‹ Mémoires sur la ChineChapitre 150 sur 220 · TYPOGRAPHIE DE J. BEST, RUE SAINT-MAUR-SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

TYPOGRAPHIE DE J. BEST, RUE SAINT-MAUR-SAINT-GERMAIN

Je vais présenter le spectacle d'un gouvernement qui ne reconnaît d'autre inégalité que celle qui résulte de l'exercice des fonctions publiques ou du mérite constaté par l'examen et le concours, ouverts à tout le peuple. Le culte de ceux qui font exécuter les lois s'y entoure d'une si noble pompe, la vertu y est si souvent invoquée, l'intelligence y a de si belles foires, que bien qu'il n'y ait qu'un maître souvent assassiné et non plusieurs maîtres s'assassinant les uns les autres, on pourrait attribuer aux Jacobins eux-mêmes l'institution de ce beau gouvernement.

Le pouvoir d'un seul ou des doctrines immuables aboutissent partout au même résultat. Grâce aux Jacobins, imprudents provocateurs ou séides servîtes du despotisme, pontifes de la démocratie où l'on dîne, l'Europe ne rêve plus qu'unité, centralisation, direction universelle de l'État : le plus puissant de ses princes est plus libéral encore que son peuple; il n'aime pas tout ce que ce peuple subit, ni tout ce que ce peuple demande. II est bon de montrer à ce peuple, qui est le peuple français, ce que valent l'unité, la centralisation, la direction universelle de l'État; quelque ebose de plus encore, le règne des concours, le triomphe de la philosophie et le culte officiel de la vertu : la Chine montre tout cela. Je n'en fais point le prétexte d'un discours : j'ai étudié tes choses dont je parle; j'ai rapporté mes idées de l'Asie; je n'y suis point allé pour en chercher la preuve.

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Faiblesse du gouvernement. — Règles du despotisme. — Ministères. — Divisions de l'empire. Communications. — Publications ofiicielles.

Le gouvernement de la Chine est absolu : il ne se voit limité ni par la juste action de l'opinion publique, comme ceux des peuples chrétiens, ni par les lois barbares d'un prophète ignorant, comme ceux des peuples musulmans ; des traditions vagues, des maximes vaines, sauvent seulement quelques apparences. Un tel despotisme ne se fonde point en un jour : les révolutions de la France suffiraient à le prouver. Mais en Chine la tyrannie a, depuis longtemps, versé le sang de sa bienvenue : appuyée sur des siècles, elle s'est rafraîchie par la conquête ; elle doit donc être toute-puissante.

Cependant elle ne l'est pas : les gouvernements et les princes sont puissants de la puissance même des peuples, de la confiance qui les pousse, de la force qui les soutient; ils n'ont rien qui leur soit propre dans toute cette grandeur, ils en sont seulement le reflet; et quand le peuple est mort et sa lumière éteinte, le despote est un fantôme trébuchant dans les ténèbres.

Le gouvernement d'un pays suppose la connaissance de ce pays et de ce qui s'y fait : une exacte information est la première condition de tout jugement politique. Les princes ou les peuples qui raisonnent mal de leurs affaires n'en raisonnent si mal que parce qu'elles leur restent partiellement cachées. II faut aux peuples la liberté de la tribune et de la presse; aux princes, le commerce de leur peuple. Le mieux inspiré sera toujours celui qui aura consulté le plus de monde, et, en dehors des échos qui l'entourent, aura cherché l'expression désintéressée des sentiments

populaires. Les princes cependant sont presque toujours gardés par une camarilla jalouse même de leur regard.

Les complaisants ne sont pas toujours mal intentionnés ; il s'en rencontre d'honnêtes et de dévoués : toujours cependant ils froissent les justes instincts du peuple; toujours ils compromettent, souvent ils perdent leurs maîtres. Notre siècle a vu sur plus d'un trône s'asseoir des princes allemands : l'un d'entre eux a été perdu par des conseillers venus de son pays; tous les autres ont été plus ou moins compromis par des amis semblables. En pays conquis, l'entourage du prince est étranger comme lui-même; c'est le cas en Chine. En pays despotique, l'entourage du prince, ramassé suivant son caprice, n'offre aucune garantie ; c'est le cas dans toute l'Asie. Le palais reste fermé ; le souverain ne voit et n'entend que quelques familiers ; ce sont eux qui gouvernent : la nation le sait bien; mais ils sont d'un ordre si infime que souvent elle ignore leur nom. C'est un eunuque, une chanteuse, un mime, qui, cachés derrière un rideau, tiraillent le mannequin impérial : aussi ne se plaint-on point du souverain ; on le plaint même parfois, tout en ne lui portant qu'un faible intérêt. On le juge d'ordinaire comme Porta, dans ses poésies milanaises, jugeait l'empereur François : « Franceschino, ce bon petit empereur, à qui ses sujets étaient aussi incapables de faire du mal que lui-môme de leur faire du bien. » On dit que « l'empereur est bon, mais que son entourage est mauvais » ; ce dicton chinois, appris dès l'enfance, se répète sans cesse, sans que l'esprit s'y attache. La théorie est qu'on adore l'empereur; la pratique permet qu'on se révolte souvent, et que des populations entières s'associent au pillage sacrilège du palais. Les Césars déifiés connaissaient le martyre; les empereurs chinois le connaissent aussi : l'empereur adoré ne sort qu'entouré de soldats qui font sur son passage évacuer les rues. Qui est le plus roi, de ce despote qui tremble ou du prince citoyen que poursuit dans les rues de Londres une foule enthousiaste? Un écrivain banni de la cité qu'il a faite, un soldat d'aventure glorieux et pauvre, peuvent soulever l'Italie contre une force inégale; l'empereur chinois a dû chercher jusqu'au fond de la Mongolie les protecteurs d'une fuite humiliante.

La situation du despotisme est toujours fausse et gênée; sa politique est condamnée aux expédients : elle devient cette science que le grand Machiavel enseigna aux petits hommes d'une mauvaise époque ; elle a quelques maximes sûres et partout admises.

La première est d'écraser tout ce qui s'élève; de faire le niveau non en soulevant ce qui est bas, mais en décapitant ce qui est haut, afin que le trône, pour petit qu'il devienne, domine encore une nation réduite.

La seconde est de se méfier de tous; elle est d'une sage prudence. Dès que l'hon-

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