‹ Mémoires sur la ChineChapitre 58 sur 220 · CONFUCIUS · texte numérisé non relu

CONFUCIUS

L'entreprise du pouvoir royal trouva en France un puissant auxiliaire dans les gens de loi, et plus tard dans les gens de lettres. Il en avait été de même en Chine : des sages, premiers instituteurs moraux du peuple, avaient paru, contemporains à peu près de Solon, de Dracon, de Lycurgue, de Numa. Confucius, le plus grand ou le plus habile d'entre eux, avait, six siècles avant le Christ, enseigné au peuple chinois des maximes, neuves peut-être alors, et qui ne nous paraissent banales que parce que, utiles et vraies, elles ont été partout et constamment répétées. Il professa l'amour de la sagesse : il eût été difficile, sans doute, de professer quelque chose de plus en des temps où l'on savait si peu. Comme beaucoup de sages, à qui leur sagesse n'ôte pas toute folie, Confucius aimait à diriger les autres, et, pour les réformer mieux, aspirait aies gouverner entièrement. C'est ainsi que, dans le dernier siècle, Rousseau, n'hésitant pas à se croire le plus vertueux des hommes, cherchait un peuple à qui donner ses lois, et faillit trouver une île assez novice pour les recevoir. Un grand et sublime railleur plaisanta cet horloger remontant l'horloge du monde, et son rire traversera les âges. Confucius eut aussi son Voltaire, mais plus modeste, plus indulgent, plus doux. Lao-tso, ami de la retraite, cherchant la vérité pour elle-même, passionné pour l'idée, ennemi de l'action, reprocha avec quelque ironie, mais sans fiel et sans dureté, son ambition et son orgueil à Confucius, qui, grand voyageur, avait traversé plusieurs États pour le venir voir, comptant sur ses louanges, et dut s'en retourner chargé de conseils qui le troublèrent un moment et qu'il ne suivit pas.

De ces deux hommes, sans doute le plus sage et le meilleur était Lao-tso; mais l'autre poursuivait les princes, tenait école, et se montrait partout avide de renommée et de crédit. Il n'obtint pas tout ce qu'il cherchait : sa vie était trop courte pour son ambition; mais la semence déposée en terre devint un arbre, et par ses élèves, ses successeurs , avec l'aide du temps , ses livres , sa doctrine et son nom s'imposèrent à la Chine.

Sur Dieu, sur l'âme, sur l'origine du monde, il n'a rien dit que de vague. Le seul principe qu'il semble avoir voulu nettement établir, poser d'une manière absolue , c'est le droit des sages, c'est-à-dire de lui-même et de ses disciples, à gouverner l'État. Aux traditions héréditaires, à l'initiative de l'esprit libre, il substitua la connaissance de ses livres et le fétichisme de sa parole. La Chine a suivi cette impulsion, et bientôt elle est devenue la proie d'une confrérie sans vraie piété, d'une académie sans vrai savoir, d'une ligue de pédants prétentieux et routiniers, impuissants à conduire le peuple et toujours prêts à gêner le prince.

Un peuple qui a changé de maître peut se croire libre ; il peut croire à l'égalité lorsqu'il ne voit rien de noble chez ceux qui le gouvernent. Il y a des égalités de différentes hauteurs : il paraît injuste que la domination soit le patrimoine de quelques-

uns; il paraît sage qu'elle soit partagée, naturel que le mérite en soit la première condition. Le choix du prince doit être éclairé, et ce choix sera meilleur s'il s'exerce sur toute une nation que s'il est limité à quelque classe restreinte.

Tout cela pourtant n'est point vrai, ou du moins ne l'est ou ne le peut devenir qu'à la seule condition de laisser à l'élection populaire dégagée de toute entrave la désignation aux principales magistratures ; encore faut-il que le peuple soit plus éclairé que ne le sont malheureusement encore ceux de l'Angleterre et de la France.

Dans les pays tels que la France, où les emplois publics se sont multipliés au delà de toute mesure, il est ordinaire de croire que le partage de ces emplois est le but en vue duquel la société s'est constituée. Quand un parvenu, sans mérite et sans gloire, pour s'humilier devant le maître, rappelle qu'il est parti d'en bas, la foule, au lieu de lui demander quelle route il a suivie, à défaut de celle des aigles, applaudit à ce qu'elle croit être un triomphe de la démocratie.

En y regardant, on s'aperçoit que le concours n'est vraiment ni bien large, ni bien libre, car l'éducation publique n'est pas encore venue l'ouvrir au grand nombre. Le mérite et la vertu n'ont pas de mesure exacte : l'opinion seule peut les classer; elle a l'élection pour le faire. Quatre mille ans d'histoire montrent que les princes préfèrent les complaisants; que plus ils les prennent bas, et plus ils les trouvent complaisants : il leur faut le roseau qui plie, mais qui parfois se brise et perce la main. Les examens, les concours, ne changent rien à cela : depuis vingt-cinq siècles, la Chine est là pour le prouver. La Chine, la Turquie, l'empire des Césars, voilà des démocraties dans le sens fallacieux de ce mot. Oserait-on comparer de tels gouvernements aux aristocraties de Rome, de Venise ou de Londres, aux démocraties véritables de Berne ou de Washington? Et, qu'on le sache bien, si la même imbécillité ne règne pas ailleurs, c'est que la presse y luit et que le mal est récent. La France n'est pas plus mal administrée, pas plus mal servie que la plupart des États de l'Europe ; mais ne devait-on pas supposer, en 1789, qu'elle le serait mieux que l'Angleterre si, l'Angleterre gardant son vieux système, la France entrait hardiment dans une voie plus large?

Tout bon gouvernement procède de l'élection populaire ou de l'hérédité, ou de la combinaison de ces deux choses, c'est-à-dire de ce qui est juste et de ce qu'on peut regarder comme prudent. L'élection, qui rapproche les magistrats et les citoyens, les contraint à s'appuyer les uns sur les autres, à marcher d'un même pas, fait l'égalité vraie, la fraternité juste et l'excellence des mœurs. Ceux qui critiquent sans relâche les peuples républicains montrent combien ils estiment leurs lois, car ils reprochent à ces peuples de n'être point des dieux ; ils n'entreprennent point de les comparer à ceux que le despotisme conduit.

L'hérédité, c'est le privilège; l'inégalité, l'injustice. Mais cette inégalité cesse d'être

ARISTOCRATIE. il

injuste si le bien publie la demande, et si surtout elle n'existe que dans l'étroite limite où le bien public engage à la souffrir.

Ainsi, les fruits du travail ont un maître naturel, tandis que la loi décerne l'héritage. Elle pourrait le partager entre toute une famille, entre toute une commune : il semble plus humain qu'elle y appelle seulement, et à des titres égaux, les descendants du mort; mais elle peut, afin de donner à la liberté des défenseurs plus forts, faire de quelques héritages le salaire d'une fonction qui se transmet avec eux.

Les Anglais ont obtenu un sénat indépendant en le faisant riche, héréditaire en partie , électif en partie. Moins de cinq cent cinquante familles ont été inscrites; chacune d'elles ne fournit à la fois qu'un seul noble, qu'un seul privilégié, pair ou électeur à la pairie, dont le pouvoir est consacré par la tradition et qui. par des liens étroits, se rattache à une portion du peuple et du pays, comme les patres romains aux génies qui composaient la cité romaine.

Il n'y a là rien de plus ni rien d'autre que ce que demandait l'intérêt public; il n'y a ni un privilège de trop, ni un noble apocryphe; les titres répondent à une magistrature réelle : ceux qui en sont pourvus ne servent point le prince et n'en sont pas payés; leur opulence ne coûte rien au peuple, leur famille seule en fait les frais. Le bon goût des nobles et l'esprit républicain du peuple ont de plus proscrit et fait disparaître tout ce qui, sans nécessité, choque publiquement et sans cesse l'égalité dans d'autres pays : la pompe inutile des uniformes, le fracas des broderies, l'exhibition publique des décorations; aussi le peuple n'est-il ameuté parfois contre les nobles que par l'hypocrite clameur des parvenus envieux.

La porte de ce sénat n'est fermée ni à la gloire ni au mérite. Moins, cependant, elle s'ouvre, et mieux cela vaut, parce que la complaisance entre plus aisément encore que la gloire ou le mérite, et que des pairs de nomination royale, n'étant ni les véritables pairs du roi, ni les représentants du peuple qui ne les a point choisis, n'ajoutent rien à l'indépendance ni à la grandeur de cette assemblée, unique aujourd'hui dans le monde.

On trouvera peut-être que je me suis laissé entraîner bien loin de mon sujet ; je n'en suis pas loin cependant, si je fais sortir de l'histoire les enseignements qui font toute sa valeur, en dehors desquels elle n'a pas de raison d'être.

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Les ïsin. — Grande muraille. — Despotisme. — Ancien commerce. — Révolu lions chinoises. — Les Xan. — Les trois royaumes. — Division de la Chine. — Les Tan. — Cultes étrangers. — Les cinq dynasties. — Les Soun. — Invasion tartare.

C'est avec la courte dynastie de Tsin , deux siècles et demi environ avant le Christ, que s'ouvre la seconde période de l'histoire des Chinois : la féodalité n'est plus ; le despotisme commence; la Chine est conquise; les pasteurs, devenus menaçants, sont contenus; le Japon est colonisé; le nom et le commerce du grand empire atteignent la lointaine Europe.

La suzeraineté des Tmes n'était plus : sept États indépendants leur disputaient la prééminence. Le plus occidental et le plus étendu, celui de Tsin, ayant vaincu les Tiiieb', s'attribua leur rang. Tuiao-syan wan fonda une dynastie que les victoires de son successeur, LUi xwan-ti , rendirent souveraine. Les autres États furent annexés ; leurs princes périrent. La Chine presque entière fut soumise et divisée en trente-six provinces; le pays de Canton , Nan-xaé, apparaît déjà comme tributaire ; LUyan-yan, dans le Ulên-si, devint la capitale.

LUi xwan-ti, véritable empereur, vit en face de lui, dans le nord, se dresser les LLIyb'h-nK, peuplades de race turque, qui, sous d'autres noms, avant et depuis, menacèrent la Chine. Contre eux, on avait déjà fortifié des villes, élevé même des remparts plus étendus et comme retranché des provinces. LUi xwan-ti unit et compléta ces travaux; il construisit en quelques années la grande muraille. Bien qu'elle ne soit pas partout également élevée, bien qu'elle ne soit pas absolument continue, cet ouvrage prodigieux est unique : on n'oserait lui comparer le mur d'Adrien. De pareils travaux veulent et rappellent une antique barbarie. Quoi que les chroniqueurs rapportent, on ne croira jamais que ni cette muraille, ni les pyramides, aient pu se

passer de la servitude et d'un profond mépris de la vie humaine. On devra cependant, entre ces deux vestiges du passé, distinguer celui qui protégeait un peuple de celui qui prétendait seulement garder une poussière royale bientôt reprise par le vent et sur laquelle planent à peine des noms douteux.

On croit que le même empereur envoya au Japon quelques navires et quelques soldats, conquérant ainsi cet archipel, sinon absolument à ses armes, tout au moins aux idées et aux mœurs de sa nation. La secte des lettrés, gardienne des lois, maîtresse du pouvoir, était devenue insupportable; un coup d'État eut lieu contre elle : llli xwan-ti la frappa et la dispersa, comme d'autres frappèrent et dispersèrent plus tard d'autres corporations, d'autres sociétés, les Templiers par exemple. Les rudes Templiers tombèrent comme un chêne; les flexibles lettrés plièrent comme un roseau, et, sous une autre dynastie, on les vit reparaître aussi gênants que les jésuites et sans l'excuse d'une même vertu. En les dispersant, on brûla leurs livres. Par ce qu'on en a retrouvé, on peut juger le tout, et il est permis de croire que l'esprit humain n'a pas perdu ce jour-là beaucoup plus qu'il ne perdrait si tous les livres religieux et canoniques des musulmans venaient à disparaître. C'est, du reste, assurc-l-on, peu de temps après que le papier et le pinceau furent inventés. Ces inventions compensent amplement la perte de quelques vieilles fables.

Sur ce sol déblayé et ces cendres, le despotisme s'établit ; et comme sa forme et ses détails n'ont pas beaucoup varié, je puis le définir et le décrire dès à présent.

Les flots de la mer ne séparent point l'Europe de l'Asie; les Russes ne distinguent point ces deux portions d'un même tout, indivis dans leur empire. Ce n'est point la géographie, c'est l'histoire qui les oppose l'une à l'autre: elles diffèrent par leurs mœurs et leur gouvernement : le Grec audacieux porte l'habit court ; le Perse efféminé porte l'habit long; le despotisme est la loi de l'Asie; la royauté garde en Europe quelque chose de républicain.

C'est de l'Asie que le despotisme, avec d'autres fléaux, nous est venu. Alexandre alla l'y chercher; il en mourut. César l'introduisit à Rome; et quand ce mignon de l'Asie fut tombé sous le poignard italien, le despotisme grandit sur son tombeau. Des peuples neufs rejetèrent ce joug ou cherchèrent à le rendre moins pesant ; presque partout il en resta des traces, et, de siècle en siècle, on vit reparaître le constant pastiche du gouvernement et de la cour des Césars.

Au point de vue du crime, l'empire des Césars est presque sans rivaux ; le despotisme, cependant, est plus complet et plus net en Asie : on sent que son berceau, sa patrie, son domaine, sont là. Il y est de plus tellement semblable dans toutes ses manifestations et dans tous leurs détails qu'on peut dire que, pour tant de siècles et pour tous les empires de l'Asie, il n'y a qu'un seul et même gouvernement.

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