LES HOLLANDAIS
Celte guerre dura longtemps; la Corée en devint le théâtre, et elle parut devoir s'y éterniser. Les Chinois et les ïartares s'y battaient sur le dos des Coréens ; les Japonais intervinrent. Le siogoun Taïkosama se servit plus tard de la Corée comme d'un exutoire. Le christianisme avait fait dans l'armée japonaise de grands progrés : en envoyant cette armée combattre, dans un pays difficile, des ennemis nombreux et renaissants, on s'en débarrassa sans bruit. La Corée fut conquise incomplètement, et évacuée à la mort de Taïkosama, en 1598.
Peut-être le prince japonais, dont le caractère était audacieux, dont les entreprises avaient été heureuses, et qui voyait décliner l'astre des Min, avait-il cru à l'occupation durable de la Corée, à la conquête de la Chine elle-même. Il avait requis l'hommage des Espagnols de Manille et leur avait envoyé l'ordre de joindre leurs forces aux siennes : les Espagnols embarrassés n'avaient pu que gagner du temps et déclarer qu'ils en référaient à leur souverain.
Après les Portugais et les Espagnols parurent presque en même temps les Hollandais et les Anglais; les seconds, toutefois, distancés longtemps par les premiers, quelquefois soufferts, en raison de la religion commune, plus souvent opprimés ou trahis, en raison du gain disputé. Firando au Japon. Amoy et d'autres points en Chine, virent des factoreries anglaises; leur vie fut difficile et courte : le tour du peuple anglais n'était pas venu.
J'admire plus que personne cette nation hollandaise, patriote et libérale entre toutes. L'orgueil de Philippe II et celui de Louis XIV furent domptés par elle, comme les fureurs de l'Océan par ses digues; mais cette nation, marchande autant que citoyenne et froidement cupide, a traversé le crime, accepté même la honte, pour l'illusion d'une lointaine fortune. En 1600, la Compagnie anglaise des Indes s'était formée; en 1602, la Compagnie batave se forma; en 1607, Batavia fut fondée; en 1624, Formose était enlevée aux musulmans par les Hollandais. A Tai-wan, c'està-dire à la grande baie, ils élevaient un fort nommé de l'une de leurs provinces, de leur district de mer, Zelandia. Formose devait tenir en échec Manille et Macao : nul, en effet, ne songeait encore à partager de sûrs profits ; chacun voulait, au risque de lui-même, arracher aux autres la proie menteuse du monopole.
L'histoire des Hollandais au Japon et en Chine peut servir de leçon : ils ont ruiné les autres, fait reculer l'Europe, et n'ont, comme à Pékin, dans une de leurs ambassades, au prix d'humiliations sans nombre, obtenu qu'une part dérisoire à des restes de cuisine. Nul n'a porté plus loin qu'eux la politique criminelle du monopole: ils ont exagéré l'Espagne et le Portugal. La France aveugle suit dans un petit sentier ces perfides errements. Qu'elle regarde l'Angleterre ! qu'elle regarde l'Amérique î elle verra comment le commerce du monde se gagne. Depuis quelques aimées. l'Angle-
terre, avant-garde de l'Europe et non plus son geôlier, a conquis le commerce de la Chine en l'ouvrant à tout le monde; l'Amérique, en un jour, a plus fait au Japon, qu'elle nous a donné, que la Hollande en deux siècles. Ne renouvelons nulle pari des fautes si stériles, des fautes que l'historien, pour ami qu'il puisse être, est contraint de rappeler et de flétrir sans cesse.
C'est sur un navire portugais que, en 1590, les premiers Hollandais parurent au Japon. Bientôt ils y revinrent. L'Espagne catholique avait pesé sur eux, comme les Mores sur l'Espagne. Envieux et justement irrités, ils firent habilement valoir les crimes de leurs rivaux, ce fanatisme sauvage qui dépeuplait le Mexique et le Pérou, qui avait mis l'inquisition à Goa, et se désolait de voir le bon sens chinois refuser au peuple de Macao ces brûleries chères aux Portugais d'alors, comme les courses aux Anglais de nos jours. Ils insistèrent sur cette ambition ardente à convertir le monde pour l'annexer, comme à l'annexer pour le convertir. Le Japon n'ignorait point ce qui se passait au Mexique : l'insolence des Espagnols, l'imprudence de leurs prêtres, comblaient rapidement la mesure. A l'instigation des Hollandais, le christianisme fut proscrit; avec l'aide des Hollandais, le christianisme fut écrasé : trente-huit mille chrétiens tombèrent sous les coups des Japonais païens et des Hollandais se préparant à marcher sur la croix. Peu à peu, l'on avait relégué les Espagnols et les Portugais de ville en village, et jusque sur une espèce de digue, lazaret de ces pestiférés. Les Hollandais s'étaient bien réjouis de les y voir : quand ils les eurent chassés de partout, c'est là qu'ils furent parqués eux-mêmes. Sans les Américains, ils seraient encore à Nangasaki, suspects et misérables, rêvant le monopole impossible d'un commerce insaisissable. Ils poursuivirent vainement à Macao les Portugais qu'ils avaient expulsés du Japon, à ce point qu'on y faisait périr jusqu'aux parlementaires envoyés par ce peuple mis hors la loi. Ils s'humilièrent en Chine jusqu'à se prosterner, sans y gagner le moindre privilège; mais la persécution provoquée par eux au Japon eut en Chine ses contre-coups : le gouvernement chinois dut plus d'une fois penser qu'une doctrine combattue par de tels moyens devait avoir causé de grands périls, et menacer de périls égaux toutes les contrées où ou la portait.
Le gouvernement inepte et corrompu, orgueilleux et faible des derniers Min, avait exaspéré les Japonais, les Coréens et d'autres peuples, comme le gouvernement des Tsin exaspéra depuis les Européens, et comme le gouvernement des derniers Césars exaspéra les hordes qu'il était impuissant à contenir par la force. Sur les frontières lartares, auprès des chefs soumis ou qu'une politique sage eût contenus, l'insolence, la mauvaise foi, les violences et les exactions des agents chinois ne connaissaient plus de bornes. Une petite nation, presque nouvelle, prenant un nom nouveau, les Mant-