‹ Mémoires sur la ChineChapitre 73 sur 220 · MATTEO RICCI · texte numérisé non relu

MATTEO RICCI

point leurs dissensions : elles ne cessèrent de se combattre que quand le Japon les eut chassées du champ de bataille.

Les jésuites, ces rameurs par excellence de la barque de saint Pierre, avaient paru à Macao en 1565. Ils eurent d'abord, en Chine, peu de succès : Ah! rocher, rocher! s'écriait leur supérieur Valignan en montrant, des hauteurs de Macao, les côtes de la Chine; quand t'ouvriras-tu,, rocher? Le Moïse de ce rocher fut Matteo Ricci : il gagna la province de Canton, afin d'apprendre le chinois; il se mêla aux moines bouddhistes, puis il prit l'habit plus estimé des lettrés. Aidé de quelques autres jésuites, il fonda des chrétientés, bientôt florissantes, à Ulao-kin et à Nan-kin. On voit encore, près de Chang-hai, le tombeau d'un des néophytes de ce temps, Paul Syu, natif de ce district, et qui devint premier ministre. Beaucoup d'hommes instruits et distingués suivirent l'exemple de Syu. Soutenu par eux, Ricci pénétra en 1601 à Pékin. Un jeune empereur auquel il apportait une horloge ou une montre à sonnerie le reçut avec faveur. Depuis longtemps les seuls calculateurs et les seuls astronomes de l'empire étaient des musulmans; le soleil et le temps se refusaient à leur calcul : les jésuites en furent chargés; leur science et leur discrétion leur valurent bientôt l'estime et la confiance du gouvernement. Leur abnégation, l'ardeur de leur foi, sont faites pour surprendre un siècle aussi sceptique que le nôtre. Semedo, confesseur de l'Évangile, ayant regagné l'Europe pour y recruter des prêtres, reçut de Portugal et d'Espagne des demandes sans nombre : plusieurs postulants du martyre avaient écrit et signé de leur sang des lettres qui devaient paraître un engagement de mort. Qu'on accepte ou rejette des doctrines, ces choses n'en restent pas moins grandes dans leur étrangeté, et tant que l'épicurisme restera sans martyrs et le stoïcisme sans sœurs de charité, le christianisme pourra défier leurs jugements.

Ricci, aux yeux d'un public léger et superficiel, n'est qu'un enfant perdu de l'Église prêchant un christianisme étroit ou relâché devant un peuple indifférent. D'autres prêtres l'avaient précédé; il fut -suivi par d'autres dont l'action religieuse ou l'influence politique furent plus grandes: ainsi Colomb fut précédé en Amérique, et d'autres étendirent le cercle de ses découvertes; Colomb, cependant, brillera seul dans l'histoire, défiant la vile impiété qui poursuit sa grandeur jusqu'après sa mort. Ainsi vivra Ricci ■ l'entrée inaperçue de ce missionnaire en Chine est le plus grand fait peut-être de l'histoire de ce pays. Des pasteurs l'avaient plus d'une fois conquis et perdu; des rois s'y étaient succédé, des dynasties s'y étaient l'une l'autre précipitées dans l'abîme: c'est là le corps, l'apparence, la forme de l'histoire; mais son âme, sa pensée, sa vie, n'avaient pas ainsi changé. Le passé vivait toujours; Confucius régnait seul ; il n'y avait pas de science, mais seulement une tradition de jour en jour plus obscure, de jour en jour plus menteuse. C'est alors que Ricci parut, appor-

tant avec lui nos connaissances mathématiques, notre exacte notion de la forme de la terre et de la figure de ses royaumes. Le germe était petit, mais tout en devait sortir. Avec Euclide entrèrent nos sûres méthodes; avec nos cartes, la prophétie de la Chine renouvelée. A partir de ce jour, la Chine fut en travail : l'esprit de l'Europe se glissa dans ses livres ; on vit paraître une plus saine critique ; la pensée devint plus libre en devenant plus active : tout, en Chine, changea.

Précédée par la science, marchait la religion. Ricci vit un peuple courbé dans l'ignorance devant un Dieu vaguement entrevu, devant les sages dont il tenait ses lois; honorant ses aïeux et se prosternant devant de vaines idoles. Ricci écarta les idoles, et, ne voyant dans le reste rien d'impie, rien que le Christ lui parût condamner, rien que notre Église n'ait admis à Rome quand elle y triompha, rien qu'elle n'ait admis jusqu'ici , il honora Confucius comme le moyen âge honorait Aristote, avec cette différence que les mœurs des peuples mettent dans certaines formes ; il admit le culte respectueux des ancêtres. Ces concessions valurent au christianisme un accueil favorable, et bientôt le droit de cité. Cette foi tolérante, compatissante à la faiblesse humaine et lui tendant la main pour relever l'homme par degrés, fut plus tard appelée, en Chine, la religion de Ricci, par opposition à des prétentions exclusives et violentes qui firent exclure avec violence ceux qui les produisaient.

Ricci mourut à Pékin : les jésuites obtinrent de l'empereur un terrain pour la sépulture de Ricci et de ses émules. Leurs tombes, toujours respectées, s'y voient encore.

A l'Italien Ricci succéda l'Allemand Adam Schall. Les jésuites français, qui jetèrent un si grand éclat, ne parurent que plus tard. Les chrétientés se multipliaient, mais un zèle excessif les compromettait incessamment. Le crédit des missionnaires excitait l'envie; les politiques ne pouvaient croire que ces hommes habiles songeassent seulement à servir un Dieu crucifié : ils les accusèrent d'affiliation à la société secrète du Nénuphar. Il y eut des querelles, des émeutes, des poursuites. En 1615 et 1616, les missionnaires furent bannis. Ils se cachèrent, puis reparurent. Leurs progrès furent ralentis; leur influence sur les populations devint à peu près nulle. Jusqu'à la fin de la dynastie des Min ils jouirent de peu de faveur, et l'on peut dire qu'ils rendirent à l'État plus de services et montrèrent à ses princes plus de fidélité qu'ils ne leur en devaient.

Les Japonais avaient eu à se plaindre, à Chusan, des Chinois. Leur roi, dit une relation, n'avait pu se faire payer quelques marchandises. Les Japonais firent la guerre. Le Kyaiï-nan jusqu'à Nankin, le Tmô-kyan, le bassin des principaux fleuves, la péninsule du Wan-tsn, furent ravagés. Les Japonais remontèrent le Pei-xo, comme les Normands ont jadis remonté la Seine. Le pays se couvrit de forts; des pirates se montrèrent de tous côtés.

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