‹ Mémoires sur la ChineChapitre 38 sur 220 · RÉPUBLIQUES MARCHANDES · texte numérisé non relu

RÉPUBLIQUES MARCHANDES

seront ces républiques ou les capitales de ces républiques essentiellement marchandes. En dehors du revenu de leurs douanes, qui appartiennent à l'empire, portent sur son commerce, et dont elles ne sauraient, en se détachant de la Chine, se réserver qu'une faible partie, elles ont déjà des revenus municipaux d'une certaine importance. Celui de Hoog-kong, par exemple, est de trois millions. Ces revenus augmentent sans cesse et pourraient facilement être portés au chiffre jugé nécessaire à l'entretien d'un gouvernement et à celui d'une force publique suffisante. On voit que pour faire de Hongkong, de Chang-hai et d'autres villes encore autant de républiques, il suffirait de déclarer que leur conseil municipal est un gouvernement. De si petits Etats, protégés par la reconnaissance de toutes les nations les plus fortes, le seraient encore longtemps par leur faiblesse; ils n'auraient point ces folles convoitises qu'un agent ambitieux instille par lettres à un ministre ignorant. Ménagers de leurs propres deniers, leurs magistrats ne rêveraient point de conquêtes et ne se flatteraient point d'apprendre la guerre auprès d'ennemis qui ne la savent pas. De longtemps au moins ils ne gêneraient pas plus la Chine que ses villes libres ne gênaient l'Allemagne.

Ainsi, par un trait de plume. Tyr. Cartbage, Marseille, Venise, renaîtraient plus grandes à l'autre extrémité de notre vieux monde. Cela se ferait probablement sans guerre, sans qu'aucun peuple européen en souffrit le moindre préjudice. Je ne crois point toutefois, si ces transformations doivent s'accomplir, qu'il soit sage d'en hâter le moment. Tant que conduits, au besoin, par nos conseils, éclairés d'un reflet de nos lumières, les Asiatiques sauront se gouverner eux-mêmes, il sera plus juste et plus prudent de rester leurs hôtes que de devenir leurs maîtres. Les grandes cités européennes de la Chine sont déjà libres et neutres; ni nous ni elles-mêmes ne saurions gagner beaucoup à ce que Hong-kong cessât d'être anglais et Cbang-haï d'être chinois.

Soyons, au contraire, ardents conservateurs. Contenons cette invasion trop soudaine et trop précipitée de l'Europe; tâchons de la retenir assez pour que la Chine ait le temps de se relever un peu, ne soit pas débordée, ne devienne pas le théâtre d'une lutte européenne, ou la proie de flibustiers ravageant le pays et ruinant notre commerce sous le fallacieux prétexte de se combattre.

On a dit et répété que la protection des missions catholiques était en Chine notre principal objet : sur ce point il est bon de s'expliquer. Nous devons, en Chine comme partout, un éclatant hommage à la majesté du Christ, à la sainteté du culte de nos pères ; mais le Christ a refusé l'épée même de saint Pierre ; ni lui ni ses disciples n'eurent besoin du secours des potentats de ce monde qui n'était pas le leur. Livrés à eux-mêmes, Matthieu Ricci et quelques autres jésuites donnèrent à Jésus- Christ des milliers de Chinois : les persécutions n'en ont pas réduit le nombre : nos

démonstrations ne l'ont pas augmenté ; les missions sont ce qu'elles étaient il y a cent ans. Le nouvel apôtre, François-Xavier, patriarche des Indes, avait été débarqué au Japon avec une pompe bien au-dessous de la grandeur de son âme; une nuit il disparut du palais où on l'avait mis : on le retrouva dans un carrefour, prêchant les pauvres et vêtu de leur livrée. Plus tard le même pays, couvert de chrétientés, vit d'autres missionnaires poursuivre une autre gloire et s'appuyer de l'étranger : la croix fut brisée, les chrétientés disparurent, l'Europe fut bannie du Japon. Ce grand exemple s'est renouvelé souvent, et la réaction de l'Europe n'a servi qu'à lui infliger des guerres sanglantes, des dépenses stériles, et l'occupation de quelque cimetière (1).

Sans doute, il parait glorieux de couvrir la croix d'un drapeau ; sans doute, il parait habile de se donner en même temps, dans la milice de cette croix, des agents sans salaire, faciles à désavouer (2).

Catholicisme, cependant, veut dire universel. Ceux qui portent au loin la croix ont pour nation l'Eglise, c'est-à-dire la communion de ceux qui croient et qui prient. S'ils ont une patrie en ce monde, cette patrie est la terre que leurs sueurs et leur sang conquièrent à Jésus-Christ. Quand les jésuites, modèle des* autres missionnaires, abordent à ces rivages lointains, ce n'est point avec la pensée du retour : sans doute, ils n'ont point oublié; sans doute, ils aiment encore les champs de leur enfance, les parents qui les ont élevés, la mère qui les a nourris; mais ils ont quitté tout cela,

(1) Le Moniteur de la flotte nous apprend que dans un journal officiel, publié en chinois à Saigon, il a paru une série d'articles attaquant les superstitions locales, et, entre autres, le culte des ancêtres. Il me semble que le gouvernement devrait montrer plus de réserve, et ne pas engager lui-même une discussion qui a fait jadis expulser de Chine les missionnaires. Nous n'engagerions pas une discussion pareille à Alger; nous avons, sans que cela fût bien nécessaire, ouvert une mosquée à Paris; les Anglais ont hésité longtemps à supprimer dans l'Inde des sacrifices humains, et l'armée indigène s'est soulevée contre eux sur la seule allégation que le papier de ses cartouches était enduit de graisse de porc. Il faut rétablir l'inquisition ou s'arrêter ; car je pense que s'il existait des journaux eochinchinois, on ne leur permettrait pas de répondre au journal officiel, comme les Parsis de l'Inde répondent aux missionnaires anglais. Nous avons vu, en Chine, des missionnaires protestants français qui distribuaient à nos soldats de petits traités. On pouvait leur interdire la fréquentation du camp, mais non celle des rues. Supposons qu'ils cherchent à perdre leur temps avec les Cochinchinois d'une manière aussi peu dangereuse, les en empêcherons-nous? En aurons-nous le droit? Je ne porte aucun intérêt à ces missionnaires, mais j'en porte beaucoup aux principes qui dominent cette petite question, et j'espère que personne ne pensera qu'il y ait deux manières de la résoudre, l'une pour la France, l'autre pour ses colonies. La Turquie entretient, au cap de Bonne-Espérance, une sorte d'évêque musulman dont les ouailles n'entendent guère que l'anglais ou le hollandais; l'Angleterre ne s'en offense pas, bien qu'elle ait dans ce pays des évoques et des églises.

(2) » Je les enverrai prendre des renseignements sur l'état du pays. Leur robe sert à couvrir des desseins

» politiques et commerciaux Ils coûtent peu Ils ne peuvent compromettre le gouvernement. » (Opinions

tle Napoléon recueillies par un membre de son conseil d'État; Firmin Didot, 1833.)

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