‹ Mémoires sur la ChineChapitre 57 sur 220 · PONTIFICAT · texte numérisé non relu

PONTIFICAT

neur qui semblait inséparable du rang suprême : Constantin et d'autres empereurs purent être chrétiens sans que le peuple cessât de les regarder comme souverains pontifes; des princes chinois ont pu de même suivre diverses religions, le bouddhisme surtout, sans cesser d'être fils du ciel et de se prosterner devant ses autels.

Il existe d'ailleurs, en Chine et dans le Thibet, deux autres chefs de secte dont l'influence religieuse est plus grande que celle du fds du ciel ; ce sont : le tinan-tyenssii, premier pontife du tao, qui réside à Kwei-lini, dans le Kyan-si, et le Bouddha vivant, qui habite Hlassa. L'empereur Xwèy-tssïi, de la dynastie de Sun, se fit chef du tao ou d'une de ses sectes. Les historiens blâment cette conduite comme impie et insensée.

L'empereur est qualifié de sage et de saint; il a sa place dans le panthéon. L'empereur régnant (Tan-kin xwan-fi, empereur actuel) y figure sous des traits conventionnels et invariables, qui représentent successivement tous ceux qui régnent. Au Japon, où la tradition paraît s'être plus conservée ou plus développée, bien que probablement elle soit d'origine étrangère, le caractère divin de l'empereur est plus accusé. En Chine, l'empereur mort n'est plus qu'un ancêtre auguste pour ses descendants, et qu'un personnage historique diversement apprécié pour la nation en général. Les Chinois ne vont donc pas aussi loin que les Romains de la décadence : il faut peutêtre avoir été bien grand pour tomber aussi bas; pour adorer le crime jusque chez les morts, qui n'en peuvent plus commettre.

Le culte que l'empereur rend au ciel, il le reçoit des hommes, qui se prosternent à leur tour devant lui. On se prosternait aussi devant les rois de Perse : Thémistoclo le fit; des ambassadeurs grecs qui l'avaient fait furent mis à mort par leurs concitoyens, justement indignés de l'injure qu'ils avaient infligée à leur race. L'islamisme adopta cette pratique, et, l'ajoutant à la prière, la réserva pour Dieu seul; mais il est digne de remarque que d'une extrémité à l'autre de l'Asie, et probablement depuis les temps les plus reculés, la cérémonie assez compliquée de ce prosternement est la même dans tous ses détails. Les différences sont si peu importantes que les musulmans, considérant le ko-to comme un rikat véritable, s'y sont refusés souvent, comme à un acte d'idolâtrie. Il ne serait donc pas déraisonnable de penser que ce rite a pris naissance en Chine, d'où il aurait passé en Perse et dans l'islamisme. Parmi les petites différences qu'on peut apercevoir entre la cérémonie chinoise et la cérémonie musulmane, il y a lieu seulement de signaler la prescription faite aux Chinois, sinon de tout temps, du moins à une certaine époque ou dans certaines circonstances, de tenir leurs mains derrière leur dos. La crainte des régicides explique cette particularité.

A côté du pontificat impérial existe le sacerdoce augurai, dont l'importance, autrefois très-grande, a fort diminué. Le IJIb-kin nous montre, aux débuts mêmes de la

monarchie, de grands feudataircs chargés héréditairement de l'observation des astres. Le soleil, la lune, les planètes, les constellations, chaque étoile même, passent pour présider à l'existence du prince ou des grands de l'État, au sort des provinces et des villes. Les éclipses, les comètes, les pluies d'aérolithes , certains nuages, sont des avertissements célestes. Il faut interpréter les présages que fournissent les cinq éléments, la terre, le bois, le feu, le métal et l'eau; l'apparition des monstres, les métamorphoses, telles que celle d'un cheval en homme sous le règne de Li-wan, de la dynastie de Tuics, sont des signes qui appartiennent à l'élément bois. Il faut, enfin, connaître les jours heureux et malheureux, expliquer les songes du prince. La Chine avait, de plus, des pratiques augurales qui lui étaient particulières : je ne citerai que la lecture de douze cents signes qui pouvaient se former par le fendillement d'une écaille de tortue exposée au feu, et la divination à l'aide de brins d'herbe de diverses longueurs.

Si l'on en croit les anciens rituels, les Tmes exerçaient, dans les limites de leur Etat, un pouvoir assez absolu. Il y avait des ministres au nombre de six; les fonctions publiques n'étaient qu'exceptionnellement héréditaires. Un magistrat distribuait les terres vagues ; d'autres levaient divers impots qu'il serait peut-être permis de croire moins anciens : on peut admettre et l'on doit remarquer la taxe sur les marchés ou les boutiques, et la corvée due, dans les premiers temps, pour trois jours seulement par an. Il y avait des assemblées, mais elles ressemblaient plus à des réceptions qu'à des conseils. Le culte, les cérémonies, l'étiquette, la musique, faisaient toute la constitution de l'empire. L'empereur pouvait élever des temples à sept de ses ancêtres ; les grands n'en pouvaient élever, suivant leur rang, qu'à cinq, à trois, à un des leurs ; le peuple honorait les siens dans ses maisons. Quand l'empereur conférait un emploi ou donnait une mission, il en envoyait un signe visible, tel qu'une hache, un arc et des flèches. Les costumes et divers objets de ce temps ont été conservés par le dessin et reproduits dans divers ouvrages, l'explication, par exemple, des trois livres de rites.

On n'avait pas encore l'habitude de s'asseoir sur des sièges : cette coutume n'est venue que sous les Lean; nous l'avons prise des Égyptiens et des Grecs; les Turcs, les Arabes, les Japonais, ne l'ont pas encore. Ce seul fait suffirait à montrer combien les Japonais, dont toute la civilisation est chinoise, sont loin d'être, comme le pensent les amateurs de curiosités, supérieurs à leurs maîtres.

On n'écrivait encore que sur des tablettes de bambou, mais déjà l'on faisait des chansons. On chansonnait les grands, les ministres, les princes, et les princes se préoccupaient de faire composer et répandre dans le peuple des chansons qui les

fissent valoir. La chanson est le journal des peuples qui n'en ont pas : elle a cours chez tous les sauvages; elle est très-puissante chez les nègres, non-seulement en Afrique, mais même dans les colonies où l'esclavage les a portés. C'est une erreur de croire que, parce qu'il suhit parfois la force, le monde se gouverne d'ordinaire autrement que par la pensée : on supprime la presse; mais la presse n'est à l'idée que ce que la fenêtre est à la lumière : la parole fugitive, l'insaisissable pensée, restent libres, et rien n'est changé au péril que les princes peuvent courir. Si la presse faisait les révolutions, l'Asie et le passé ne les connaîtraient pas : là, cependant, sont et furent les dynasties les plus fragiles et les règnes les plus éphémères. Sur ses seize derniers règnes, la Turquie illettrée compte huit princes déposés, quatre princes assassinés. Le régicide est L'hôte constant des citadelles royales.

Il est remarquable que ses premiers livres nous montrent la Chine se transformant ou transformée déjà, passant du régime féodal au régime monarchique. Nous voyons, dans le Li-ki, cinq ordres de nobles créés ou tout au moins reconnus par le prince, distingués par des titres, pourvus de biens héréditaires, et une classe intermédiaire de noblesse officielle ou administrative dont les membres, appelés ta-fs, ou illustres pères [patres), jouissaient de bénéfices conférés à vie.

Ce spectacle est à peu près celui de notre moyen âge: mais il ne se rencontre point aux débuts mêmes de l'histoire : la vraie noblesse, la noblesse primitive sortie de la terre et du peuple, ne doit rien au caprice des rois ; elle est un fait divin qui a sa raison d'être, sa place et son heure. Tutrice du peuple, dès que le peuple est majeur elle a sans retour perdu sa puissance ; mais le souvenir des services rendus à la patrie, du sang qu'elle a versé pour tracer ses frontières, reste une part notable de l'héritage public.

L'opinion seule fait d'abord l'autorité des nobles ; car c'est l'opinion seule qui juge et classe les hommes , et tout signe visible de ce classement est menteur. A peine , cependant, la royauté se voit-elle maîtresse et seule que, jalouse d'enchaîner à son char un simulacre de ses rivaux, elle imagine ces titres qui, distribués à ceux qui l'entourent, représentent la noblesse comme les couronnes de théâtre la royauté.

Les nobles romains, appelés de noms vulgaires, ne connaissaient point ces litres : des courtisans avilis des Césars, ils passèrent à leurs vainqueurs barbares et devinrent alors comme une livrée de la gloire. Prodigués, usurpés, abolis et rétablis plus tard, ils ont changé plus d'une fois des chenilles en papillons , mais sans jamais rien ajouter à la gloire ni rien ôter à l'infamie.

Cette noblesse conférée n'a point de raison d'être : les nobles sont un peuple d'autrefois. On ne saurait pas plus en faire qu'on ne saurait faire des Carthaginois ou des Babyloniens, Carthage et Babylone ayant cessé d'être.

En prodiguant ces honneurs, la royauté voulait humilier la noblesse, en abaisser le niveau, la rendre impopulaire même par les éclats d'un orgueil usurpé. Ce qu'elle a fait en Europe depuis le quinzième siècle, elle l'avait jadis fait à Rome, et elle l'avait fait en Chine dans des temps plus reculés, et toujours en recourant à des procédés semblables.

On ne saurait tracer un tableau de la féodalité chinoise. On doit supposer, cependant, qu'elle ressemblait à ce qu'est partout la féodalité, et plus particulièrement à ce qu'elle est restée sous sa forme la plus barbare, ou devenue sous une forme assez raffinée, dans deux contrées rapprochées de la Chine, la Tartarie d'une part, le Japon de l'autre. La pauvreté du sol et la vie patriarcale d'une part, la division en îles innombrables de l'autre, et le développement d'une civilisation assez haute empruntée à la Chine, ont maintenu cet état social, et lui ont imprimé des traits aussi différents que ceux que pouvaient offrir les féodalités chrétiennes opposées aux féodalités arabes.

La féodalité n'est essentiellement ni meilleure, ni pire que la plupart des combinaisons politiques que les hommes subissent tour à tour. Elle fut batailleuse dans l'Europe divisée ; mais elle ne le fut pas plus que la monarchie ou la démocratie ne le devinrent après elle. Elle est pacifique au Japon, et nous voyons les petits États féodaux de l'Allemagne vivre en paix les uns avec les autres. La guerre féodale est peutêtre, du reste, moins dure aux peuples que les autres. 11 est de coutume, parmi nous, de peindre le moyen âge sous de sombres couleurs, et d'en attribuer à la seule féodalité tous les vices. L'ignorance ou la misère de ces temps ne dépendaient cependant pas d'un système politique : c'étaient des peuples jeunes qui venaient d'hériter. Sans souvenirs dans le passé, sans relations au loin, ils avaient tout à apprendre et tout à faire. Ce bien-être matériel que nous estimons tant ne dérive point de nos lois civiles ou politiques; il est le fruit d'un long travail, l'apport d'un commerce étendu. Plus le temps et la civilisation marchent, plus ce bien-être augmente, non-seulement pour nous, mais pour les peuples mêmes dont les institutions diffèrent le plus des nôtres. Nos anciens rois n'avaient d'autre tapis que la paille ; des bœufs traînaient leurs misérables chars. Celte inégalité que la richesse a faite, la pauvreté première ne la connaissait pas; le niveau général s'est élevé pour tous les hommes. Ce qui était précieux ou inconnu est devenu vulgaire; l'aisance est plus commune; le luxe s'est développé; le progrès des communications a rendu les disettes plus rares et les épidémies sévissent moins. Si toutefois, sans arrière-pensée, on examine bien le moyen âge, on trouve l'Europe plus peuplée et ses habitants moins misérables que dans des temps plus voisins de nous; et l'on est contraint de reconnaître que si le despotisme fut une phase ultérieure de notre vie, ce ne fut pas un progrès dans le sens que d'ordinaire nous attachons à ce mot.

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