HISTOIRE APOCRYPHE
Les princes dont les règnes furent appelés Kan-raj et Kyen-l»n s'occupaient d'histoire et de chronologie: ils avaient, sur ces points, leurs idées et leur doctrine. Les jésuites, désireux de se mettre d'accord avec des chronologistes d'une si grande autorité, ont saisi, avec un empressement auquel nous ne sommes plus tenus, la prétendue preuve astronomique de l'antiquité de la Chine. Je ne les en blâme point : il n'est jamais sage de discuter l'histoire avec les rois, et mieux vaut l'allonger de quelques siècles que la défigurer, comme font d'autres aussi prêts à réhabiliter Néron qu'à condamner Louis XVI.
Confucius. dans le Ols-kin, fait commencer l'histoire avec Yao et IUun, et ne dit pas un mot d'une trentaine de princes dont des historiens postérieurs font figurer les noms dans les trois premières dynasties, sans que la mention de faits historiques de quelque valeur explique la succession de tant de règnes.
Ssô-ma tsyen, postérieur à Confucius de plusieurs siècles, puisqu'il vivait un siècle avant notre ère, rejeta plus loin que Confucius les commencements de l'histoire : Xwan-ti fut retrouvé ou inventé par lui. Son commentateur, Ssô-ma tmen, remonta jusqu'à Fs-mi (Fo-hi), personnage complètement fabuleux. Plus tard, cette antiquité devint insuffisante. Les tao-yuen inventa Pan-ks, et donna à l'empire une durée de plus de deux millions d'années. Les prêtres Tao-sso, se piquant à ce jeu. en trouvèrent 96, 961, 740. Ainsi, tandis que l'empire gagnait lentement des années vers l'avenir, il se précipitait avec une accélération inouïe vers un incommensurable passé.
Cette folie n'est pas particulière aux Chinois : tous les peuples en sont ou en ont été plus ou moins atteints. Les Japonais remontent ainsi au delà de deux millions d'années; la fondation de leur empire ecclésiastique date pourtant seulement de 660 avant Jésus-Christ (I).
Les Turcs et les Persans, contraints par la tradition biblique acceptée avec l'islamisme à se resserrer un peu , ont composé les fables les plus ridicules ; les Turcs ont refait l'histoire ancienne, et les Persans, dont l'histoire ne saurait commencer avant Cyrus, rapportent gravement dans leur Chah-Nameh des règnes de cinq cents, de sept cents et de mille ans.
Les Romains, plus modestes, ne se sont cependant pas contentés de la louve des deux Romus; ils ont voulu remonter au roi Priam, et les Français, qui n'ont pas moins de goût que les autres peuples pour les longues généalogies, ont revendiqué le
(I) Le Ki-yuen-pyeu no nomme leurs empereurs qu'à partir du vingt-septième, et ne donne les noms et le nombre des années de leur règne qu'à partir du trente-septième, Ko-toku (en chinois, Chyao-tô, vertu de la piété filiale), dont la première année, ta-xwa (prononciation chinoise), correspond à la dix-neuvième année, tchen-kwan, du règne de Tai-tsouB, de la dynastie des Taii, soit à l'année 646 de notre ère.
]S CHRONOLOGIE
même ancêtre. En 1528. Jean Bouchet, o Bouchete gravis conditor historiœ! raconta la vie de quarante des prédécesseurs de Pharamond, laissant, comme preuve de sa sincérité, une lacune entre le premier de ceux-là et Francus, fils d'Hector. En 1532. Gilles Corrozet, plus^hardi, rattachait François IeràPriam par soixante-quatre générations.
La moitié des histoires qui ont cours dans le monde ne sont pas plus vraies: la critique seulement ne les a pas encore condamnées. De nos jours, on a vu surgir d'un long ouhli l'histoire d'Egypte d'Ouranios, et le monde savant a failli croire à ce prétendu monument du passé. Il se pourrait que lès livres retrouvés en Chine n'eussent, comme celui-là, été, au moment de leur découverte, âgés que d'un an et demi.
Dans le genre hypothétique, l'on est allé plus loin : Priam est dépassé. Il ne s'agit plus des Troïens, mais des Aryas. On sait où ils vivaient, comment ils se divisèrent . et leur route vers l'Inde et vers l'Europe est tracée, étape par étape, d'une façon bien plus nette que l'itinéraire du pieux Énée, ou celui du sage Ulysse à la recherche de l'île des Bienheureux. Ainsi la science s'amuse, sachant que Voltaire est mort.
Mais ce n'est pas à des parvenus comme nous qu'il faut comparer les Chinois : c'est à ces vieilles monarchies chaldéenne, égyptienne, premier berceau de notre civilisation et de nos arts, contemporaines de la Chine naissante, et auxquelles, depuis tant di' siècles, la Chine survit isolée, comme pour montrer aux hommes des temps nouveaux, dans un antique empire, l'exemple d'un empire de l'antiquité.
La première des dynasties de Bérose régna trente-quatre mille ans; la deuxième, dont l'existence est vraisemblable, et qui est qualifiée de mède, commença, d'après Gutschmid, en 2558; la troisième, qui était chaldéenne, en 2234, date des premières observations stellaires : c'est à cette époque que, d'après M. G. Rawlinson, Babylone doit avoir été fondée.
D'après Manéthon, prêtre égyptien et grand menteur, des dieux et des demi-dieux avaient déjà régné sur l'Egypte pendant près de vingt-cinq mille ans, lorsque avec Menés commença le règne des hommes. Hérodote, Grec, c'est-à-dire fin, mais un peu crédule, compte trois cent trente rois et trois cent quarante-cinq pontifes, tous fils l'un de l'autre, et dont les prêtres lui firent voir et compter les images colossales faites de bois. Ces trois cent quarante-cinq générations ne donneraient pas beaucoup moins de dix mille ans, ce qui est une durée bien longue pour une forme religieuse, un lien politique, l'existence d'une famille, la persistance d'un art et la conservation de colosses de bois.
On ne saurait dire combien de temps régnèrent les dix-sept premières dynasties : il ne paraît pas qu'elles aient été contemporaines; leur nombre peut toutefois faire l'objet d'un doute. M. le vicomte de Rougé place vers le dix-huitième siècle avant