‹ Mémoires sur la ChineChapitre 54 sur 220 · AGE FABULEUX · texte numérisé non relu

AGE FABULEUX

trueux aspect des grands sauriens. De ces débris naquirent la race des Titans et les monstres de la Fable, Pan-la; et le Dragon (1). Les premiers possesseurs de la terre remuaient les montagnes ; ils gouvernaient le ciel ou le combattaient et en étaient vaincus. Pan-k» le sculpta; son corps forma la terre. Leur taille était énorme; ils vivaient des milliers d'années; leur figure était étrange. L'auguste souverain céleste avait des écailles; l'auguste souverain terrestre avait des pattes d'oiseau; l'auguste souverain bumain avait une tête d'ours ou de bœuf. Ceux qui leur succédèrent, ceux dans lesquels on peut voir les pères des nations, ont encore un pied dans la Fable : Fs-iui régna cent quinze ans, et Ulen-nbTi cent quarante. Yu le Grand avait neuf coudées de hauteur. C'est, du reste, beaucoup moins que notre mère Eve, si l'on en croit son tombeau vénéré à Djeddab par les musulmans.

Des hommes d'une si belle longévité et d'une si belle taille ne pouvaient manquer d'être fort sages et fort heureux. C'est une tendance naturelle à l'esprit humain de chercher ainsi dans le passé une perfection et une puissance que le monde ne connaît plus. Partout l'âge d'or fut le premier âge du monde, et la moralité humaine parut en décadence. Hésiode invoquait déjà les temps passés ; les Romains en appelaient à Numa; nous-mêmes parlons du bon vieux temps. Nous ne pouvons nier, cependant, les progrès que le sentiment de la justice et la conscience de la solidarité humaine ont faits parmi nous depuis F antiquité et dans des temps même modernes.

Aux yeux des Chinois, les rois Yao et Illun furent les plus vertueux d'entre les hommes. Confucius a pris soin de leur faire dire, dans le IHs-kin, tout ce qu'il regardait comme beau et comme sensé. Leurs discours respirent une morale pure, trop pure peut-être pour le gouvernement des peuples; et, bien que les maîtres de la Chine les sachent par cœur et les répètent souvent, il ne parait pas que leurs sujets en soient plus heureux. Yu le Grand était si vertueux que son règne fut marqué par une pluie d'or (yu kin, littéralement : il plut de l'or) (2).

L'histoire de la Chine présente à chaque instant des signes analogues. Le fonxwan, oiseau céleste, apparut à l'avènement de l'ancien empereur Ulao-xao. Ses proverbes disent cpie les animaux fabuleux, le ki-lin par exemple, se montrent quand l'empire est bien gouverné , que le fleuve Jaune devient clair quand il paraît un sage, et que la pierre précieuse (fabuleuse) yué, habituellement entourée de vapeurs, ne se laisse apercevoir que lorsqu'il se rencontre un magistrat vertueux qui refuse les présents. Je suis contraint d'ajouter qu'on ne l'a encore vue qu'une fois en Chine : le

(1) Les Chinois parlent souvent d'os de dragons trouvés dans des cavernes; il est probable qu'il s'agit de fossiles. Le dragon ressemble beaucoup à quelques-uns des anciens sauriens que nous connaissons.

(2) Traduire la pluie d'or par une chute d'aérolithes est un raccommodage purement européen.

magistrat dont la probité lit sortir le yué de son nuage s'appelait Ssnyu-yuen (1).

En Chine, comme en Egypte et en Grèce, les premiers princes furent les inventeurs de tous les arts : ils enseignèrent aux hommes à se vêtir, à cultiver la terre ; ils imaginèrent l'écriture, fixèrent les mesures, le calendrier. Plusieurs de ces progrès peuvent être considérés comme s'étant accomplis de leur temps. Il est évident, toutefois, que ceux qu'on appelle des historiens ont trop préjugé du génie des premiers hommes, et que la piété publique a trop facilement reçu leur témoignage. Notre monde moderne n'est pas si reconnaissant : l'Espagne a vu Colomb chargé de fers. Je n'ai pas besoin de rappeler ce qu'ont vu d'autres pays, ni d'exposer pourquoi l'esprit de l'Europe semble avoir passé l'Atlantique.

Le peuple chinois nous apparaît d'abord établi sur les bords du fleuve Jaune. Ce fleuve vagabond, courant sur la couche épaisse de ses alluvions, l'entame, la déchire, s'y creuse souvent de nouveaux chemins. 11 fut toujours terrible en ses débordements : il fallait, pour qu'il fût à peu près enchaîné, qu'un peuple nombreux eut à veiller sur de riches cultures. L'exagération est le trait général des anciennes histoires : il n'est donc pas étonnant que la Chine nous raconte un déluge , ou plutôt seulement une grande inondation domptée par le génie de ses sages rois Yao et III un. Vouloir identifier ce déluge avec celui de la Bible me paraît puéril : il ne faut pas torturer l'histoire en vue d'un rapprochement chronologique. Ceux qui ont tenté cette entreprise n'ont pas bien expliqué comment les prédécesseurs, admis par eux, de Yao et de Ulun, avaient soustrait leur peuple au déluge, ou comment les premiers colons avaient pu, venant de l'ouest, traverser toute l'Asie pour retrouver à son extrémité orientale les plaines de la Chine encore inondées. Rapprocher cette inondation de certains déluges, ou plutôt de certaines inondations mentionnées par les Grecs, serait une prétention moins justifiable encore. On n'a jamais pensé que ces inondations se fussent étendues fort loin, et l'observation nous apprend que des régions éloignées de la terre sont plus ordinairement, à un moment donné, le théâtre de phénomènes opposés que celui de phénomènes pareils. Il est naturel que les écrivains jésuites aient désiré accorder la Bible et Confucius; nous n'avons point à les suivre sur un pareil terrain, et tout doit nous porter à croire que l'inondation chinoise, beaucoup moins ancienne que les diverses dates données au déluge biblique, fut le simple effet d'un été très-chaud et d'une grande fonte de glaces dans les hautes régions où le fleuve Jaune prend sa source.

(I| Les Chinois sont trop modestes: il se rencontre d'honnêtes gens parmi ceux qui les gouvernent. S'ils n'avaient aperçu qu'une fois cette fameuse pierre, il serait bien à craindre que les Turcs et les Arabes ne l'eussent pas encore vue.

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