‹ Mémoires sur la ChineChapitre 23 sur 220 · LES CONDAMNES · texte numérisé non relu

LES CONDAMNES

\ isiter les mosquées. Il me demanda ensuite combien nous avions de troupes marchant sur Pékin et combien de temps nos troupes avaient mis pour venir d'Europe. Je lui dis que nous avions 20 000 hommes en marche (1). qu'ils s'augmentaient de fréquents renforts , et que le trajet d'Europe en Chine s'effectuant en deux mois . nous aurions bientôt ici 60000 hommes tant chrétiens que musulmans. La mention des musulmans lit l'aire une grimace à mon interrogateur : aussi, bien qu'il m'eût parfaitement compris , se tourna-t-il vers ses deux acolytes pour leur dire qu'il ne pouvait comprendre un mot de ce que je venais de lui dire. Ceux-ci déclarèrent immédiatement qu'ils ne comprenaient rien non plus. On me questionna sur le nom et le rang des généraux, des ambassadeurs, etc. On me dit que pour un mandarin de rang élevé je n'étais pas très-bien vêtu. Je fis observer que mes vêtements d'étoffe blanche étaient déchirés et souillés par le fait de ma capture. Je ne pus m'empêcher d'ajouter que peu de jours auparavant j'avais de nombreux domestiques, des bagages considérables, des voitures, des chevaux, des mulets: que l'on m'avait tout enlevé, que l'on m'avait estropié les mains, que l'on m'avait chargé de fers, mêlé à des criminels . bien que j'eusse été pris en plein armistice (2) ; que notre général . agissant d'après d'autres principes , avait , au fort du Peï-xo , rendu leur liberté à 3 600 soldats chinois pris les armes à la main. On me demanda quelle était ma mission, et si je ne tenais pas à la diplomatie.

Je répondis que j'y avais un rang, mais que je n'en exerçais pas les fonctions; que mon souverain m'avait envoyé pour étudier les coutumes de la Chine : que chaque peuple avait sa spécialité; que les Chinois faisaient bien la porcelaine, les Européens fabriquaient bien le verre ; que les Chinois ne pouvaient construire nos

(1) Ce nombre était exagéré. Mon interrogateur semblait le regarder comme trop faible. Le gouvernement chinois savait cependant alors que nous n'avions pas plus de 10 000 hommes près de Pékin. Il m'est encore aujourd'hui impossible de m'expliquer pourquoi les Cbinois me faisaient des questions aussi stupides : il ne semble pas qu'ils fussent si ignorants. Voulaient-ils feindre l'ignorance? Je n'en sais rien. Les Asiatiques raisonnent autrement que nous; leur pensée intime nous écbappe souvent.

(2) Quand le mandarin fut parti, les prisonniers s'approchèrent de moi. « Vous avez fait entendre que vous étiez un honnête homme? me dit l'un d'eux. — Oui, répondis-je. — Eh bien, reprit-il, quant à nous, ce n'est pas la même chose : mon ami que voici a tué son oncle; mon ami que voilà a dévalisé plusieurs boutiques. » Et il continua à me présenter ainsi nos compagnons communs. Ne voulant pas me commettre, je faisais sémillant de ne pas l'entendre ; mais je ne pouvais m'empêcher de rire en dedans de cette parade qui , toute hideuse qu'elle était, me présentait une scène nouvelle de la comédie humaine. Ma captivité me paraissait un rêve, et j'avais sans cesse présents à la mémoire ces vers de Calderon :

Yo sueiio que esloy aqui Destas prisiones cargado , Y soîie' que tu otro estado Mas lisonjero me vi.

montres ni nos machines; que nous leur avions pris le sorgho; qu'eux-mêmes pourraient gagner à nous mieux connaître ; que je me proposais de voyager en Chine non point déguisé comme un conspirateur , mais à visage découvert , avec une suite convenable et accompagné par des officiers désignés par le gouvernement chinois ; que mon but n'avait rien de caché ni de criminel, et que ma mission, si elle était bien comprise par ceux qui gouvernaient le Céleste Empire, leur serait peut-être même plus utile qu'elle ne pourrait peut-être l'être à mon propre pays. Le mandarin dit que les explications que je venais de donner montraient un homme intelligent. Il me demanda si je fumais l'opium. — Je lui dis que non. — Ce que je pensais de cette pratique. — Que je la regardais comme mauvaise. — Pourquoi alors je vendais de l'opium. — Que je n'en avais jamais vendu; que l'on n'en récoltait pas dans mon pays; que les Français n'en faisaient pas le commerce.

Le quatorzième jour après mon entrée au men-ps , on me conduisit devant un nouveau mandarin à bouton bleu clair, qui s'exprimait avec beaucoup de politesse. Il me dit qu'il regrettait qu'on m'eût traité d'une façon peu convenable , que je le serais mieux à l'avenir; que j'allais être le prisonnier du Wah-ye, que j'allais être conduit au Kao-myao. Il fit enlever mes fers et me fit monter en voiture. Je traversai de nouveau la ville tartare; j'en franchis l'enceinte, et, suivi d'une foule compacte mais silencieuse, j'atteignis le Kao-myao, où j'avais été précédé la veille par MM. Parkes et Loch ; les trois soldats et le Sikh dont j'ai parlé plus haut y furent menés deux ou trois jours plus tard. J'y fus placé seul, dans une petite chapelle de côté, ornée de quelques idoles , renfermant un cercueil enveloppé de papier peint et proprement meublée pour me recevoir; j'étais servi par deux gardiens.

<,Qué es la vida? un frenesi.

iQué es la vida? una ilusion, Una sombra, una ficcion.

Y el mayor bien es pequeiio , Que la vida toda es sueno,

Y los sueîios sueno son.

(Je rêve que me voici chargé de fers ; j'ai rêvé que je me voyais plus heureux. Qu'est-ce que la vie? Un délire, un fantôme, un mensonge. Et la plus haute fortune est bien petite, car la vie est seulement un songe, et les songes mêmes sont un songe.)

Je suis loin aujourd'hui de regretter ces quelques heures d'épreuve ; je crois qu'elles m'ont rendu meilleur. Le choix de la société n'était pas sans doute excellent ; il n'aurait rien valu s'il s'était agi de former la jeunesse. Ce n'est pas même une conclusion morale que celle où j'arrivais peu à peu d'aimer d'autant plus les criminels que je voyais davantage les juges ; mais dans le rapprochement odieux qui m'était infligé, comme dans la misère que je subissais, il y avait une médication morale puissante : je faisais la cure de l'orgueil. Dans quelque situation que je puisse voir un homme, il me serait difficile de ne pas me rappeler que la misère nous menace tous, et que les chaînes vont à toutes les mains. Évidemment l'école par laquelle Cervantes a passé ne saurait être une mauvaise école.

KAO-MYAO. 51

Dès le lendemain de mon arrivée au Kao-myao , le mandarin qui m'y avait fait conduire vint s'informer de la façon dont je m'y trouvais. Il me dit que je pouvais demander ce que je voulais, comme du tabac... Je ne demandai rien, quoique la privation du tabac me fût désagréable : il m'envoya des vêtements chinois ; l'on m'en revêtit après m'avoir enlevé les miens, que je gardais depuis quinze jours souillés de toute sorte d'ordures et remplis de vermine. On ne songea pas à prendre soin de mes plaies. Sous le rapport de la nourriture, j'étais aussi bien traité que je l'avais été cbez Tcbang. mandarin de première classe, chez qui je demeurais à Tyen-tsin, ou que j'aurais pu l'être vivant à mes frais à la chinoise. En me levant, on m'apportait une sorte de semoule sucrée; dans le jour, on me servait des fruits et des gâteaux. Mes deux, repas se composaient également de six bors-d'œuvre et de huit plats, deux grands et six petits : canards bouillis, jambon aux choux, viandes de mouton et de bœuf, estomacs de poissons, holothuries, haricots verts, etc.

Dans ma nouvelle prison, je fus visité deux fois par un mandarin de second rang, ancien yue-xaé de Canton, nommé Xen-mi. Il fut pour moi d'une politesse extrême, m'apporta quatre corbeilles de magnifiques fruits et de gâteaux excellents. Il m'annonça que je serais bientôt libre. Je le remerciai froidement, pensant bien que ces bons offices n'avaient d'autres motifs que la peur. Il m'invita à écrire au camp pour demander des effets et faire savoir que j'étais bien traité; je finis par céder à ses instances , et. à l'aide d'un pinceau placé dans ma bouche , je traçai quelques mots pour demander quelque argent que je voulais donner à mes gardiens, et des effets; j'ajoutai que j'étais bien traité depuis deux jours. Cette lettre fut montrée à M. Parkes et ne fut point envoyée (1). Il y avait sept jours que j'étais au Kao-myao, quand un

( I ) Dans un travail intitulé l 'oyage a Pékin, par M. de Kéroulée, j'ai trouvé deux passages que je ne pouvais laisser sans réponse :

« Avec celte dépêche se trouvaient deux lettres : l'une de M. Parkes, l'autre de M. d'Escayrac. Ces deux pri- » sonniers annoncent qu'ils sont bien portants et sont traités avec la plus grande humanité; que, du reste, le » prince Kong est animé des meilleurs sentiments et ne désire rien tant que la paix : tout ceci est écrit en chinois «par ces messieurs qui savent la langue. »

« Mais, au bout de quelques jours, M. d'Escayrac quitta momentanément sa prison pour paraître devant un » haut personnage : on le traita là avec assez de bienveillance, et c'est alors qu'on lui fit signer la lettre trans- « mise aux ambassadeurs, on se le rappelle, pendant notre séjour à Pa-li-kyao. »

Ayant pris connaissance de ces passages, j'adressai à M. le baron Gros, ambassadeur de France en Chine pendant la guerre, une lettre par laquelle je le priais de vouloir bien reconnaître qu'il n'avait reçu de moi aucune lettre pendant son séjour en Chine. Il eut la bonté de m'envoyer de suite, en m'autorisant à en faire l'usage que je jugerais convenable, la réponse suivante :

» Monsieur le comte, » J'ai reçu hier au soir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me faire savoir que dans un

matin, au moment où je venais de me lever, un vieux gardien, grand fumeur d'opium , mais fort bon homme , m'ayant frappé sur l'épaule , me dit à l'oreille : « Je suis votre ami et je suis content de pouvoir vous dire qu'aujourd'hui , après déjeuner, vous serez mis en liberté. » Vers les deux heures, Xen-iui vint m'annoncer officiellement que j'allais être conduit auprès des miens et m'invita à monter en voiture. Je lui demandai si mon lettré et mon domestique seraient mis en liberté; il nie répondit par des paroles vagues : il était inutile d'insister auprès de lui. On m'avait rapporté mes effets; ils n'avaient point été lavés. Je les revêtis néanmoins, ne voulant rien garder qui me vînt des Chinois. Je partis; plusieurs autres voitures précédaient ou suivaient la mienne. La populace remplissait les rues, pareilles à celles que j'avais traversées déjà. Pékin n'est qu'on immense village. Le général Ignatieff, ambassadeur russe , qui en a fait le plan , pense que sa population est au plus de 600000 âmes. La foule était évidemment hostile, mais peut-être plus encore aux mandarins qu'à nous-mêmes. Les agents de police l'écartaient à coups de fouet. Nous franchîmes les portes de la ville : nous longeâmes les murs , trouvâmes un petit faubourg à l'extrémité duquel on nous arrêta devant une petite pagode (1). Un Européen, descendu d'une autre voiture, vint me demander mon nom : il me dit qu'il était M. Loch, secrétaire de lord Elgin (2), et m'engagea à entrer dans la pagode, où je verrais M. Parkes et où une collation nous attendait. Je le suivis. M. Parkes était

» ouvrage qui a paru sous le titre de Voyage à Pékin, par M. de Kéroulée, etc., il est dit que vous auriez, pen- » dan t votre captivité en Chine et à la requête des Chinois, signé un document transmis aux ambassadeurs n pendant leur séjour à Pa-li-kyao, et vous me faites observer, avec raison, que rien de semblable n'a eu lieu. » car je n'ai reçu, ni pendant votre captivité, ni pendant la campagne de Chine, aucun document porlant votre » signature.

» C'est M. Parkes qui a écrit à lord Elgin, mais en chinois; et, pour constater son identité, il a signé sa lettre » en caractères européens, en intercalant dans son paraphe la phrase qui suit : Tout ceci m'est dicté; Loch est » arec moi. Dans cette lettre, M. Parkes déclarait qu'il était bien traité; il faisait l'éloge du prince Kong et » demandait des effets et du linge, et c'est en lui envoyant quelques mouchoirs qu'on a répondu à sa lettre en » brodant à leurs angles et comme marque du linge ce qu'on voulait lui faire savoir. C'est, si je ne me trompe, « lord John Hay qui a servi de secrétaire en brodant ce que l'ambassadeur lui dictait.

n Recevez, etc.

» Baron Gros. »

Paris, i octobre 1861.

.le devais à sir Harry Parkes de montrer combien il avait été loin lui-même de commettre un acte de faiblesse : il se montra plus fin que les Chinois. Je dois ajouter à ce que l'on vient de lire que la langue employée à une communication secrète qui demandait de la brièveté et des signes peu apparents fut l'indoustani.

(1) L'ordre de nous mettre à mort était attendu d'un instant à l'autre. Le prince Kong, qui en avait indirectement connaissance, en devança l'arrivée pour nous rendre, ce qu'il n'eût pu faire plus tard.

(2) M. Loch est aujourd'hui gouverneur de l'île de Man.

RETOUR Al CAMP.

pâle et fatigué : il avait évidemment beaucoup souffert; c'est sous le pavillon parlementaire même qu'il avait été traîtreusement pris (1). Nos soldats, s'approchantde moi. me demandèrent avec anxiété ce qu'on allait encore l'aire deux. « Mes enfants, leur dis-je. vous êtes libres: nous touchons aux avant-postes anglais. » Ce fut alors une scène indescriptible, un embrassement général. Notre Sikh, qui était là aussi, nous embrassa tous sans savoir de quoi il s'agissait (2).

Un mandarin d'un rang inférieur fut chargé de nous remettre au général en chef de l'année anglaise. Quelques minutes plus tard, quatre habits rouges et quatre baïonnettes anglaises se dressaient devant nous. A cette vue , je sentis mon cœur inondé de joie. Ces quatre baïonnettes que je voyais se refermer derrière nous, c'était la porte de ma maison, et derrière celle porte, ma famille, mon pays, mes amis, et cette armée française si chère à tous ceux qui ont partagé, ne fût-ce qu'un instant, ses rudes labeurs et ses nobles aspirations.

La bienveillance et la sympathie touchante avec lesquelles moi et mes compagnons d'infortune fûmes accueillis par lord Elgin (3). le général Hope Granl et leur entourage, ne s'effaceront jamais de mon souvenir.

En arrivant le lendemain au camp français, je me présentai d'abord au général en chef, qui me reçut avec une extrême bienveillance. Je lui lis un premier rapport verbal, et je dictai, le lendemain, un rapport écrit que je lui présentai et qui fut, avec les quelques développements que j'y pus ajouter avant le départ du courrier, publié

(1) Retournant au camp, il avait déjà franchi les lignes tartares et se trouvait en sûreté quand la trahison

éclata. Sans un instant d'hésitation, il repassa les lignes ennemies et vint porter aux traîtres sa protestation en leur livrant sa vie. Il a, depuis l'expédition, été nommé commandeur du Bain, et s'appelle aujourd'hui sir Harry Parkes.

(2) Dans un récit de ma captivité, je lis :

« Entre tous, M. d'Eseayrac fut le pins maltraité. Les tortures morales et physiques avaient réagi sur lui au « point de lui faire perdre cette force morale et cette énergie si frappantes chez lui. Au moment ou il rencontra » les premiers Européens, la voix lui manquait; ses yeux étaient hagards; il ne reconnaissait plus personne. »

Je ne reconnus sans doute pas les premiers Européens que je vis, MM. Loch et Parkes, parce que je les voyais pour la première fois; mais ils purent s'apercevoir que je n'étais pas devenu muet. Je ne pense pas que lord Elgin , sir Uope Grant et son état-major, avec lesquels je dînai ce soir-là , non plus que le commandant Reboul, qui voulut bien , à mon arrivée au camp anglais, écrire sous ma dictée quelques mots destinés à ma famille, se soient aperçus de ce que la voix me manquait et de ce que mes yeux étaient hagards. Ce dont ils ont pu s'apercevoir est que j'avais les mains en mauvais état et que j'étais couvert de très-sales haillons. Aussi quand M. Parkes, me présentant à lord Elgin, m'appela ce gentleman, je ne pus m'empécher de rire et de faire observer à l'ambassadeur qu'il ne fallait pas méjuger seulement d'après ma tenue.

(3) Lord Elgin vient de succomber au climat de l'Inde. Il est mort comme il avail vécu, en travaillant pour sou pays.

dans le Moniteur; c'est le récit qu'on vient de lire. J'eus le plaisir de revoir aussi mon frère, auquel, avec une admirable délicatesse de sentiments et une singulière habileté, ses camarades avaient caché presque jusqu'au dérider moment ma captivité. Le général Collineau, qui est mort depuis, fut un des premiers que je vis. Peu sensible de sa nature, il se montra joyeux de me revoir. « C'est Dieu, me dit-il, qui vous a sauvé; nous n'en étions pas capables. » Je reçus les félicitations de bien des amis auxquels je ne pouvais serrer la main. Je fus demander un asile aux médecins, dont les soins m'étaient nécessaires, et par lesquels je fus reçu et traité comme un frère.

Un de mes domestiques avait pu se sauver de Tsiï-luies et regagner le camp ; il me raconta comment on avait attaqué et pillé ma maison, tué un soldat et un Chinois chrétien à mon service, arrêté les autres. Il me dit aussi que les voituriers et muletiers avaient été seulement pris pour le service de l'armée chinoise, et n'avaient point subi de mauvais traitements. Mon domestique avait déjà, raconté tout cela; mais les interprètes l'avaient mal compris : la résistance très -courageuse de mon soldat m'était attribuée, et l'on avait ajouté que j'avais été transporté à Pékin suspendu à un bambou par les pieds et les mains, ce qui fort heureusement n'était arrivé à personne. Mon lettré et un de mes domestiques étaient encore prisonniers : je n'avais qu'une pensée, les arracher à cette captivité qui ne pouvait se terminer que par la mort. J'y mis tous mes efforts : ce fut difficile et long; enfin, le général en chef me les fit rendre. Ils avaient bien souffert : la misère et le froid des nuits faisaient déjà des vides dans la prison ; quelques détenus avaient exprimé le vague espoir de voir tomber leurs fers si la ville était prise; on en avait exécuté plusieurs; on avait, d'un autre coté, mis en liberté beaucoup de Tartares, afin de les incorporer dans la milice de la ville. J'aurais donné beaucoup pour ouvrir ces prisons, pleines de criminels, mais de criminels qui m'avaient montré plus de sympathie et donné plus de soins qu'on n'en peut souvent espérer des hommes dont la vertu môme parait la devise. Ne pouvant les rendre libres, je cherchai à leur faire parvenir quelques secours ; je ne sais s'ils les auront reçus. Je n'osai rentrer moi-même dans la prison : j'y rentrerais facilement aujourd'hui ; mais alors il ne me semblait possible de la revoir que pour y mettre le feu.

J'appris alors ce qui s'était passé depuis ma capture (1). Pendant que moi et mes

(I) Au moment do la trahison de Toufi-tcheou, le gouvernement chinois, fidèle à ses anciennes habitudes, avait mis nos tètes à prix à raison de 50, 100 et 500 onces d'argent pour les tètes de soldats indous, de soldats blancs et d'officiers. Cette offre criminelle et inepte n'avait produit aucun résultat, non plus que l'invitation, adressée à nos domestiques et coulis chinois, de s'enfuir après avoir coupé nos tètes, opération à laquelle ils n'étaient nullement disposés, et qui présentait quelques difficultés d'exécution auxquelles le gouvernement chinois ne s'arrêtait pas.

Le prince Kong avait écrit au baron Gros, le 12 octobre 1860 :

« J'ai l'honneur de faire savoir à Votre Excellence que j'avais donné des ordres pour que l'interprète de votre

DERNIERS COMRATS. 55

compagnons étions faits prisonniers, notre armée se trouvait à Kyan-kya-wan . en face des Tartares. presque entourée, compromise, et par un irrésistible élan victorieuse. L'ennemi vaincu se reformait , et , quelques jours plus tard , à Pa-li-kyao . nous disputait encore le passage : il était écrasé (1). Nos armées arrivaient devant Pékin, tournaient la ville: en châtiment de la trahison, livraient aux flammes le palais qui avait vu le martyre de nos camarades et que l'empereur terrifié venait de fuir. On a condamné en Europe le pillage et l'incendie de ce palais; je n'y étais point, et je regrette ce qui s'est passé: mais ce sont ces actes violents qui non-seulement ont fait tomber les chaînes des prisonniers, mais encore ont ouvert les portes de Pékin. Nous finies semblant de vouloir battre en brèche les murailles de celte ville qui nous arrêtait aux approches d'un hiver de Russie, et pouvait faire prévoir une lutte interminable, un siège sans munitions et sans vivres, ou une retraite glacée ; mais ce ne sont pas nos petits canons regardant innocemment ces grosses murailles (2), c'est notre audace, c'est le sanctuaire impérial déshonoré qui ont fait fléchir devant nous l'orgueil de l'empire et mis fin à la guerre.

« noble empire, d'Eseayrae . fût traité avec égards, et que mon intention, après avoir réglé à l'amiable avec " lui tout ee qui est relatif à la signature de la convention, était de renvoyer de suite, et d'une façon conve- » nable, vos compatriotes détenus. N'était -ce pas là une marque de grande bienveillance pour votre noble ii empire? »

Je n'ai pas vu le texte chinois de ce document ; mais il est facile de deviner que le mot touiï-sô, qui signifie agent délégué mandataire, et. dans le chinois des interprètes, traducteur, a été rendu à tort avec cette signification. Les Chinois ne m'ont jamais pris pour un interprète. Quant à l'absurde prétention de traiter avec un prisonnier, objet en vue duquel ils me nommaient ambassadeur, je n'en avais pas entendu parler, et je n'avaispoint vu le prince Kong. J'ajouterai que ce que le traducteur a rendu par voire noble empire, kwei kwo, parce que kwei veut dire noble, et kwo, empire, royaume, État, signifie simplement votre empire, votre État ou votre pays : on ne s'exprime jamais en d'autres termes. Deux vagabonds qui se rencontrent pour la première fois à la porte d'un cabaret se demanderaient de même leur noble nom, kwei sin. Ces communes formules, traduites à la façon des interprètes, ne peuvent manquer de donner une forme décevante aux documents les plus clairs.

(1) Prisonnier, je n'ai point assisté à ces combats. Ailleurs je ne combattais point, mais j'ai vu. Je sais ce qu'est la guerre ; je l'ai suivie un peu partout : dans le Soudan et en Syrie, à Rome et en Lombardie. On me croira donc si je répète que la lâcheté des troupes chinoises est une de ces fables convenues dont se compose beaucoup trop l'histoire. Ces troupes nous étaient inférieures par la lactique et les armes; par celles mêmes que l'homme reçoit de Dieu ; par la plus puissante, le cheval. Les dragons anglais devaient culbuter cette faible cavalerie; nos canons devaient l'achever. Le courage était égal : les Mongous avaient le nombre, nous avions la force; nous sûmes vaincre, ils surent mourir. Si du Guesclin revenait, nous le battrions de même, sans que pour cela du Guesclin valût moins que nous. La discipline fait cette différence que mille paysans ne tiennent pascontre cent soldats sortis des mêmes chaumières ; s'il en était autrement, nous n'aurions pas d'armées permanentes

(2) Les murailles de Pékin, hautes de 53 pieds, épaisses de 50 pieds à leur base et de 30 à leur sommet. sont égales à ce qu'étaient celles de Tyr, d'après Arrien : celles de Ninive , d'après les anciens et d'après M. Layard, étaient beaucoup plus hautes et plus fortes.

Ce palais que je n'ai point visité, mais dont j'ai vu les plans et les dessins, était moins un palais qu'un assemblage d'habitations de toute espèce répandues sur un vaste espace, semé de jardins, de collines, d'arbres et d'étangs. Les Français, les Anglais venus un peu plus tard , s'emparèrent de ce que contenaient quelques salles (1). Le temps et les voitures manquèrent pour enlever toutes ces collections qui eussent fait nos musées si riches. Le butin fut, en réalité, peu de chose; les illusions le grossirent, et la malveillance s'empara des naïves vanteries de la première heure pour attribuer des trésors à des soldats qui avaient ramassé de vieilles montres ornées de fausses perles, ou à des officiers chargés de vieux pots ou d'albums dé-

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