‹ Mémoires sur la chevalière d'ÉonChapitre 78 sur 102 · Cette lettre a été publiée dans notre édition de 18M · texte numérisé non relu

Cette lettre a été publiée dans notre édition de 18M

sans cesse de nouvelles contre les gens qui se rendent utiles. N'oubliez donc pas, monsieur le comte, que lèvent qui semble m'éloigner du tourbillon des noirceurs vous y enveloppe de plus en plus, et qu'en ce pays d'intrigues, un bon serviteur un peu éclaire vaut mieux à conserver, que vingt amis de cour à ménager.

Notre grande affaire s'égare un peu. Pendant que nous bataillons sur les accessoires, je vous assure qu'on profite autant qu'on peut de notre indolence pour entamer le principal. Les ennemis de l'administration et ceux de l'État font des efforts égaux pour éteindre dans nos amis l'espoir de l'utilité qu'ils attendent de nous. Je le vois avec douleur ; et dans peu de semaines, il ne sera plus temps de vouloir y remédier.

Pensez-y, monsieur le comte! J'irai demain au soir en prévenir M. de Maurepas ; et si, sur les huit heures, votre porte ne m'est pas fermée, j'irai vous remettre l'état des fonds employés et les reliquats de l'affaire d'Eon.

Le renouvellement de l'année n'ajoute rien à mes sentiments respectueux ; ils sont inviolables comme ma reconnaissance.

DÉPÊCHE SUR LES RELATIONS COMMERCIALES DE LA FRANCE AVEC LES ÉTATS-UNIS DEVENUS UBRES

Pour VOUS seul, je vous prie.

Le 7 mars 1783.

Monsieur le comte.

En adressant ces observations à mon maître, j'entends moins lui présenter un mémoire en faveur des négociants américains, que le résumé de toutes les réflexions d'un Français sur les plaintes qu'ils désirent que je lui communique de leur part.

Depuis le traité d'union de la France avec les treixe

Etats-Uni», plusieurs particuliers Américains ont fondé des maisons de commerce à Bordeaux, à Nantes, à Lorient et dans les autres ports de France.

n est à ma connaissance aussi que, dans la dernière année 1782, ces maisons ont exporté de France en Amérique pour plus (k 35 militons de lainages, .toiles, marchandises ou denrées du royaume; et cela, est d'une grande considération pour ce qui va suivre.

Depuis les bniits de paix, il est entré dans ces ports environ trente-huit navires américains chargés de tabac. Comme il n*y a qu'un seul exploiteur de cette denrée en France (la ferme générale), ces négociants étrangers se sont adressés à elle pour la lui offrir. Mais quelques efforts qu'ils aient faits auprès d'elle, ils n'ont pu en obtenir aucune réponse.Plusieurs ont déjà fait rembarquer les tabacs, qu'ils avaient emmagasinés sous la clé des fermiers; les autres capitaines, lassés d'attendre l'ouverture d'un marché qui ne s'ouvre point, ont gardé leurs tabacs à bord, et profitent des premiers passeports pour courir bien vite à Londres, Amsterdam et autres ports étrangers, traiter de la denrée dont ils n'6nt pu se défaire en France à aucun prix. Quelques-uns sont déjà repartis. Les autres vont le faire à l'instant. Plusieurs maisons américaines établies à Lorient et autres villes, suivent le sort de ces vaisseaux et vont aussi se déplacer.

Si l'on répand que ces capitaines américains, au lieu de quitter nos ports, peuvent aussi bien vendre leurs tabacs à des négociants français qu'aux fermiers généraux, qui sont libres d'acheter leur provision, où, comment et quand bon leur semble , la réplique est bien simple, et ce n'est pas un Américain qui la fait. C'est moi, sujet du roi, bon Français, et triste observateur des suites de ce qui se passe aujourd'hui.

Le négociant français ne peut acheter du tabac aux Américains, que pour le revendre aux fermiers du roi, ou pour l'exporter chez l'étraneer. Mais si les fermiers n'en veulent pas même acheter de la première main aux Américains, en achèteront-ils de la seconde main aux Français qui devront y gagner leurs frais de garde, leurs avances et leurs bénéfices.

Il faudra donc que ces Français acheteurs cherchent à revendre le tabac d'Amérique aux étrangers. Mais les étrangers, par la concurrence qu'ils établissent avec nous aujourd'hui dans le commerce de l'Amérique, préféreront toujours de recevoir le tabac des Américains en droiture

à le tirer de France, où il sera renchéri du bénéfice que doit y faire le vendeur, et de tous les frais de débarquequement , magasinage , rechargement et nouveau fret d'exportation. D'où il suit que les Américains, dégoûtés dès Tabord de venir présenter leurs tabacs dans les ports de France, où on le refuse, vont tourner leurs vues et leur commerce vers les lieux où on les appelle, et où ils pourront se flatter d'échanger facilement cette denrée. C'est ce qu'ils font déjà quoique avec regret, puisqu'ils se plaignent d'y être obligés. Mais quand la nouvelle au rembarquement des tabacs va se répandre en Amérique, il s'élèvera un cri général contre nos ports et notre commerce^ et aucun navire américain ne sera plus expédié pour France.

Si cç n'est pas un grand avantage pour nous d'attirer dans nos ports tout le commerce continental, ma réflezioD est sans force ou porte à faux. Mais si le but des secours donnés, à si grands frais, à l'Amérique, pour l'aider à conquérir sa liberté, n'a été que de ravir aux Anglais leur plus magnifique possession, pour l'acquénr en quelque sorte à la France par un commerce de préférence, il faut donc, en effet, que des facilités de toute nature, oflTertes à ce nouveau peuple, puissent l'attirer dans nos ports ; telles qu'un lieu d'entrepôt et de franchise, où ils se plaisent à faire commodément leurs échanges; telles que l'espoir de vendre aux fermiers généraux l'approvisionnement intérieur du royaume, ou même à nos négociants, etc., etc.

Mais ils ont le port de Bayonne, où la franchise qu'ils désirent est établie par eux. Soyons vrai, la franchise de Bayonne est d'une telle nullité pour les Américains, qu'on pourrait regarder cette prétendue facilité comme une moquerie, s'il n'y avait aucun moyen de la transporter ailleurs.

Le port de Bayonne est à la plus stérile extrémité du royaume, éloigné de toutes les manufactures, sans presque de chemins pour y arriver de Tintérieur, et d'une telle difficulté pour y entrer, qu'il est impossible qu'ui^ grande quantité de vaisseaux ne périsse pas à la c6te en y cherchant refuge , dans les gros temps si firéquents as golfe de Gascogne.

De plus, j'ai la fâcheuse expérience que les navires y attendent souvent plus de trois mois le moment favorable d'en sortir. Le port est donc de toute inutilité pour attirer chez nous le commerce d'Amérique ; il en est plutôt le

repoussoir; et cette franchise illusoire est un des plus forts objets de ces plaintes que présentent au ministre, par ma voix, les négociants américains.

C'est Lortent qu'il faudrait, il est déjà Tentrepôt de rinde, ou Port-Louis qui en est tout proche, ou Morlaix, ou tel autre port, qui tous se présentent avant la navigation orageuse de la Manche, et invitent le voyageur fatigué de la traversée à s'y jeter de préférence.

Voilà les poris qui pourraient servir d'un entrepôt utile à ce commerce, et non Bayonne, où pas un navire américain ne sera tenté d'aller chercher souvent la mort, en y entrant, et toujours une prison pour en sortir, et c'est ce qu'ils m'ont dit.

Si, pour s'étourdir sur ces plaintes,' on pensait que les Améncains trouveront toujours assez d'attrait en France, pour en préférer les ports, parce qu'ils y enlèveront de la première main nos vins, eaux-de-vie, et les produits de nos manufactures, qu'ils ne peuvent se procurer chez l'étranger que de la seconde main, qu'on daigne réfléchir qu'en leur ôtant tout moyen de nous vendre, on leur ôte aussi tout moyen de nous acheter. C'est là le premier point. Et qu'excepté nos toiles qu'ils recherchent, ils préfèrent encore les lainages anglais et leur quincaillerie : que nos vins de Bordeaux, de Cahors, de Languedoc et du Rhône, ne sont pas encore en usage chez eux, et que pour leur en inspirer le goût, de façon qu'ils cessent d aller chercher les vins d'Oporto, de Madère et ceux d'Espagne qui sont toujours à bas prix, il faut leur offrir en France des facilités de tout genre et des moyens d'échange qui les accoutument à nos fournissements.

Que si l'on croyait qu'il revient au môme pour nous de leur porter nos denrées, et de les échanger chez eux contre les leurs, on tomberait dans une erreur encore plus funeste. Car, de toutes les nations du monde, la nôtre étant celle qui navigue à plus grands frais, elle perd toujours par la cherté de son charrois, l'avantage qu'elle a de porter aux marchés étrangers ses objets de la première main ; et les Anglais, surtout les Hollandais, retrouveront bien au delà, dans l'économie de leur navigation, de quoi balancer la différence de n'offrir aux Américains les mêmes objets que de la seconde main; d'où il résultera bientôt que nous ne les porterons plus du tout.

Mais en supposant seulement la concurrence et l'égalité du prix entre nous et les étrangers porteurs de leurs denrées au continent, n'est-il pas certain que c'est l'Amérique

alors, et non la France, qui s'enrichit d'un échange de denrées fait à Charlestown, Philadelphie, York ou Boston, au lieu de se faire à Lorient , Nantes et Bordeaux. Loin de voir s'établir en France des maisons américaines, il s'établira des maisons françaises en Amérique, et la balance du proGt étant toujours en faveur de l'endroit où se fait le marché, ce n'est plus attirer avec fruit le commerce américain chez nous, c'est porter, et même en concurrence, notre commerce avec perte en Amérique.

D'où j'oserais conclure que, de quelque nature que soient les plaintes des négociants américains, il faut, suivant le bon esprit et la réponse que j'ai reçue de vous, monsieur le comte, leur donner entière satisfaction, fùt-cc en faisant des sacrifices.

Ils désirent un autre port de franchise que Bayonne ; il peut être important de le leur accorder très-près de la Manche, et c'est môme la plus douce manière d'intercepter tout navire qui voudrait y entrer, et porter à d'autres nations, sous nos yeux, la préférence d'un commerce que nous avons payé si cher.

S'ils proposent leurs tabacs aux fermiers généraux, il ne faut pas non plus que le seul pourvoyeur du royaume réponde dédaigneusement à leurs offres : Nous n'avons besoin de rien, et nous avons tout ce qu'il nous faut , ou même qu'il ne réponde pas du tout.

On ne manquera sûrement pas de vous dire, que la ferme n'usant pour la consommation du royaume qu'environ 20 millions de livres de tabac par an (ce qui est faux, par parenthèse), et n'achetant annuellement que pour 6 ou 7 millions tournois de cette denrée au pins fort prix, il n'y a pas là de quoi fournir à l'échange de tous les objets que les Américains doivent ou peuTent tirer de la France, et que c'est se moquer que de faire dépendre aujourd'hui l'aliment général d'un grand commerce, d'un aussi modique objet d'échange, et de vouloir asservir les fermiers à préférer le tabac d'Amérique à celui d'Europe, puisqu'il doit entrer pour si peu dans b balance de ce commerce.

Voici ma réponse, et je vous supplie, monsieur le comte, de la peser bien mûrement vous seul. Elle ne serait pas saisie par un administrateur enfoncé dans la routine intérieure des affaires, ou par un intendant tiré de la robe et peu au fait des grands motifs qui remuent les nations.

Je la présente à l'homme d'Etat le plus éclairé que je connaisse et je ne crains point de n'être pas entendu.

Le tabac de t Amérique est le prétexte ; for de l'Espagne et le plus haut change du monde est la chose. Et voici le mot de renigme :

Avant la séparation de rAmérique et de TAngleterre, les Américains fournissaient à TEspagne, au Portugal, aux lies du Cap-Vert, aux Açores, etc., tous les blés et les salaisons qui s*j consomment ; et comme il n'y a presque nul autre objet d'échange en Espagne et dans ses colonies, que de Tor, les Américains forcés de se pourvoir en Angleterre de tous les objets de premier besoin, y revenaient verser cet or ; et je sais très-positivement qu'il entrait en Angleterre au moins 50 millions tournois en piastres d'Espagne, chaque année, du commerce des Américains avec la nation du Sud. Cette connaissance est une des considérations qui m'ait le plus frappé, lorsque j'ai cherché l'importance qu'il y avait d'ôter l'Amérique à l'Angleterre, et de nous emparer de son commerce. Et cette réversion à notre profit vous avait, monsieur le cornte, .excessivement frappé vous-même, je ne l'ai pas oublié.

Aujourd'hui que les Anglais ne peuvent plus forcer les Américains de se pourvoir exclusivement chez eux, et qu'ils n'ont d'autre moyen de les y engager, que de leur présenter le plus d'attraits possibles;

Aujourd'hui que tout l'interlope des Indes espagnoles va se faire parles Américains qui sont libres, grands navigateurs, très-économes et bien plus près des Indes que les marins européens; ce commerce qui faisait entrer en Angleterre 50 millions en piastres, chaque année, se montera bientôt à plus de 100 millions. Or, ces 100 millions passeront en entier au peuple adroit qui aura trouvé le meilleur secret d'engager de préférence les Américains à se pourvoir chez lui, de tous les objets de leurs besoins ; et je sais aussi très-positivement que le ministère anglais a donné les ordres secrets les plus précis, pour qu'on levât tous les obstacles et toutes les difficultés douanières , fiscales, ou autres, qui pourraient gêner le commerce américain, et pour qu'on empêchât, surtout dans les commencements, qu'ils eussent aucune plainte à former propre à les éloigner des ports d'Angleterre.

J'ai moi-même reçu des lettres où les négociants anglais cherchent à me faire sentir l'avantage qu'il y aurait pour moi d'adresser tous mes vaisseaux venant d'Amérique en droiture à Londres, au lieu de les faire arriver en

ZHOl lEXTUS INÉmTBS

France. Oo- ne néglige rien daQ& ce pa;s4à pew le ptns gpnd bien du commerce.

Or, la balance de cet immense commerce devant èlie longtemps formée avec de l'or par les Américains qai ne peuvent fournir à la France et à l'Angleterre ni blé, ni salaisons,, en retour de leurs marchandises . tout Tor du commerce ouvert et même de celui de Tinterlope entre eux et les Espagnols, qui formera désormais cette b** lance, tournera donc au jirofit de celle des deux naliong» anglaise ou française, qui aura su le mieux attirer et con* server les Américains dans ses ports*

Tel est le grand, l'important, le secret véhicule de la protection et des facilités que je demande aujonrdliai pour le commerce américain. Mais tant de choses sont lûcieuses dans la forme actuelle de notre administration sur le commerce, et malheureusement les gens qui s'en mêlent en France, s'y entendent si mal, qu'on pourrait dire avec vérité, devant vous qui le saves si bien, que presque toutes les lois, ordonnances ou régleoients en usage sur les manufactures et le commerce du royaume, y sont absolument contraires à leur but, et destructives du grand objet de nos succès.

Vous savez bien aussi la distinction que je tais entre les commerçants et le commerce. Il sont chez nous petits, mesquins, agioteurs et point négociants. Mais le commerce en masse est un grand corps composé de tout ce qui nous ajQCiène, étranger ou Français, les richesses extérieures, en nous débarrassant du superflu de nos consommations. Et c'est cette masse entière qu'il s'agit de protéger, d'étendre et de vivifier. Nul ne le sent peut-être aussi vivement que moi, si ce n'est vous, monsieur le comte, à qui tout est connu, à qui je Tai toujours entendu dire, et que j'ai vu si souvent soupirer après le remède qui se trouve aujoor* d'hui dans vos mains.

Mais ces grandes vues ne pourront être entamées, ni bien suivies, tant que vous n'aurez pas établi dans la t£te et le cabinet d'un homme instruit qui vous entendra bien, et se fera bien entendre de vous, un point de salut inter^ médiaire entre les besoins toujours pressants du coafr* merce, et la protection ou l'encouragement rapides q/m lui doit le gouvernement, lorsqu'il est éclairé sur ses vrais intérêts.

En voilà beaucoup pour une dépêche, et trop pose vous, homme juste et lumineux; et quant aux moyens d'exécution,, die réussite et de succès, ils appartienoenl

plutôt à des conférences particulières, où tout peut être débattu et réglé, qu'à cet écrit, où je ne me suis proposé que d'établir un grand intérêt d'État, et de vous soumettre avec respect la très-pressante utilité de s*en occuper essentiellement.

Vous po«ve« être wi p«ti surpris qm ce ne soit pas les ambassadeurs américains qui vous parlent des plaintes de leurs commerçants; la cause de ce silence est encore un objet qu'il vaut mieux dire à M. le comte de Vergesoies en particttUer ,. que de Téerire au miaistre dxi voi, dans une lettre exposée à passer dans d'autres siakui qm les siennes^

Je suis avec le plus respectuffox dévoœmyeiit, moiisieur

\etre tr^s-buadUe et tite-obéissant servitewr,

CA10N B( BEiUBaACHAI&,

Ce mémoire de Beaumarchais a\aitsum de peu de mois fe traité de paix signé entre la France, îes Etats-Unis et TÂnçleterre. Mais ce traité» qui fit ta grandeur de la BApubhque américaine, ne fit point la fortune de Beaumarchais, dont le Congrès refusa de reconnaître les créances, 804£s prétexte qu'il avait agi, non pour son propre comptt, mais pour celui du gouvernement français.

Nous ne croyons pouvoir mieux clore ces pages inédites de favocat ardent et du fournisseur imprudent des cqIo^ oies anglaises insurgées, qu'en empruntant à son historiographe l'appel suprême adressé par lui à ses clients in- Sats, douze ans plus tard» c'est-à-dire à une époque où II sût proscrit et réfugié dans un grenier de Hamboure. C^esi h morale à tirer de la carrière aventureuse de ce vif esprit oui, enivré par ses premiers succès, ne se contenta pas, de fa gloire acquise par lui dans les lettres, et se jeta, avec Tardeur qu'il portait en toutes choses, dans la politique d'alcôve et la spéculation.

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