PARTAGE DU SOL
Les Grecs, les Romains, et probablement tous les peuples, lorsqu'ils s'établirent et voulurent cultiver le sol , le divisèrent en carrés égaux qu'ils se partagèrent soit également, soit d'après certaines conventions. Les Chinois en ont agi de même : le caractère qui, dans leur langue écrite, signifie un champ, rappelle même par sa forme ^ cette ancienne pratique (1).
Les rois, les nobles, ou les chefs de clan, recevaient un nombre de parts proportionné à leur rang. La part de quelques-uns formait, par exemple, le quart ou le neuvième des parts totales assignées à son clan. Lorsque c'était le neuvième, elle était placée au centre. Elle était sans doute alors égale à quatre, à neuf, à seize, etc.. parts ordinaires, et il est à croire que les petits colons devaient à leur chef des corvées pour la culture de ses terres. Cette organisation ressemblerait un peu à celle du servage russe. La partie centrale, ou certaine autre partie de l'héritage commun, a pu être aussi réservée au roi et cultivée pour lui, ce qui aura conduit plus tard à l'impôt en nature très-anciennement connu en Chine (2). 11 paraît extrêmement probable que les populations étaient réparties en groupes de familles ou d'individus formant des nombres carrés. Le système décimal, très-ancien en Chine, paraît de plus avoir servi de base dans la police et le gouvernement des villes, dont les populations
(I) Ce caractère a de légères variantes; mais la forme donnée ici, et qui est d'un usage actuel, est extrêmement ancienne : il se prononce tyen. En agriculture, ce mot s'emploie aujourd'hui pour désigner les terres à riz, par opposition aux terres à blé, appelées ti (terre).
(3) On pourrait, en se basant sur les livres de rites et leurs divers commentaires, arriver aux conclusions suivantes :
Le pied chinois, au temps des Tcheou, divisé en parties décimales comme toutes les mesures chinoises, était, d'après Gaubil, au pied français dans le rapport de I 000 à 1016. Il était donc égal en mesure métrique à 0m. 31962, soit à environ 32 centimètres. Dix pieds en longueur faisaient un tchafi; six pieds étaient un pou, ou pas double; et un carré de six pieds de côté s'appelait de même un pou; cent carrés pareils sur une seule ligne, soit un parallélogramme de six pieds sur six cents pieds, formait un moo, mesure agraire d'une forme bizarre qui représentait non un champ, mais un, deux ou trois sillons ou rangées d'arbres. Cent de ces parallélogrammes réunis formaient un carré de six cents pieds de côté, c'est-à-dire égal à un peu plus de trois hectares et demi (36 776 mètres carrés) ; cela pouvait être un héritage, surtout si la culture du riz y était pratiquée. Ce carré se nommait fou.
Un carré formé de neuf fou était appelé tsiù : le tsiii avait dix-huit cents pieds de côté. Cette longueur constituait le li, égal à 575m.316. Le fou du milieu était appelé koufi-fou, ou fou du prince, ou fou public, fou de l'État ou de la communauté.
Quatre tsiù faisaient un yi; quatre yi un kyeou; quatre kyeou un tyen; quatre tyen un chyen, nom actuellement donné aux districts; quatre chyen un ton, et quatre ton un touii.
Il y avait encore des carrés de dix lis et de cent lis de côté. Les villes avaient ainsi une dimension fixe; elles avaient un nombre déterminé de portes, quatre le plus souvent ou une au milieu de chaque face. Je n'entrerai pas à cet égard dans plus de détails. Une organisation si complète, une régularité si absolue, rappellent plus certaines utopies que le spectacle réel de la vie des peuples.
étaient divisées par groupes de mille, de cent, de dix familles. On comprendra, toutefois, qu'il ne faut pas regarder ces divisions artificielles comme un fait constant et absolu : il suffit qu'elles aient existé un instant, ou même été seulement conçues et tentées, pour que certaines dénominations et certains usages en aient conservé la trace.
La nation chinoise se composait, au début, d'un certain nombre de clans réunis sous une même autorité. Chacun de ces clans devait avoir un nom. Chacun d'eux donna un nom, le sien peut-être, au territoire sur lequel il se fixa; mais, surtout cela, nous ne pouvons arriver qu'à des conjectures plus ou moins probables. Les noms individuels se retrouvent chez tous les peuples; les noms de famille, au contraire, supposent un certain développement de la civilisation : les Turcs et les Arabes n'y sont point arrivés, si ce n'est par exception, et les populations rurales d'une grande partie de l'Europe ou n'en ont point encore, ou ne les ont pris que dans des temps trèsmodernes et sous la pression de l'autorité souveraine. On peut même dire que presque partout des sobriquets individuels sont substitués à ces noms dans le commerce habituel de la vie.
Les Chinois assurent que c'est Wen-wafi, de la famille de Tmeu, qui imposa au peuple les noms de famille. Il n'est pas probable, en tout cas, que l'origine des noms actuels soit plus ancienne; et parmi les utopies dont la Chine a été en Europe le sujet, il n'en est pas de plus étrange que celle qui diviserait la population ancienne de la Chine en cent tribus ou cent familles distinguées par cent noms.
Les sinologues, ceux surtout qui vivent au milieu des Chinois, seront peut-être étonnés de me voir relever une erreur aussi grossière ; mais elle se répète, elle s'imprime, et ce sont des utopies semblables, accumulées depuis trois cents ans, qui ont créé la Chine de paravent qui cache la Chine véritable.
Le peuple chinois se désigne souvent lui-même par les mots de Pae-kya , Pae-sih : mot à mot, cela voudrait dire les cent maisons, les cent noms ; mais le mot pae, cent, figure simplement ici comme un signe du pluriel : on dit les cent mandarins, Paekwan, quand on veut désigner toute l'administration; on dit de même en français les cent coups. Les Chinois emploient souvent ainsi différents nombres; ils disent : les quatre mers, les quatre voisins, les dix mille royaumes, etc. Quant aux cent noms, sous le titre de Pae-kya -sin, c'est-à-dire, mot à mot, les noms des cent familles ou les cent noms de famille, mais, en réalité, tout simplement les noms de famille, Wan-tsinmin, un des commentateurs du San-tso-kin, a publié une liste de quatre cent cinquante-quatre noms de famille, dont quatre cent vingt-quatre s'écrivent par un seul caractère et trente exigent deux caractères. Cette liste est encore loin de contenir tous les noms : il y en a de froids, comme on dit en chinois, c'est-à-dire d'un usage peu fréquent ; il y en a dont l'emploi est limité à quelque province , et que l'auteur a