RÉGIME FRANÇAIS
arts ; il encouragea les sciences : il prélendit faire naître des inventions et des chefs— d'oeuvre sur une couche de circulaires et de primes.
L'État se fit maître d'école; Lycurgue l'avait été. Un système étant donné, il paraissait utile de former une génération qui pût le goûter. Une persévérance supérieure à tous les échecs continue cette tentative.
Si avant la révolution, en effet, les prêtres, maîtres de l'enseignement, avaient élevé Voltaire et formé des républicains, ils trouvèrent dans ceux qui les remplacèrent des émules de leur succès. La république enseigna les droits de l'homme et la résistance à l'oppression à cette génération qui vécut sous l'empire. L'empire apprit l'exercice à des enfants qui, devenus hommes, suivirent les processions ou louèrent la liberté. La restauration prêcha l'amour du trône et le respect de l'autel ; ses élèves renversèrent l'un et désertèrent l'autre : la banqueroute fut complète. Mais l'État, semblable à ces négociants qui spéculent avec l'argent d'autrui, ne se découragea pas.
Un zèle indiscret va jusqu'à s'abriter de l'exemple de ces fautes que nul n'a pu encore commettre sans se perdre. Il faut qu'on ait enfin le courage de le dire. L'Université de France, qui a vu marcher à sa tête les plus grands esprits de ce siècle, succombe à la fausseté de sa situation. Elle ne peut enseigner l'histoire de ce temps sans que le sentiment public s'en offense; car l'État n'est pas impersonnel : l'histoire est le procès des rois ; leurs ministres n'y sont point juges. S'ils y pouvaient nommer des juges, il faudrait au moins qu'ils fussent inamovibles. L'Université décline, et le niveau de tous les enseignements décline du même coup, car nul n'est aujourd'hui contraint de faire mieux. L'industrie a pour juger et récompenser le mérite le critérium du bénéfice. L'État n'échappe au népotisme qu'en primant l'ancienneté : ainsi la médiocrité triomphe, et le mérite méconnu se retire. Combien d'hommes ont quitté les rangs de l'Université de France qui, s'ils fussent nés Anglais ou Allemands, seraient aujourd'hui la gloire des universités de leur pays!
11 faut la liberté des maîtres: il faut aussi celle des élèves. La jeunesse anglaise, libre dans ses écoles et responsable d'elle-même, apprend à se jouer de toutes les difficultés de la vie, tandis que la nôtre, cloîtrée, menée en lisières, coulée dans le même moule, bourrée de nomenclatures, ignorante du monde, s'effraye de ce qui est difficile, s'étonne de ce qui est lointain, et quand elle fait un rêve, rêve l'esclavage du phalanstère.
Ce n'est pas dans leurs écoles, ce n'est pas dans leurs communes, gouvernées pardessus leurs têtes, que les Français peuvent apprendre comment on fonde des Amériques. Dans la république, dans les formes diverses de la monarchie, ce qu'ils aperçoivent toujours, c'est l'omnipotence de l'État dominé par quelque parti. Les révolutions les plus sanglantes n'ont encore changé que de vaines formules. Y en
aura-t-il une nouvelle moins bruyante et plus vraie? Pourquoi pas? L'Empereur est fort; le passé n'est point son œuvre. Sa main a secoué déjà plus d'une barrière vermoulue ; elle a semé nos promenades de ileurs qu'on n'a point arrachées, comme le prédisaient des gens timides. Notre peuple est plein de respect, mais difficile à passionner pour d'augustes infortunes ; la république n'a pour elle que le culte platonique de quelques sages et les transports indiscrets de quelques fous. Confiante en celui qu'elle a choisi , la France lui demande une confiance égale ; elle voudrait , appelée à se gouverner davantage elle-même, voir sa nouvelle dynastie défier l'avenir du haut d'un trône vraiment irresponsable, à jamais populaire.
Mais en attendant que la liberté fasse naître les pionniers de la France, et tandis que le pays hésite, le devoir de ceux qui le gouvernent est d'agir, d'intervenir dans les grands débats qui divisent le monde et de réserver à la France une place dans les champs nouvellement ouverts.
C'est parce qu'il comprenait ce devoir que le gouvernement du roi Louis-Philippe envoya en Chine l'ambassade Lagrené, qui renoua dans ce pays la chaîne d'une tradition rompue.
C'est parce qu'il comprenait ce devoir que l'empereur Napoléon III envoya en Chine, pour combattre et vaincre aux côtés de l'armée anglaise et bien près des frontières russes, cette armée dont je m'honore d'avoir suivi le drapeau. Mais pour que la tâche entreprise par le gouvernement de la France puisse être menée à bonne fin , il faut que ce gouvernement soit bien servi.
Tandis, cependant, que la Russie qui a des écoliers à Pékin, tandis que l'Angleterre, emploient des hommes familiers aux choses asiatiques, on voit nos agents, sans études préliminaires sur le pays et le peuple à côté duquel ils vivent, s'en tenir écartés le plus qu'ils peuvent, et l'on est tenté de se demander avec eux dans quel but la France leur impose cet inutile et cruel exil.
Dans l'excellent roman de Hope, Anastase ou les Mémoires d'un Grec, Anastase, devenu valet de place à Constantinople , montre à des Allemands une grande maison. « Voilà, leur dit-il, la demeure de l'internonce d'Autriche, l'homme qui connaît le » mieux la politique des Turcs, car il est abonné à la gazette de Leyde. » II y a malheureusement encore des internonces qui ne connaissent l'Asie que par ce qu'en rapporte quelque gazette de Leyde ou ce que leur racontent quelques parasites (1).
( I ) Je désire qu'il soit bien compris que je n'ai ici l'intention de critiquer aucun agent en particulier. Je m'empresse, d'ailleurs, de reconnaître que parmi ceux qui nous représentent au loin, il y en a de fort distingués, de profondément versés môme dans la connaissance du pays dans lequel ils se trouvent. Malheureusement ils sont en très-petit nombre, et ne sont pas toujours les plus appréciés.