‹ Mémoires sur la ChineChapitre 30 sur 220 · INFÉRIORITÉ DES FRANÇAIS. 7Î · texte numérisé non relu

INFÉRIORITÉ DES FRANÇAIS. 7Î

est sans vues élevées, si notre nation n'est pas représentée dans ces cités nouvelles qui s'élèvent au loin, ce n'est pas à l'Angleterre qu'il faut nous en prendre, c'est à nous-mêmes. La Chine est neutre comme le commerce ; ils sont également accessibles à tous les enfants de l'Europe. L'audace et le travail de quelques-uns ne sont point un attentat contre la paresse et la timidité des autres.

D'où vient cette infériorité du peuple français, si grand jadis par les idées, si grand toujours par la guerre, si grand même à une certaine époque comme colonisateur? Ce peuple a-t-il reçu du ciel moins d'initiative, moins d'habileté qu'un autre?

Celte infériorité vient de nos lois et de notre éducation ; elle est le fruit plein de cendres de ce savant système et de toutes ces belles choses dont on ne parle jamais sans ajouter que l'Europe nous les envie.

Deux peuples presque pareils, le peuple anglais et le peuple français, occupent l'occident de l'Europe. Formés du mélange des Celtes et des Germains, ils furent instruits par les mêmes Romains et gouvernés longtemps par les deux moitiés d'une même noblesse. Ils avaient le même génie, le même amour de la liberté : la différence de leurs frontières fit la différence de leur histoire. Les Anglais avaient pour fossé l'Océan; leurs rois furent désarmés, le peuple fut son maître. Les Français, sans remparts du côté de l'est et du nord, pressés entre de puissants voisins, se firent une muraille de soldats et se plièrent à la dictature. L'Angleterre connut l'état de paix, la France subit l'état de siège (1).

Tout le continent européen se gouverna comme la France; chaque pays devint une armée, chaque prince un dictateur. Pendant des siècles, un système détestable eut

(I) Les comtés du sud sont une autre Normandie; le Lincolnshire, une autre Hollande; l'Ecosse, une autre Norvège : ainsi le continent reparaît de l'autre coté de la mer. L'homme se ressemble aussi : l'Anglais est un Français du nord; l'Irlandais, un Français du midi ; la France n'a guère d'Écossais, parce qu'elle a peu de montagnes. On répète cependant que les Anglais et les Français diffèrent profondément; que les uns respectent la loi; que les autres ne la respectent pas, et sont, ajoutent des voix serviles, indignes de vivre libres.

Je ne m'étonnerais point que le peuple anglais respectât une loi qui est son oeuvre et son bien, puisqu'elle est votée, sous l'œil de la presse et des réunions populaires, par une assemblée issue sans contrainte d'un suffrage presque universel; mais, en réalité, il la respecte surtout parce qu'il la trouve rarement sur son chemin : il peut aller, venir et se réunir, prêcher, imprimer, s'agiter, sans que la loi s'en occupe.

La liberté s'étend même à la misère, et c'est pourquoi les malheureux affluent à Londres. Ils y viennent de l'Irlande, de tout le continent, de la Sicile même : l'italien est la seconde langue des rues de Londres. Londres est un grand banquet dont les miettes sont à tous; il n'y a point de prison pour ceux qui les ramassent. Toutes les industries de la rue sont libres de la police et du fisc : un capital de 50 francs, mis à quelque boutique ambulante, assure un revenu journalier de cinquante sous; et, comme il n'y a point d'octroi, le pauvre déjeune pour 10 centimes (café, pain et beurre) et dîne pour 45 centimes (soupe, bœuf, légumes, pudding). Aussi, tandis que l'ouvrier est souvent républicain, l'arabe des rues, le cynique, est satisfait et conservateur. Vivant au jour le jour, la moindre maladie peut entraîner pour lui la famine; mais, en général, il n'a faim que quand il a eu trop soif.

pour correctif la faiblesse d'une organisation barbare. La tyrannie fut tempérée par l'impuissance et la pauvreté des rois, la désunion des nobles, l'insubordination des satellites, l'absence des chemins.

Soudain venue de l'Angleterre, de la Suisse, de l'Amérique, une loi nouvelle fut acclamée par la France altérée de justice, avide de liberté, plus grande en ce seul jour que par toute son histoire.

Les principes nouveaux ont, pour notre pays, une date, 89 : d'autres pays les ont connus plus tût, d'autres les connaîtront plus tard; leurs ennemis eux-mêmes les déclarent immortels; seulement ils sommeillent, et longtemps on put croire qu'ils avaient succombé sous les violences de la révolution. Ceux, en effet, que nous avions pris pour des sages, parce qu'ils condamnaient quelque ancienne folie, voulurent nous imposer les rêveries de l'école , nous courber sous des lois que Sparte à demi sauvage n'avait pu supporter. La France s'émut, l'Europe se souleva, les imprudents périrent; une tempête emporta leurs systèmes, mais leur despotisme resta survivant à tous les changements de personne ou de dynastie, traversant sans encombre toutes les barricades, toujours vivant, toujours vainqueur, chaque jour plus fort.

L'antique royauté avait lutté contre ses feudataires, puis été tenue en échec par des nobles, des parlements, des prêtres. Jamais elle n'avait été vraiment maîtresse. La révolution avait tout écrasé, tout terrifié, tout nivelé; puis, avec plus d'orgueil encore que Louis XIV, elle avait assis l'État sur toutes ces ruines ; elle en avait fait le seul seigneur de tout un peuple devenu serf.

L'échafaud avait fait l'unité politique de la France, comme les bûchers avaient fait en Espagne l'unité de la foi. Les jacobins du passé et les jacobins modernes avaient résumé en quelques supplices tous les crimes que les guerres religieuses et civiles firent commettre en d'autres pays. Au lieu de luttes sanglantes, peut-être, mais héroïques et fécondes, ils léguèrent à l'avenir ce qu'ils croyaient être la paix, la soumission muette d'un peuple fatigué.

Ainsi la France, après avoir entrevu la liberté, la voyait disparaître. Le citoyen, la commune, le département, abdiquant à l'envi leur indépendance, venaient demander à l'État des leçons, des ordres ou des aumônes.

En devenant administratif, le despotisme envahissait tous les détails de la vie ; l'État avait l'ubiquité en même temps que l'omnipotence.

Pontife, il avait décrété l'Être suprême; il avait octroyé aux Français l'immortalité de l'âme. Plus tard, il protégea, entretint, reconnut, discuta les cultes et les philosophies; ces problèmes, que l'esprit humain a si longtemps agités, furent tranchés par l'administration à l'aide des lumières qui lui sont propres.

L'État dirigea le commerce, l'industrie, l'agriculture: il inspira les lettres et les

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