‹ Mémoires sur la ChineChapitre 75 sur 220 · LES TSIN · texte numérisé non relu

LES TSIN

chous, de race tongouse et mêlés de sang mongou, ayant plus d'injures encore que les aulres à venger, s'était armée contre l'empire. En 161 G, le cinquième roi connu des Mantchous fut proclamé. Il rappela les griefs de son peuple dans un document devenu célèbre, sorte de déclaration de guerre motivée; il jura la perte des Min; il promit aux. mânes de son père l'holocauste de deux cent mille Chinois, et se jeta sur le Leab-tbfi. Vainqueur de ce coté, il pénétra en Chine; il en fut repoussé. Mais ses premiers succès avaient enflé son orgueil : il usurpa le titre d'empereur, et nomma, son règne Tyen-min, fortune céleste, comme pour placer sous la protection divine le progrès de sa puissance. Mort en 1627, il eut pour successeur un fils élevé parmi les Chinois pour apprendre à devenir leur maître. Le nouveau règne s'appela d'abord Taï-tSKÛ, puis, en 1636, Tsbù-to. La dynastie nouvelle reçut alors le nom de ïsin (pure).

Il y a dans la fortune de ces maisons royales, surgies du sein de la plèbe ou sorties des tentes du désert, cette autre plèbe du genre humain, quelque chose d'étrange cl de divin. C'est la foi, dit-on, qui remue les montagnes; c'est elle au moins qui fonde les empires. Les Tsin ne doutèrent point de leur fortune ; leur peuple y crut aussi fermement qu'eux, et l'audacieux serment de leur fondateur, de leur grand ancêtre, ce serment de régner sur l'État le plus vaste et le plus peuplé du monde, insolemment jeté à la face d'une dynastie appuyée sur deux siècles et demi par un sauvage trônant sur une peau de mouton, ce serment fut tenu par une famille et par un peuple invincibles et persévérants. Ainsi Bonaparte, voyant faiblir, après huit siècles de gloire, la race de Capet, se sentit appelé par Dieu, et de l'humble uniforme arriva jusqu'à la pourpre. Ainsi nous avons vu son neveu, banni, prisonnier, méconnu, sourire à sa défaite, et gravir avec calme les marches glissantes du trône.

Les Mantchous, du reste, n'eussent pu triompher seuls : autour d'eux, à leur voix, la Tartaric, divisée par les Min, unissait ses tronçons. 11 fut aisé de ramener sur la route de leurs pères les Mongous émus au souvenir de leur gloire. Les peuples lartai es se tiennent comme en bataille en face de la Chine; ils qualifient d'aile droite, de centre et d'aile gauche leurs hordes occidentales, septentrionales et orientales. Les Mongous furent l'aile droite de l'invasion mantehoue. Voisins de mœurs, alliés de sang, ces peuples marchèrent ensemble et se partagèrent le butin. Les Mongous, bien que la souveraineté fut aux autres, n'étaient point les camarades subalternes, mais les frères d'armes, les égaux des Mantchous. On le vit bien paraître quand, plus tard, l'empereur Kan-ini étant tombé malade, le bruit se répandit en Chine qu'il allait choisir pour successeur, à l'exclusion de ses enfants, un descendant des Yuen.

Une sorte de paix était intervenue après une assez longue lutte, paix sans sécurité. puisque, conclue par des barbares, elle ne reposait pas sur une défaite irréparable.

Le peuple chinois, mécontent de ses maîtres, fut soulevé par deux rebelles : l'un d'eux , du nom de Li tso-tuieh , se proclama empereur dans le Illen-si , marcha sur Pékin et y entra, tandis que celui qu'on peut regarder comme le dernier des Min, l'empereur appelé depuis Xwai-tssh, et dont le règne s'appelait Tssn-tinen, se pendait avec sa famille. Les Mantchous, empressés à profiter de ce désordre, appelés d'ailleurs au secours des Min par le général chinois chargé de les contenir, bT san-kwey, se jetèrent sur la Chine. Ils entrèrent à Pékin en 1644, et, sous prétexte de venger l'empereur mort, se débarrassèrent de ceux qui l'avaient vaincu. Le chef des Mantchous mourut au lendemain de la victoire. Son fils, Illun-twi, encore enfant, fut proclamé empereur. En peu de mois, ses cavaliers eurent soumis la Corée et le nord de la Chine : les provinces méridionales ne furent soumises que plus tard. On assigne, en général, au triomphe des Mantchous la date de 1644 : officiellement, cependant, la dynastie nouvelle commence avec ïyen-min , et sa victoire ne fut complète qu'en 16'i7, ou même qu'en 1652.

Les nouveaux conquérants de la Chine étaient de véritables barbares : il n'y avait pas longtemps qu'ils avaient quitté les régions les plus sauvages et les plus froides de l'Asie pour se porter sur les frontières de la Chine. Peuple de cavaliers et d'archers, ils vivaient surtout de leur chasse; ils mangeaient du pain, et non du riz comme les Chinois. Leur idiome bizarre s'éloignait beaucoup de ceux de la plupart des peuples appelés Tartares. Ils avaient reçu, comme les Mongous à travers l'Asie, et depuis peu de temps, un alphabet dérivé de ceux de l'Arabie et de l'Irak ; ils s'en servaient seulement pour écrire de haut en bas, comme les Mongous. Ils étaient féroces dans leurs mœurs : un fds de Ulun-tuii étant venu à mourir, trente Mantchous se tuèrent sur sa tombe. Habitués à la vie rude des prairies, ils voyaient avec mépris les Chinois portés dans des litières et armés d'éventails. Ainsi les premiers Turcs méprisaient les Grecs de Byzance : les vices des vaincus ont triomphé des Mantchous comme des Turcs. Ils étaient emportés et violents, mais fidèles à leur parole, comme ces autres barbares qu'on appelait les Francs; ils ne se disaient toutefois point libres, mais au contraire esclaves, tant le lien féodal avait chez eux de puissance. Le mot, du reste, que nous traduisons par esclave, se traduirait peut-être mieux par client, par famuhis, ou par les mots arabes oulad, ebn (fils, enfant). Leurs femmes étaient plus libres que les femmes chinoises. Loin de leur déformer les pieds pour les retenir à la maison, les Mantchous les faisaient monter à cheval avec eux. La femme forte, au langage hardi, est même un des personnages habituels de leurs comédies. Ils étaient blancs de peau, mais hàlés, quelquefois blonds, naturellement barbus, mais ne gardant de leur barbe qu'un mince filet ; ils portaient leurs cheveux nattés en une longue tresse dont ils se servaient sans doute, comme d'autres Tartares, pour attacher leur arc sur leur tête

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