‹ Mémoires sur la ChineChapitre 20 sur 220 · LA PRISON DU IHEX-PS · texte numérisé non relu

LA PRISON DU IHEX-PS

doits en Mongolie, avec le mince espoir d'atteindre un jour la Sibérie, cauchemar de tant d'autres, devenue pour nous la terre promise. Je me voyais regagnant la France, après trente années d'un pareil exil, ayant presque oublié ma langue, mendiant mon pain, trouvant ma maison vide, méconnu de ceux de mes amis qui seraient encore vivants. Je me rappelais cette figure émouvante du colonel Cbabert tracée par la plume de Balzac , et je craignais de fournir aux romanciers futurs la matière d'un récit analogue.

J'ignore où l'on nous mena pendant la nuit. J'ai eu depuis quelque lieu de croire que nous fûmes conduits au palais que l'empereur occupait hors la ville , palais auprès duquel on rencontra depuis des effets ayant appartenu à d'autres prisonniers qui y avaient subi d'horribles tortures. Vers le point du jour, nous franchîmes une muraille élevée , épaisse , flanquée de tours. La longueur de la route que nous avions faite depuis Tk5 tmes me fit d'abord penser que c'était la grande muraille. Des deux côtés , le large chemin cjue nous suivions était bordé d'arbres, de jardins, de maisons basses, de baraques, de boutiques, de ya-mons et de pagodes ; tout cela, jeté comme au hasard, sans ordre et sans suite, ne présentait guère à l'esprit l'image d'une grande ville, mais plutôt celle des abords de quelque résidence impériale. Une foule plus compacte et plus bruyante que toutes celles que j'avais vues jusque-là grouillait autour de nous. Pendant cinq heures, ce théâtre et ces personnages ne changèrent point. Nous avions franchi une nouvelle enceinte, et il était à peu près dix heures du matin quand, arrivés devant quelque chose qui ressemblait à l'entrée d'un ya-môn , on m'enleva de dessus la charrette, toujours à l'aide des mêmes procédés. On me fit traverser plusieurs cours; mes liens furent enlevés ; on me mit les fers au cou, aux pieds et aux mains; puis l'on me porta plutôt que l'on ne me conduisit jusqu'au seuil d'une petite chambre aussi sale que peut l'être une chambre chinoise , au fond de laquelle trônait un mandarin à bouton bleu foncé. « A genoux ! me dit-il. — A genoux! cria son entourage. — Je suis mandarin français , répondis-je , je ne dois point m'agenouiller. » Ceux qui me tenaient par les bras me lâchèrent, et ne pouvant me tenir debout, dans l'état d'épuisement où j'étais, ce n'est point à genoux, mais à plat ventre que je me trouvai. On me demanda mon nom, je le donnai; on me demanda mon emploi et mon rang, je répondis que j'étais mandarin civil du quatrième rang. L'ordre fut alors donné de nouveau de me mettre à mort. De mauvais sabres furent aiguisés ; puis, précédé et suivi des gens qui en étaient armés, je fus conduit dans une petite cour où mon cortège s'arrêta. Je me crus alors autorisé à adresser une demande au mandarin à bouton blanc qui m'avait mené là. Je lui demandai de me faire donner de l'eau : depuis vingt-quatre heures je n'avais ni bu ni mangé . et depuis vingt heures je subissais une torture permanente, aggravée à chaque village que je traversais par des

hommes, ou plus souvent des enfants, qui venaient arroser de nouveau mes liens, les tirer ou les tendre, en glissant dessous des pierres ou des morceaux de bois. Le mandarin me fit donner une tasse d'eau; puis lui et ses estaflers me quittèrent.

Une soixantaine d'individus m'entouraient, les uns vêtus un peu plus mal que la classe moyenne ne l'est en Chine, les autres mal couverts de haillons abjects et comme moi chargés de fers. Quelques hommes coiffés de chapeaux d'été à floche rouge me soutenaient ; ils me permirent de m'asseoir, puis de m'étendre sur la terre. Je pus alors ramener mes mains sur ma poitrine et les regarder : elles étaient gonflées,

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