reconnu la même personne du chevalier d'Éon ^ ain$i que tout ce qui constitue les parties mâles de la géaé*

ration en lui, et que Ton m'a fait voir son corps à découvert.

ff Londres^ 68, Dean street sb., 24 mai 1810.

c Le comte de Béhague, lieutenant-général. »

« 4® Je déclare que le chevalier d*Éon a logé chez moi environ trois ans; que je Tavais toujours cru une femme» et je déclare eu outre qu'ayant vu son corps après le décès, il résulte que c'est un homme. Mon épouse fait la même déclaration.

c William Bouking. »

« New-Wilman street, 26, hospice des EnfaDts-Trouyés. Ce qui suit est eo français sur l'origioal.

€ Nous, soussigné , consul -général de France à Londres, certifions que la copie ci-dessus a été faite devant nous, et qu'elle est parfaitement conforme à l'original authentique déposé chez H. Àdair.

€ Londres, le 16 octobre 1825.

« Signé : Baron Séguier. i c Par Monsieur le consul, t Signé : Nettement, vice-consul chancelier. »

« Je soussigné, interprète juré près la cour de cassation, la cour royale, le tribunal de première instance, le tribunal de commerce, etc., certifie la présente traduction fidèle et conforme à l'original en langue a«-

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glaise qui m'a été présenté, et que j'ai rendu après l'avoir signé et paraphé.

« Ne varietur

« Paris, le 27 décembre 1825.

c Frédéric Lameyer. «

INHUMATIONS DE LA PAROISSE DE SAINT-PANCRAS , COMTÉ DE MIDDLESEX, EN l'ANNÉE 18t0

« André-Thimothée d'Éar * de Beaumont, inhumé le 28 mai, âgé de quatre-vingt-trois ans.

« Signés : Brackemburg, curé.

« Thiselton, clerc. »

Le père Elysée^ ce célèbre médecin de Louis XVIII, était celui de la chevalière d'Éon.

« C'est sur le témoignage de cet homme recommandable, dit M. de Propiac dans la Biographie universelle de M. Michaud. témoignage auquel il nous a autorisé à donner la plus grande publicité, que nous affirmons que le chevalier d'Éon appartient exclusivement au sexe masculin. C'est après l'avoir assisté jusqu'au 2 1 mai 1810, jour de sa mort, et avoir été présent à l'inspection et à la dissection de son corps, qui eut lieu le 23 du même mois, que le père Elysée ne craint pas de lever irrévocablement tous les doutes.

« A ces preuves , nous ajouterons que nous avons vu chez M. Marron^ ministre du culte protestant et littérateur distingué, une gravure représentant le torse du

1. G*est une erreur de nom, maiB qai n'en laisse aucune sur la personne.

chevalier d'Éon, de manière & éclairer les plus iocrédules. Au bas de cette gravure, qui a paru en Angleterre, est Tattestation suivante :

« Je certifie, par le présent, avoir inspecté le corps du chevalier d'Éon , en présence de M. Adair , de M. Wilson et du père Elysée, et avoir trouvé les organes masculins parfaitement formés.

« Mai 23, 1810, Goldeo-Square.

« Signé : Th. Gopeland. >

« En conséquence de la note des personnes nommées ci-dessus, j'ai examiné le corps, qui était du sexe masculin. Le dessin original a été fait par M. G. Tumer, en ma présence. »

« Dean-StreetrSoho, 24 mai 1810. »

Nous ajouterons, de notre côté, avoir reçu la confirmation de tous ces faits, accompagnée des détails les plus précis, de la bouche de Tamiral 5tdn^y 5mtrk, le premier des signataires de Tattestation ci-dessus r^ portée, et présent tout à la fois à Vinspection et à la dissection cadavérique.

Ainsi se termina la vie du chevalier d'Éon, vie à double aspect et presque également partagée ; car, sur les quatre-vingt-trois années qu'elle embrasse, quaranteneuf appartinrent à Y homme et trente-quatre à IdL femme.

Cette transmutation fut une suite de sa condescendance à des pratiques que la politique et les mœurs de cette époque excusent peut-être, mais qu'une saine morale ne saurait approuver. Si le chevalier d'Éon ne se

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fax poiot prêté au déguisement qu'il accepta pour pénétrer à la cour d'Elisabeth ; s'il n'avait pas fait descendre, une première fois, sa dignité d'homme à ce travestissement, il n'aurait jamais eu la pensée de re^ nouveler cette mascarade sur la fin de sa carrière, pour tromper le gouveniementmême dont il avait été jadis le trop docile instrument. Ce souvenir, exhumé des arcanes de la cour de Russie par ses amis et ses ennemis, devint la tentation de son orgueil, et son orgueil y succomba. La seconde moitié de sa vie porta ainsi la peine de la premiëre.

Du reste, ses torts furent ceux du temps et du milieu dans lequel il vivait. « On se plaint que tout a dégénéré, écrivait-il en 1764, à M. de Nivernais; que peut-on attendre d'un peuple pour qui Tor est le premier des biens, où l'esprit mercenaire anéantit tout principe noble, oîitout est marchandise jusqu'à la vertu?... Qui ne serait indigné de voir les grands, pendant la guerre, plus avides d'enlever l'argent de l'ennemi que de surprendre des villes et de gagner des batailles, éblouis, pendant la paix, du luxe des financiers, se rabaisser jusqu'à ne désirer plus que de l'argent, et faire un trafic honteux entre ceux qui ont besoin de protection et ceux qui en ont à vendre? Le vieil honneur est dépéri avec l'abâtardissement des races, etc. »

Une autre fois, il écrivait à M. de Sainte-Foix, premier commis des affaires étrangères : « Un ministre (ambassadeur) n'est, à proprement parler, qu'un comédien. »

Cédant à la contagion de tels exemples et de tels principes, il a voulu être comédien^ lui aussi, et jouer

332 LA VÉRITÉ SUR LA CHEVALIÈRE d'ÉOM

sur la scène politique une pièce sans précédents. Mais cette pièce fut un sarcasme plutôt qu'une spéculation.

La cupidité n'y eut aucune part, et la pensée de ce sarcasme ne serait jamais venue à l'esprit de d'Éon, sans la chasteté exceptionnelle qui, en faisant de lui un être à part dans cette société dissolue, lui rendit facile le sacrifice qu'il s'imposa; de telle sorte qu'on peut dire qu'il fut induit à mal par sa vertu même.

Le but auquel il visait , en trompant ses contemporains, fut en partie atteint. Il avait voulu qu'on s'occupât de lui, dans le présent et dans l'avenir, et il y a réussi jusqu'à un certain point, puisqu'il est vrai que l'énigme cachée dans sa vie, a plus occupé les historiographes que la carrière droite et simple de beaucoup d'hommes éminents. Mais par combien de souffrances n'ont pas été payés ce bruit éphémère et cette gloriole viagère!

Tout mensonge porte avec lui sa peine. D'Éon n'a pa se moquer de son siècle qu'en s'a^moindrissant lui-même, et en tombant de Parménion dans Sancho Pança — ces deux termes du problème qu'il avait posés à son existence, par une plaisanterie devenue fatalement une vérité.

FIN DE Li VéBITi SUR LA CHEVALIÈRE D*iON

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