REGLES DU DESPOTISME
neur est banni, la trahison garde le trône, et le trône n'est sauf que quand la trahison divisée se vend elle-même. En employant seulement des hommes méprisés et sans énergie, en les faisant surveiller de près, en gardant près de soi comme otages leurs enfants, on acquiert quelque sécurité. Comme tous les gens dont on se méfie, ils ne songent qu'à tromper celui qui les emploie. Un gouvernement hahile s'en amuse cl les joue; il les laisse piller : ils peuvent le faire, le souverain ne le peut, et il est bon que la responsabilité du mal reste sur des têtes viles. Quand ils sont riches, on aime à les voir conspirer, ou, par quelque grand abus de pouvoir, se compromettre avec éclat. Alors on se souvient de leurs méfaits, on les châtie, on les exprime comme des éponges, et la sottise humaine est si grande que le public éprouve quelque reconnaissance de ce vol de seconde main.
Le troisième principe est de maintenir en paix le peuple de la capitale : le despotisme est de sa nature centralisateur. Prodigue des ressources publiques, il les gaspille autour du palais; la capitale s'embellit, s'agrandit, s'emplit de plus en plus. Partout les capitales ont une vie qui manque aux autres villes : l'esprit et la main y ont une promptitude inconnue ailleurs ; l'intelligence de la nation s'y concentre : ce sont comme des assemblées permanentes du peuple ; ce qui s'y décide est accepté des provinces, et le despotisme est de sa nature si fragile qu'une querelle de palais ou une émeute soudaine peuvent du soir au matin changer une dynastie. On peut dominer une capitale par la force ; il est naturel que des conquérants le tentent. Un palais fortifié, une garnison étrangère, sont des moyens à l'usage des empereurs chinois : ces moyens, toutefois, laissent à désirer; ils ne sauraient être employés seuls. et presque toujours la recette romaine est concurremment appliquée. La recette romaine, c'est l'entretien de la canaille aux frais du trésor public. L'ancienne Rome a nourri de la sorte jusqu'à trois cent cinquante mille fainéants, et les mendiants de la Rome pontificale ne sont qu'un héritage des vestales, du sénat et des Césars. Les Turcs, dont l'esprit est peu éveillé, ont senti cependant que le pain ne devait jamais être cher à Constantinople. Deux hommes, du rang de gouverneur général, sont en Chine chargés de veiller sur l'approvisionnement de Pékin. Montrer au peuple de la capitale des histrions pour qu'il n'aperçoive pas la comédie politique, lui remplir la bouche pour qu'il ne puisse crier, voilà le secret des Césars, des souverains turcs et des souverains chinois. La province peut être affamée, écrasée d'impôts, il importe peu qu'elle se soulève ; mais il faut que la capitale soit contente : c'est de son bon plaisir que le prince tient sa vie. Tout despote est un condamné à mort qui se pourvoit perpétuellement.
Le palais impérial, avec ses jardins et ses enceintes successives, est une véritable ville qui a son gouvernement et son peuple. Le clan impérial y est presque entière-
ment réuni ; il y vit soumis à l'inquiète surveillance d'un conseil dit de Ts^n-jen fo ; une noblesse illusoire, et dont les titres décroissent à chaque génération, est conférée à tout ce qui naît dans la famille ou l'entourage impérial ; et des allocations qui peuvent s'élever à 500000 francs, mais ne dépassent habituellement pas 500 francs par 'an, sont accordées à ces premiers sujets de l'empereur, qui sont en même temps
voiture de la coun. — GRAVURE chinoise.
ses plus misérables esclaves. Quelques places lucratives, dans la douane par exemple, peuvent leur être données; en général, cependant, on les retient à Pékin et on les déconsidère, afin de leur ôler toute influence et toute audace.
Les cours asiatiques avaient servi de modèle à celles du Ras-Empire ; il est donc tout naturel que la Chine nous offre le même spectacle que Ryzance et Stamboul.